GOETHE. A
précipitant dans un abîtme d’opprobre et de misère une jeune fille naïve , et s’écrie en la voyanttomber : Elle n'est pas la première.’
Ainsi l’homme de cœur est entraîné par l’homme de tête ; et tout sert de triomphe à Méphistonhélès, le:mal incarné. Marguerite, qui n’est que pur amour, se trouve entrainée inévitablement au péché, à l'infanticide, à l’échafaud. Aprés la mort de sa maîtresse, Faust se jette dans le grand monde; il y'voit les turpitudes .de la politique, les délires de la science, la folie des croyances, et pour lui tout se résout enfin:en une impersonnelle unité.
C'est toujours ce problème de lexistence du mal qui se présentait à Job; mais pour l’Arabe il aboutit à l’idée d’une providence consolante ; Goethe ne trouve, dans un siècle de critique hardie et incrédule, que raillerie, orgueil, désespoir, et il affirme que le mal est infini , éternel , irréparable.
Ce drame compliqué et inextricable, où chacun peut trouver tout ce qu’il veut’ (1), agit fortement sur le caractère alleraand, et suscita une foule de sceptiques, qui, raillant la science et incrédules à l'amour, renièrent l’idéal ét se parèrent d’une élégante incrédulité;
Goethe ne s’en inquiétait pas. Le front calme et les mains ardentes, il façonne ses personnages en dehors de sa propre individualité; il est sans cœur, et il s’en vante, ne visant qu’à la forme et à l’effet, ne pensant qu’à reproduire comme un miroir les images dont‘il est frappé. Tantôt vous le prendriez pour un Grec ou pour un émule de Properce ; tantôt il vous transporte en Orient, l'instant d’après au berceau du christianisme ou au milieu de minnesingers, et toujours avec une simplicité savante, des couleurs hardies, une souplesse d’expression gracieuse ou sublime, à son gré.
Ajoutez à cela une infinité d’articles, de traductions, de tra-
(1) Goëthe écrivait à Éckermann : « La renommée et la popularité s’aquièrent moins souvent par des mérites vrais que par des défauts. Mon Faust plut spécialement par le vague et l'obscurité; il offrit l'attrait d’un problème insoluble, L'atmosphère sombre de la première partie fut singulièrement goûtée par les lecteurs, Ne Cherchez pas trop à comprendre la pensée qui me dicta cet ouvrage, Ce Faust est une bizarrerie singulière; chaque scène de la première partie forme un ensemble complet ,:un cadre isolé , un monde à part. Gif Blas, Don Juan et même l'Odyssée sont conçus d’après le même principe. La première partie émane d’une situation à la fois passionnée et douloureuse, intéressante par conséquent ; la seconde révèle un monde plus vaste , plus élevé, plus pur, moins passionné. Celui qui n’a pas un peu vécu et beaucoup observé ne comprendra pas ce que signifie la fin de Faust. » Gesprache mit Gothe.
HIST, UNIV, == T, XVII, ÿ0
vaux de premier’ordre sur Poptique et {a botanique , des lettres innombrables ; ce qui lui valut une vénération sans bornes, mais non sans contradiction. Le beau n’est , a-t-il dit (1), que le résultat d’une heureuse ‘exposition, et telle parut être sa devise. C’est un coloriste sans égal; mais, quant:au fond, il est indifférent : entre la patrie et l'étranger, entre Brahma, Jupiter et le Christ; toute religion, toute philosophie lui convient; peu lui importe le gouvernement anglais ou celui de la Turquie,‘ :yle ou Bossuet : tout ce qui est lui est bon; c’est sagesse que de laisser dire et de laisser faire ; c’est un bonheur que de regarder du rivage tranquille celui qui est ballotté par la tempête. Dans ce raffinement de l’égoïsme , il voit les opinions s’élever et tomber sans s’en inquiéter; il voit sa patrie et le monde bouleversés sans y\prendre intérêt ; il a besoin de conserver ses eaux limpides, pour qu’elles réfléchissent les rivages. Il eambattit, il est vrai , le cynisme voltuirien, mais pour jeter les esprits dans l'indifférence ; il applaudit à quelques génies naissants, mais parce qu’il en attendait des louanges en retour, prêt à foudroyer quiconque eût attenté à sa divinité. Du reste, il ne guida point son siècle, comme il aurait pu le faire, homme de génie qu’il était; mais il se laissa emporter par le courant. 11 ne seconda point lélan de sa patrie contre l’étranger, ni ses efforts vers la liberté; aussi faut-il le ranger parmi ceux qu’on admire sans les aimer, que la puissance caresse sans les craindre, et que la multitude respecte sans les bénir.