PHILOSOPHIE
Le prepa mérite de l’Allemagne est d’avoir fait dans la philosophie le plus grand pas de l’ère moderne, et amené tous ceux qui ont suivi. Avant d’en rendre compte, recherchons où en était cette science des sciences, qui observe et juge toutes les autres.
La philosophie de Locke , quelque pauvre qu’elle soit, aura le mérite d’être devenue populaire, d’autres diront vulgaire, à cause de lextrême confiance avec laquelle elle explique. les
(1) Kunst und Alterthum, 116, F. 181.
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Le vulgaire accepta aveuglément ses assertions; mais d’Alembert, qui pourtant le proclamait le Newton (4) de la métaphysique, s’aperçut que deux choses restaient à expliquer.
Les sensations étant des modifications intérieures de l'esprit, comment se fait-il qu’elles apparaissent au dehors? comment se fait-il que les odeurs, les sons, le chaud, le froid, qui sont dans l'esprit, nous semblent être dans les corps? comment pensonsnous ce qui est en dehors de nous?
Les sens nous offrent en outre diverses sensations indépendantes ; or, de quelle manière l'esprit les rapporte-t-il à un sujet unique? Lorsque je manie une boule de neige, je sens le froid, la résistance, la pesanteur; comment ces trois qualités sen-
‘sibles se réunissent-elles duns l’idée sensible d’un globe de neige ?
On s'étonne qu'après des questions d’une telle importance, d’Alembert niât aussi l’idée de substance, et confondît les sensationsextérieures avec les jugements qui s’y mêlent.
L'abbé de Condillac prétendit expliquer les difficultés soulevées par d’Alembert; mais il ne les comprit même pas, parce qu'il prenait pour point de départ la matière de la connaissance, et non la forme.
De même que Locke procède de Bacon, Condillac procède de Locke; on lui attribue le mérite de l’avoir rendu intelligible , lorsqu’on pourrait se demander si lui-même le‘comprit. En effet, il nous le présente comme sensualiste pur, tandis que Locke, s’il croit la sensation nécessaire, n’exclut pas néanmoins les autres opérations de l'esprit; il est vrai qu’il ne les explique pas, et qu'il se propose seulement de combattre Descartes, qui supposait des idées antérieures aux jugements. Or, la très-petite part que Locke avait laissée à la réflexion, Condillac la supprima en ne faisant de Pattention qu’une sensation avortée. Tout se réduit donc au sens,
et l’âme à une manière d’être passive ; l’homme est placé sur la
(1)-Newton écrivait à Locke, le 16 septembre 1693, qu'il renversait, à son avis, les bases de toute morale par le principe qu’il posait. dans sun premier livre, et qu’il le regardait comme un partisan de Hobbes. Voyez la lettre publiée par Dugald Stewart, dans le discours préliminaire de l’Æncyclopédie brilannique.
Condillac.
, même échelle que'les animaux, et la psychologie devient une branche de Ja zoologie. Les facultés de l’homme ne sont que le développement varié d’une première sensation. L’attention est la perception de l’objet présenté par les sens ; si elle est double, elle s’appelle comparaison ; si l’objet de l'attention est éloigné, c’est la mémoire. Sentir la différence et la ressemblance de. deux objets, c’est le jugement ;.une suite de jugements constitue. la : réflexion ; déduire. un jugement d’un autre qui le renforme , c’est raisonner, c’est-à-dire qu’on ne peut raisonner sans sensation, et l’ensemble de toutes .ces facultés se noinme entendement. Si les sensations sont considérées comme agréables ou désagréables, nous aurons la, genèse des facultés qui se rapportent à la volonté, qui est le désir fixé par l'espérance. La réunion de toutes les facultés relatives à l'intelligence ou à la volonté constitue la pensée, qui en conséquence est engendrée par la sensation.
Cette unité parut une merveille; on trouva que c'était un tour de force d'éliminer le sujet et de réduire les facultés même les plus actives de l’âme à un seul principe passif, Dans un temps où on prêchait l'expérience, on aima par-dessus tout cette hypothèse d’une statue animée, à laquelle le philosophe donne à son gré un sens après l’autre. L’odorat, la vue, l’ouie, le goût ne suffisent pas pour assurer la statue qu’il existe quelque chose en dehors d’elle, attendu qu’ils ne lui causent que des modifications internes. Les sensations de froid et de chaud ne vont pas au delà; mais lorsque la statue se meut, elle trouve une résistance à son toucher, et s’aperçoit de quelque chose qui n’est pas elle; or, ce sentiment de solidité est le point à l’aide duquel l'intelligence entre en communication avec le dehors; puis, au moyen des jugements dérivés de. ce. faif, et facilités par l’habitude, elle arrive à s’assurer de l'existence des corps.
On appelait cela analyse dans le langage du temps, et il ne se levait personne pour dire à Condillac : « Mais cette supposition est absurde; car l’essence de l’homme est d’être muni de tous ses sens, et la vie intellectuelle entraîne non pas l’exercice d’une faculté après l’autre, mais l’exercice simultané de plusieurs facultés. Or, comment donnez-vous à l’ensemble la faculté de juger, si elle est entièrement intérieure et: ne se réfère à aucun point de notre corps ou de l’espace en dehors de nous? comment nous parlez-vous d’observations, vous qui procédez toujours par hypothèses, comme celle de la statue, comme celle de deux enfants abandonnés dans un désert? »
Pauvre raisonneur, Condillac s’en tient à la surface : il ignore
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tout à fait l'idée dé cause; il croit à là sensation, maïs il ne se demande pas comment elle est sentie ; il attribue tous les progrès à l’habileté avec laquelle nous nous sommes servis du langage, mais il ne s’enquiert pas d’où cette habileté nous est venue.
L’enchaînement des ‘idées n’est, selon lui, qu’une habitude ; lorsqu'une sensation se réveille, les autres la suivent, réuniesentre elles par cette force de l’habitude ; maïs les sensations et les habitudes n’élèvent pas l’homme au-dessus des brutes; l'impression n’entraîne pas les généralités, les comparaisons, le jugement. Eh bien ! tout cela est fourni par la parole. La question des rapports du langage avec les pensées avait été indiquée par Locke, mais d’une manière fugitive; Condillac la reproduit souvent, et affirme que les signes engendrent la réflexion, abstraction, le raisonnement et les autres facultés, par lesquelles l'intelligence de l’homme est supérieure à celle des bêtes. C’ést au langage que nous devons l'habitude d’associer les idées, au moyen desquelles de savantes combinaisons sortent de la mémoire : par la parole l’homme acquiert les merveilles de l'intelligence et de la civilisation ; par elle les sensations pensent.
Néanmoins, ce puissant stimulant de la pensée est aussi la cause des erreurs, alors que l’homme s'égare dans Îles généralités du langage, et prend pour la réalité les abstractions qu’elles ont crééés. Il faut donc rapprocher le plus possible la parolé de la sensation, décomposer les idées complexes en idées simples, et: aller jusqu’à l’image fixe offerte par les sens.
On fait un mérite à Condillac de ses études sur le langage ; mais s’il lui donna un développement plus particulier, ainsi qu’aux opérations de l'intelligence, il n’apporta rien de fondamental à la philosophie. Déjà, depuis Descartes, on avait reconnu l’impossibilité de bien comprendre les éléments du langage sans connaître les éléments et la formation de la pensée; c’est à quoi l’on arrive précisément en, réfléchissant sur le langage, dans lequel se décompose la pensée, ainsi que dans la conscience. Quelques écrivains composèrent en conséquence des grammaires générales, dont la meilleure est celle de Port-Royal, où se trouve déjà établie la distinction entre les mots subjectifs et les mots objectifs, c’est-à-dire ceux qui dénomment les objets de notre pensée, et ceux qui indiquent sa forme, sa manière d’être, les différents aspects sous lesquels l’esprit considère les objets.
Lelangage conduit donc l’esprit à trouver dans nos connaissances des éléments objectifs et des éléments formels; or, cela contrarie la doctrine de Locke, puisque les idées de rapport naissent non pas
des sensations, mais de l’activité synthétique de l'esprit, Condillac ignora cette distinction, qui l’aurait sauvé de l'erreur de la sensation transformée. Comme prêtre, il ne tira point les conséquences extrêmes; il raisonne en matérialiste, et néanmoins il place le siége de la sensation, non dans les organes, mais dans l’âme ; bien plus, il se range parmi les idéalistes, et affirme que nous ne conpaissons que notre pensée (4)...
Le sensualisme était porté .en Angleterre à ses dernières conséquences avec plus d'esprit et de talent. David Hume admit sans réflexion la théorie de Locke, que nous n'avons de connaissances que par les sens ; mais Locke s’était contredit. en distinguant nos connaissancesprimitives des autres qui proviennent de l’expérience. Or, Hume vit, bien que des idées a priori, c’est-à-dire universelles et nécessaires, ne peuvent venir des sens. La proposition primitive : Tout. effet.a une cause, est impossible à déduire de l’expérience qui ne nous présente que, des faits singuliers et jamais la connexion, qui: existe entre eux et leur cause, encore moins leur nécessité. Au lieu donc d’en conclure qu'il y a en dehors des sens quelque autre source de connaissances, Hume nia cet axiome, et dit que les hommes ne suivent cette règle que par habitude, c’est-à-dire que, pour ne pas douter du jugement arbitraire d'un. philosophe, il supposa tout le genre humain en erreur, et supprima le fondement le plus général de l’activité humaine. Il raisonua donc ainsi : « Les idées, les jugements ettoutes les autres modifications de l'esprit sont des sensations affaiblies, et dès lors moirs certaines que les sensations proprement dites ; mais toute certitude nécessaire manque même à. celles-ci, attendu qu'aucune raison ne nous porte à croire qu’elles correspondent aux objets. »
En effet, nos jugements relatifs à l’ordre physique sont fondés sur la notion de cause ; ceux qui ont pour objet la, morale impliquent la notion de vertu et de liberté; ceux qui veulent expliquer l’origine et concevoir l’unité du monde physique et moral à la fois, impliquent la notion d’un principe universel. Or, ces trois idées de causalité, de vertu, de Dieu sont de pures hypothèses, des idées fictives. L'expérience nous offre bien les rapports de succession et de simultanéité entre les phénomènes ; mais elle ne. montre pas que lun. dérive de l’autre. L’idée de cause supprimée, tous nos jugements tombent, ca nous ne pouvons expliquer les phénomènes qu’en y appliquant cette notion, et
(1) Art de penser, 1766,
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