CHAPITRE XIX
L'INDE
L’Inde fut toujours divisée en beaucoup de principautés, parmi lesquelles une prédominait. Peu de temps après Alexandre, un prince qui étendit sa domination depuis le golfe du Bengale jusqu’à l’Indus s’éleva à Palibothra, sur les rives du Gange ét près de Patna; le royaume de Magadha, comme il fut appelé, avait encore de l'importance au septième siècle; mais, aux yeux des habitants, le centre de la civilisation était la région située entre le &e2x et le Djomnah, appelée pour ce motif Madhyadessa, pays du railieu, ou bien Aryavartha, demeure des héros ; plusieurs vies s’y succédèrent avec le titre de capitaie. La dernière fut Kanodge, sur ia rive occidentale du Gange, ville de grande importance dans les quatrième, cinquième et sixième siècles, lorsque is Sassanides régnaient en Perse ; la conquête arabe ne la fit pas üéchoir, Mais en 617, à la mort du roi Harcha-Vardhana, zélé bouddhiste, les brahmines reprirent le dessus, les maha-radjahs disparurent, et l'unité politique fut rompue. Les Arabes et les Persans mentionnent principalement trois
royaumes, parce qu’ils étaient en relation avec l’Asie occidentale, le Kaboul, le Sind et le Malwa. Le. premier fut fondé, dans les premiers siècles de l’ère vulgaire, par un aventurier turc, venu du Thibet; il professait le bouddhisme, et grandit à la chute des Sassanides. Les rois du Sind, qui possédaient la vallée inférieure de l’Indus avec les pays à l’ouest et au sud-ouest, étaient aussi bouddhistes.
Le royaume de Malwa, riche par ses productions et l’affluence des marchands étrangers, comprenait le Guzzerat et le golfe de Cambaye.
L’impétueux apostolat des Arabes les poussa de bonne heure dans ces pays, et le royaume du Sind tomba an pouvoir de Mohäammed, général ommiade, qui hâtit des mosquées et vit un grand nombre d'individus embrasser la religion du prophète. Dans le pays conquis, il se forma des principautés in‘iépendantes entre elles, mais qui reconnaissaient l'autorité spi:ituelle du calife de Bagdad; les principales étaient celles du Moultan et de Mansoura. La plus grande partie de l’Inde restait encore insoumise, et, dans le Kaboul, la dynastie bouddhiste était remplacée par une de la religion de Brahma, qui passa l’Indus et s’étendit surle moderne Lahore.Vers le milieu du dixième siècle, Gazna fut soumise par le Turc Alp Tékin, à partir duquel commença l’empire des Gaznévides, qui eut bientôt assujetti le Kaboul et une grande partie de l'Asie. Le roi de Kaboul, dépouillé de sa capitale, céda bientôt beaucoup de ses possessions à l'occident de lPIndus, en stipulant toutefois la liberté du culte de Bouddha et de Brahma. Le Gaznévide Mahmoud commença les incursions contre les idolâtres et franchit l’Indus, égorgeant quiconque refusait d’embrasser l'islam, faisant esclaves les femmes et les enfants, renversant les temples et les idoles; les richesses devenaient la proie des soldats, Mathoura (Mottr a où naquit Chrisna, et dans laquelle on trouvait mille palais et d'innombrables temples, fut démolie ; il occupa Kanodje avec ses sept châteaux, et prit les forteresses où s'étaient réfugiés les anciens gouverneurs. À Sommat, sur les côtes du Guzzerat, métropole du culte de Siva, dont la picrre guérissait les maladies incurables, s'était réunie une foule d’adorateurs, qui n'opposèrent aucune résistance, dans l’espoir que le dieu les vengerait de lui-même; ils furent passés au fil de l'épée. La mort seule de Malunoud arrêta les progrès de l'islam.
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L'INDE
Avant la conquête européenne les musulmans et les ‘aturels,…
les uns dominateurs, les autres soumis, vivaient dans l’Tade sans se mêler. L’islamisme ne s'était répandu que dans la partie septentrionale, grâce aux débris qu'y avaient laissés les armées des
dynasties tartares, et un grand nombre de Persans et d’Arabes
appelés à la solde des princes conquérants. C’était peut-être dix millions environ de mahométans, ou un dixième de la population ; distincts des naturels, ils habitaient les capitales, les villes de commerce et les places fortes, jamais la campagne ni l'intérieur du pays, où l’'Indien conservait sa religion panthéistique, ses castes, ses prescriptions infinies et la haine des étrangers.
Chacune des grandes divisions de l'empire était gouvernée par un soubab, représentant l’empereur, et auquel les instructions d’Akbar traçaient son devoir en ces termes : « Qu’il fasse marcher la « prière avant tout ; qu’il ne songe qu’à faire du bien aux hommes, « et ne les traite pas trop durement; qu’il s’habitue à la pru- « dence; qu’il ne s’ouvre de son secret qu’à un très-petit nombre. « Le magistrat ardent pour la justice doit se multiplier dans son «administration, ne pas infliger le supplice de l'attente à qui de- « mande réparation d’une offense : il doit savoir que son oftice «est celui d’un tuteur; que le plus solide fondement de son « pouvoir est l'affection du peuple, et lorsqu'il l’a obtenue il « peut dormir tranquille. Qu'il tienne sous le joug de la raison la « faveur et la disgrâce ; qu’il s'efforce d'empêcher la désobéis- « sance par &e bons avis ; quand il n’y réussit pas, qu’il punisse « les rebelles par des reproches et des menaces ; qu’il les fasse « saisir, incarcérer, battre, mütiler de quelque membre; mais « qu'il ne leur enlève la vie que dans des cas extrêmes et après « de mûres délibérations. »
Après le soxbab venaient les fousdars, qui laccompagnaient dans toutes ies expéditions militaires tant qu'il ne sortait pas des limites de sa juridiction ; ils aimaient le titre de nababs ou lieutenants, que leur donnèrent les Européens, et qui plus tard devint synonyme de vice-rvoi musulman, tandis que le nom de radjah était conservé aux vice-rois indiens. Ces charges étaient révo-
cables, et les despotes avaient soin de les changer souvent, de neur que les titulaires ne devinssent trop puissants; mais, le pouvoir s'étant affaibli, les nababs s’enhardirent jusqu’à se rendre indépendants et à transmettre leurs charges à leurs héritiers. Nous ne donnerons pas ici la série des officiers subaiternes. Tandis que les décisions judiciaires pour les musulmans étaient rendues par le cadi, aux termes du coran, les Indiens s’en rapportaient à des arbitres, choisis le pius souvent parmi les brahmines. Dans certaines contrées, les princes indigènes se maintinrent en payant tribut, quelques-uns même sur des régions très-vastes, comme les rois de Mysore et de Tanjore, où rien ne fut changé au gouvernement intérieur.
La conquête ne détruisit pas non plus l’un des éléments essentiels de l’ancienne constitution, le village. On donne ce nom à un espace de quelques milliers d’acres, dort les habitants forment une commune présidée par un potail, qui veille aux affaires générales et au bon ordre ; il a pour collègues un karnoum, qui enregistre les dépenses de culture et les produits ; un fallier, pour informer sur les délits, et d’autres officiers pour les autres soins nécessaires. Ces villages existaient de temps immémorial, sans avoir presque subi ni altération de limites , ni déplacement de familles, et sans que les changements politiques eussent bouleversé leur économie intérieure, petites républiques immuables sous les vastes monarchies si variables de l'Orient. Dans la plupart se perpétue une sorte de communauté de biens et de travaux, d’où il résulte que :hacun profite de l'assistance de tous. L'impôt prélevé, le restant est réparti à proportion du terrain que chacun a cultivé ; les uns vont au marché, les autres s’adonnent à quelques industries dans les différents métiers. Dans certains villages, les terres changent chaque année de maîtres.
L’impôt était réparti et levé de divsrses manières, er estimant la moisson lorsqu'elle était encore sur pied. Un dewan prenait la ferme générale des terres d’une province ; le semendar avait en sous-baii les divers districts, qu’il distribuait entre les cultivateurs (ryots) ou entre les villages ; il devenait ainsi percepieur ues impôts , et se trouvait revêtu, en conséquence , de certains pouvoirs , même du commandement des troupes de son district. Il avait, en un mot, l'apparence d’un prince, avec juridiction civile et criminelle.
On pourrait donc assimiler cet état de choses à la féodalité , sauf que nos feudataires avaient réellement la propriété des terres
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