LA PRUSSE. LE GRAND ÉLECTEUR
de son apostasie et circonvenu par des intrigants, n’est digne de
mémoire que pour avoir fondé l’université de Kænigsberg. Son fils Albert-Frédéric, qui lui succéda à l’âge de quinze ans, perdit la raison à dix-huit; en conséquence , les intrigues se multiplièrent pendant la durée de la régence, au milieu des agitations turbulentes des luthériens, qui finirent par chasser les calvinistes.
Il eut pour successeur son gendre Jean-Sigismond , de la maison de Brandebourg, électeur de l’Empire, qui possédait en outre le duché de Prusse, c’est-à-dire la partie orientale, pour laquelle il relevait de la Pologne, comme il relevait de l’Empire pour la marche de Brandebourg et le duché de Clèves. Son autorité s’étendait sur quatorze cent quarante-huit milles carrés, peuplés de onge cent mille habitants. Il promulgua un code, fondé sur le droit romain , c’est-à-dire favorable aux droits ducaux.
Après son règne, d’une durée très-courte , et celui de Georges- Guillaume , son fils, qui fut extrêmement agité, parut Frédéric» Guillaume, dit le grand Électeur, véritable fondateur de la monarchie prussienne. Le traité de Westphalie ajouta six cents milles carrés à ses possessions, qui toutefois se trouvaignt éparpillées de la Vistule au Rhin; les communications étaient en outre très-difficiles entre elles , et pendant la guerre de trente ans les Suédois, les Hollandais, les Polonais les ravagèrent impunément. La paix était donc pour lui l’objet le plus important, et pour l’obtenir il sacrifia ses passions à ses intérêts. |
Élevé à l’école du malheur, il sut profiter des circonstances , recouvra Spandau et Custrin ; il renvoya , moyennant un sacrifice d’argent, les Suédois de la Marche , et soutint les calvinistes dans les négociations de la paix de Westphaïie , de manière à se présenter comme le chef de ce parti. Son but était de ce faire indépendant des Polonais , qui s’immisçaient sans cesse dans les successions et dans les affaires intérieures du pays. Placé entre eux et les Suédois, ennemis déclarés, il chercha à se rendre nécessaire à tous deux, et entreprit de défendre même la Prusse royale contre la Suède. En reconnaissance de se service, Casimir promit de l’affranchir du lien féodal; mais Charles X de Suède arriva, et sut le mettre de son côté en lui promettant une partie dela Po-
logne. En louvoyant ainsi , Frédéric-Guillaume parvint à se faire
reconnaître indépendant lors du traité de Welau , et depuis on le voit figurer comme chef d’un État souverain.
Il prétendait à ce titre en vertu du pouvoir despotique qu’il exerçait dans son pays (1); mais les états, ne pensant pas que la
(1) Cette prétention étrange a été mise en avant de nos jours par les princes
Frédéric-Guillaume,
19 septembre.
28 juin.”
Pologne eût pu lui transférer plus de droits qu’elle n’en exarçait elle-même, réclamaient le maintien de leurs priviléges, et soutenaïent qu’il ne pouvait faire ni paix, ni guerre , ni alliances sans leur consentement, ni introduire dans le pays de troupes étrangères, ni établir des impôts ou des droits nouveaux. L’électeur tint bon, et, partie en éludant les difficultés qu'il rencontrait, partie en jetant en prison les chefs qui lui faisaient obstacle , il organisa le pays à sa manière, ne réunit la diète que tous les six ans, donna la prédominance aux luthériens, en laissant aux réformés six églises seulement. Amené à souscrire ce qu’on peut considérer comme l’acte constitutionnel de la Prusse, c’est-à-dire à promettre de n’entreprendre de guerres et de ne mettre d'impôts que du consentement des états, il s’efforça constamment de réduire cette promesse à néant, et mécontenta ainsi les Prussiens , qui reconnurent qu’une constitution sans garantie est une arme sans tranchant. Plusieurs chefs de l’opposition furent condamnés, et Kalkenstein, arrêté sur le territoire polonais, porta sa tête sur léchafaud. L'Europe s’étant émue de cette violation du droit des gens, Frédéric-Guillaume condamna ses agents, mais pour les réintégrer bientôt.
Afin de défendre la souveraineté qu’il avait conquise, il recruta une bonne armée dans les rangs de ceux que la paix de Westphalie laissait sans solde, et la forma aux combats dans les guerres de la France, son alliée, avec la Suède. Les Suédois envahirent le Brandebourg, en y commettant des horreurs à peine croyables. Le grand Électeur se retira en Franconie, pour réparer ses pertes et attendre les secours promis par l’Empire; mais, trompé à cet égard, il résolut de délivrer seul son pays ; il s’avança vers l’ennemi dans le plus grand secret, s’empara de plusieurs forts , et mit en pleine déroute , à Fehrbellin, les Suédois , à qui les guerres précédentes avaient valu la réputation d’invincibles. Alors le nom de Frédéric-Guillaume, qui dans un pays ruiné avait triomphé de ces soldats suédois, la terreur de l'Allemagne, fut partout porté aux nues, et chacun sollicita son amitié; mais lorsque la France et la Suède se furent unies contre lui, il dut accepter la paix de Saint-Germain en Laye, en restituant tout ce qu’il avait occupé de la Poméranie suédoise.
A partir de ce moment la tranquillité lui permit de s’occuper
d'Allemagne, qui lors de la paix de Presbourg, ayant été reconnus indépendants de l'Empire, entendirent par là se trouver affranchis des lois fondamentales de chaque État.
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de la politique intérieure et extérieure ; afin de rétablir ses finances, il s’attacha à la France , qui payait ses alliés, et tenta de mettre obstacle à la guerre que fit Louis XIV pour les réunions. Lors de la révocation de l’édit de Nantes, il donna asile à vingt mille réfugiés, qui apportèrent dans son pays les arts et la civilisation, dans ses conseils de la prudence et de l’habileté. Il accueillit également les juifs chassés de l'Autriche ; il établit les postes, favorisa l'agriculture, ouvrit le canal de Mühlroser, entre la Sprée et l’Oder, afferma les biens de l’État, fonda une marine , et encouragea le commerce de l'Afrique. Il appela dans ses États des étrangers distingués par leur savoir, comme de Rocèles et Grégoire Letis il four rit à Paffoadorf les moyens de mener à fin son travail, fonda à Berlin une bibliothèque et une galerie de tableaux, de monnaies, d'œuvres plastiques; en outre, il cultiva la musique, et embellit sa capitale, où les jardins , les allées de peupliers qu'il planta parurent des merveilles.
Mais réduit, par sa position, à louvoyer, il ne put avoir une politique vigoureuse ; il eut toutefois bonne part à tous les traités de ce temps, etsut en profiter si bien qu’il laissa à Frédéric II, son fils, deux mille quarante-deux milles carrés de territoire avec un million et demi de sujets.
Ce prince, chétif de corps, était hargneux, inconstant, ombrageux, prodigue , mais studieux et instruit; son zèle pour le protestantisme fit qu’il devança l’un de ses successeurs dans la pensée de fondre ensemble les luthériens et les calvinistes. Il favorisa les réfugiés français, au point de fonder pour eux un collége et un tribunal supérieur; il embellit Berlin, d’après les dessins de l’architecte Nehring, et il fournissait à quiconque voulait bâtir de la chaux, des briques, des tuiles, du bois, en payant quinze pour cent de la dépense ; il commença le magnifique arsenal, sous la direction d’André Schlüter. Cet architecte très-habile fit aussi la statue équestre du grand Électeur, et suggéra à Frédéric l’idée de fonder une académie des beaux-arts, comme il avait déjà fondé l’université de Hall (1694), illustrée par le célèbre Tommasius, de Leipsick; sur le plan de Leibniz, il créa la Société royale de Berlin (1707), en lui attribuant le privilége , qu’elle conserve encore, de la vente des almanachs. On est redevable à ce corps savant de l'introduction des mûriers et des vers à soie dans la marche de Brandebourg.
Sophie-Charlotte, seconde femme de Frédéric IT, apporta en Prusse les manières de la société élégante, le goût du savoir etdes arts. La comédie, l'opéra italien, les bals, les promenades, la con-