CHAPITRE XVIII
Le règne de George IIT nous offrira, soit en Asie, soit en Amérique, des événements d’une extrême importance, non-seulement par la continuation de la lutte entre l'Angleterre et la France, qui est le trait caractéristique de l’histoire européenne dans le siècle passé, mais aussi parce que ces événements consolident dans ces contrées la supériorité de la civilisation européenne, qui se greffe sur l'antique civilisation de l’Inde par l’action commerciale, et, par le régune colonial, se développe avec vigueur sur le sol américain.
L’Angleterre avait pris peu de part à la découverte de l’Amérique, attendu qu'elle était encore faible sur mer en comparaison
des Portugais et des Espagnols, dont elle ne voulait pas exciter
la jalousie ; mais, quand Élisabeth se fit l’ennemie de Philippe Il, elle songea à l’humilier aussi en lui faisant concurrence dans les contrées septentrionales de l'Amérique. Favorables à la culture, ces contrées n'offraient pas néanmoins ces métaux précieux qui alors étaient considérés comme la seule richesse ; il fut donc nécessaire d’y attirer des colons par l’appât de priviléges qu'aucune nation moderne n’avait encore accordés. Aux termes des concessions faites À sir Humphrey Gilbert, qui conduisit une colonie dans les pays découverts par Cabot, chacun put y jouir des avantages attribués au titre de citoyen anglais, la couronne ne se réservant qu’un cinquième du produit des mines d’or et d’argent. Le courage et l’avidité ne suffirent pas pour triompher de ce pays sauvage, et Gilbert lui-même y périt. Walter Raleigh, son beaufrère, dont nous avons vu la bizarre destinée, ayant obtenu le même privilége, envoya Richard Grenville avec des colons, qui abordèrent à l’île de Roanoke; mais, rêvant de l'or partout, ils se dispersèrent de différents côtés, sans s’occuper de se pro-
(1) Indépendamment des historiens contemporains, et surtout de Davrn Ramsay, dhe History of american revolution (Londres, 1791 ), voyez : FRE». Genrz, die Ursprung und die Grundsatze der Americanischen Revolution ; 1800. Mac GRrecor, Historical and descriptive skecthes of the maritime colonies of Britisch America; Londres, 1828. W. Poussin, de la Puissance américaine, etc. BankRorër et autres Américains, ainsi que les Italiens Borra et LONDONIO.
Virginie.
curer un asile ni de pourvoir à leur sûreté, si bien que l’hiver et les sauvages les détruisirent presque tous. Une seconde expédition, envoyée par le même Raleigh, n’eut pas un meilleur sort ; enfin, dirigeant son intention avec d’autres entreprises, il céda son privilége à une compagnie marchande de Londres.
Cette compagnie, sans chercher à prendre possession du pays, se contenta ile faire sur les côtes le commerce avec les sauvages; ce commerce procura de tels bénéfices que l’on accourut er foule dans ces parages; plus tard, une compagnie de Londres et une de Plymouth, qui se formèrent, fondèrent des établissements dans les îles d’Élisabeth et Vigne de Marthe. Les colons, favorisés par Jacques [*", qui établit dans ces. parages le gouvernement monarchique qu’il ne pouvait faire accepter en Angleterre, bâtirent James-Town sur le rivage du Powhatan. Peu nombreux au milieu des sauvages, ils ne surent pas rester unis; tout allait au plus mal, grâce aux rapines et aux cabales, quand le capitaine Smith, ayant pris en main l’autorité, y mit bon ordre, et commença à pénétrer parmi les sauvages tantôt par les négociations, tantôt les armes à la main (1).
Lorsqu'on vit la: colonie prospérer, quoiqu’on cherchât en vain de l'or, la compagnie y fit passer de nouvelles recrues, et le roi lui donna des institutions plus libérales; mais les mauvaises mœurs et l’hostilité des sauvages la minaient peu à peu. Lord Delaware apporta quelque remède au mal, et dirigea son attention sur l’agriculture, en même temps qu’il repoussa vigoureusement les sauvages; mais l’immoralité profonde des colons, poussés par la soif de l’or, fit échouer toutes les mesures de prudence et de rigueur. Cependant les sauvages se familiarisèrent peu à peu avec les colons; la culture s’améliora lorsqu'un terrain eut été assigné à chacun d’eux en propriété; on introduisit le tabac dans le pays, et l'on fit venir des nègres pour le cultiver; puis, le monopole ayant été allégé, les cultivateurs libres, devenus riches, demandèrent et obtinrent un statut d’après le mode anglais. Jacques F* et plus encore Charles Ie" cherchèrent à restreindre cette forme de gouvernement libre; cependant les Virginiens restèrent fidèles à ce prince, même lorsque Cromwell eut triomphé. Le commerce lucratif du tabac attirait du monde dans le pays, où l’on envoya des jeunes filles de familles honnêtes pour se marier; quelques condamnés , que le roi Jacques y relégua, revinrent à de meil-
(1) Voy. livre XIV, ch. 13.
leurs sentiments; mais une trame ourdie par les sauvages faillit anéantir la colonie, où ils massacrèrent un grand nombre d'habitants.
Ce fut alors que lord Delaware, perséeuté en Angleterre Maryland.
comme catholique, obtint un pays, sur le Potomak, qui fut appelé Maryland et peuplé de catholiques. Ces exilés se concilièrent les sauvages par humanité et la justice; malgré les persécutions de l'intolérance puritaine, ils prospérèrent en paix sous la direction éclairée de Charles Baltimore. Calvert, qui donna des lois au Maryland, établit le premier légalement l'entière liberté de conscience, et fit de légalité de toutes les sectes chrétiennes la base du nouvel État.
La compagnie de Plymouth avait pendant ce temps jeté les nouveite-an-
fondements de la Nouvelle-Angleterre; mais les difficultés faisaient abandonner l’entreprise, quand, les dissensions religieuses ayant amené la guerre civile, cent vingt puritains, partisans de Brown, vinrent y chercher la tolérance qu’ils ne trouvaient pas en Europe, et achetèrent des sauvages un territoire sur lequel ils bâtirent la Nouvelle-Plymouth. Heureux, dans leur condition misérable, de se trouver libres, ils se donnèrent une constitution tout à fait populaire, en opposition à la religion et à la politique de l’Europe; mais la communauté des biens, qu'ils avaient établie, ne permettait pas ces efforts individuels si nécessaires pour faire prospérer l’industrie.
D’autres puritains, persécutés par Charles I‘, élevèrent sur
le Massachusets la ville de Salem, puis CharlesTown, avec un Massachusets.
gouvernement à l'anglaise, affranchi cependant de la souveraineté du roi, tant politique que sacerdotale. L'acte de cette fondation mérite d’être conservé : « Nous soussignés, qui, pour la gloire de Dieu, le progrès de la foi chrétienne et l’honneur de notre patrie, établissons cette colonie sur des rivages lointains, nous convenons, par consentement mutuel et solennel devant Dieu, de nous former en corps de société politique, dans l'intention de nous gouverner et de travailler à Paccomplissement de nos desseins. Nous convenons, en vertu de ce contrat, de promulguer des lois, des ordonnances, des actes, et, selon le besoin, d’instituer des magistrats auxquels nous promettons soumission et obéissance. » C’est le premier exemple d’une société politique établie selon les règles strictes du droit, exemple que d’autres suivront, et qui deviendra le germe de la liberté future.
Ces colonies se peuplaient donc, non par suite de la lutte pro-
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leterre, dé 1607,
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Rhode-Island,
Connecticut,
testante entre les catholiques et les réformés, mais à cause des querelles survenues entre les derniers et l’Église anglicane. Malgré l'exemple des tolérants catholiques du Maryland, le fanatisme religieux était une source de haïines. Les sectes, sans cesse en lutte les unes contre les autres, se multipliaient de jour en jour ; la croix et le saint George qui figuraient sur la bannière d’Angleterre parurent des signes d’idolâtrie à Roger Williams, et ses adhérents la déchirèrent; ils furent exilés, et allèrent former une autre colonie, celle de /a Providence. Mistriss Hutchinson, repoussée pour ses doctrines fanatiques, en constitua une nouvelle qui se greffa sur la précédente, sous le nom de Rhode-Island, avéc un gouvernement tout à fait populaire et la tolérance des opinions , aussi devint-elle florissante.
Weelv'right, beau-frère de mistriss Hutchinson, ayant été banni du Massachusets, s'établit dans les pays du Nouvel-Hampshire et du Main; mais ces deux provinces, par défaut de concorde entre ceux qui les occupaient précédemment , furent réunies au Massachusets (1640).
Hooker, ministre des congrégationalistes, sortit aussi du Massachusets avec ses, disciples, et s'établit sur le Connecticut, dans un territoire fertile et sous un heureux climat ; à cette colonie se réunit celle de Newhaven , composée d’Anglais persécutés.
Les Hollandais s’étaient établis entre les territoires assignés à la compagnie de Londres et à celle de Plymouth; effrayée de leur active concurrence, l'Angleterre, en pleine paix, occupa leur pays, qui fut cédé au duc d’York, puis à Jacques IT; alors il perdit son nom de Nouvelle-Belgique pour s’appeler Nouvelle-York. Une portion en fut détachée en faveur de lord Berkeleg et de sir Carteret, qui l’appelèrent Nouvelle-Jersey ; mais, comme la colonie ne réussit pas, ils la cédèrent à la couronne.
Ainsi, au milieu des tumultes de l’Europe, grandissait une colonie qui est certainement le fait le plus important de ce siècle, et dont néanmoins on fait à peine mention. Nous avons déjà dit que cette partie de l'Amérique offrit le premier exemple de l'égalité de toutes les religions. La Virginie est le premier État du monde qui se soit formé de communes indépendantes, répandues sur une vaste étendue de pays, et avec un gouvernement fondé sur le suffrage universel; on y vit donc, dès l’origine, la souveraineté du peuple, la liberté de commerce, l’indépendance des sectes religieuses, le vote universel. Le Maryland et la Virginie étaient si bien constitués dès leur berceau, qu’ils eurent très-peu d’améliorations à introduire jusqu’au moment de l’é-
mancipation. Les autres colonies les imitaient plus ou moins, et prospéraient malgré les guerres incessantes des sauvages et les prétentions de Charles I‘. Cromwell enleva aux Français l’Acadie ou Nouvelle-Écosse, au nord de la Nouvelle-Angleterre, pays riche pour la pêche et le commerce des fourrures qu’on y faisait avec les sauvages. Les colonies s’allièrent entre: elles pour se défendre en commun, et, profitant des troubles! de l'Angleterre, elles se gouvernèrent comme États indépendants; elles se seraient dès lors élevées à un haut degré de puissance, si l’intolérance puritaine n’y eût produit des déchirements continuels.
Lorsque la monarchie eut été restaurée en Angleterre, Charles Il s’efforça d’affermir dans les colonies l’autorité royale ; il leur imposa des entraves et des taxes, ordonna que les transports entre elles et la mère patrie ne se fissent que sur bâtiments anglais, et que le tabac, l’indigo, le coton, le riz, le bois de construction ne pussent être expédiés qu'en Angleterre. En même temps, le parlement décréta que les délinquants de toute espèce seraient déportés en Amérique, ce qui était dégrader ce pays dans l'opinion. Ce motif et d’autres griefs irritèrent les Virginiens, et il en résulta une guerre civile, où les royalistes curent le dessus.
Charles IT s’efforça de réprimer l'esprit d'indépendance de ces colonies; mais en réalité, il ne parvint qu’à l’accroître, et il céda à quelques lords , ses courtisans, un territoire très-vaste, qui fut appelé la Caroline. Ces seigneurs demandèrent à Locke une constitution pour le pays, et le philosophe en rédigea une, absurde, pleine de titres pnmpeux et d’entraves pour la propriété. La colonie aurait même tourné au plus mal, par suite de démêlés entre les habitants et les propriétaires, sans la liberté de conscience, qui attira beaucoup de monde.
La lutte de Charles Il avec le parlement permit aux colonies d'agir comme si elles eussent été indépendantes, et de trafiqner avec les autres nations en dépit de l’ace de navigation. Lorsque Jacques II songea à y rendre quelque force à l’autorité royale, et à soumettre les colonies à son gouvernement, peu s’en fallut qu’il n’en résultât une rébellion; mais la maison d'Orange ayant été substituée aux Stuarts, Guillaume IIL, tout en restreignant la constitution coloniale , accorda de grands avantages au commerce, et ces concessions conjurèrent le danger.
Entre les colonies du nord et celles du sud, il restait un vaste pays où déjà Gustave-Adolphe avait cherché à procurer un asile
à ceux qui se trouvaient persécutés en Europe pour leurs opi- HIST, UNIV, — T7, XVI 21