‹ Histoire universelle [microforme] (volume 5)Chapitre 18 sur 245 · LA PAUSSE. GUILLAUME · texte numérisé non relu

LA PAUSSE. GUILLAUME

guerres qui ne le concerneraient pas, « Ce fut un véritable appât que Frédéric jeta à ses successeurs ; il sembla leur dire : Je vous ai acquis ce titre, c'rsl à vous de vous en rendre dignes; j'ai jeté les basés de votre ,.undeur, c’est à vous d'accomplir l'œuvre. » C’est ainsi que s'exprime celui de ses successeurs qui poursuivit ce but avec la passion la plus vive.

Frédérie 1°" (comme on l’appela depuis son couronnement) montra qu’il connaissait la politique européenne , en sachant rester en paix dans un temps de luttes continuelles; enfin, à la paix d’Utreeht, qui fut signée cinquante jours après sa mort, le titre de royaume fut reconnu à la Prusse, avec la pleine souveraineté de la Gueldre, du pays de Kessel et du bailliage de Krieckenberg. Les principautés de Neufchâtel et de Vallangin lui furent en outre assurées, moyennant la cession à la France de Ja prinripauté d'Orange.

Ce prince eut. pour successeur Frédéric-Guillaume I, qui, âgé de. vingt-cinq ans, mais prudent et circonspect, s’appliqua à mettre: de l’ordre dans le gouvernement, de l’économie dans les finances, à organiser la justice, en portant son attention sur les moindres détails. Sur les cent chambellans de son fastueux père, il n’en conserva que douze , et vendit sa riche écurie ainsi que

| d’autres superfluités dispendieuses. Il ne se montra prodigue qu’en | une seule chose, l'entretien de son armée, que le prince Léopold | d’Anhalt, l’un des meilleurs élèves du prince Eugène, lui organisa, | et qu’il recruta par des moyens immoraux. Il assigna à chaque

capitaine un district où il pût lever des soldats de gré ou de force, à la seule conaïtion qu’ils ne fussent pas mariés; afin que cette

2 condition ne les portât point à contracter des unions précoces,

nul ne pouvait prendre femme sans l’aveu du capitaine, ce qui était une source d’abus et de vexations. Le système des cantons

| par lequel chacun de ces districts devait fournir à certains régi- | ments déterminés trente hommes en temps de paix, et cent en | temps de guerre , ne put même $e continuer lorsque la taille du

soldateut été fixée pour chaque file (1) ; il fallut donc les recruter dans l'Empire ; et les officiers prussiens, obligés d’en fournir chacun un certain nombre , s’en allaient partout en quête, portant le trouble

(1) Les soldats des premières files devaient avoir plus de six pieds, et plusieurs

! régiments n’en recevaient qu’autant qu'ils dépassaient cinq pieds huit pouces. On

a calcuté qu'un homme de cinq pieds dix pouces revenait à sept cents écus, un

de six pieds à mille et ainsi à proportion. Plus de douze millions sortirent ainsi

du pays, pendant son règne, pour les enrôlements.

25 février.

dans les villes, dans les régiments , avec une telle insistance que plusieurs princes les firent arrêter et pendre.

Une armée était indispensable à un pays sans frontières au milieu d’États puissants, pour éviter les humiliations, dans un temps où la force décidait de tout; mais Frédéric-Guillaume considérait plutôt la sienne comme un luxe, comme un objet de parade. Tout y était luisant et poli, les soldats , les fusils, le fourniment , les bn'Îes, les selles , les bottes ; on tressait avec des rubans la crinière des chevaux, « et pour peu que la paix eût duré (dit Frédéric IL), il est à croire que nous en serions à présent au fard et aux mouches. »

Frédéric-Guillaume se complaisait surtout à voir sous ses drapeaux des hommes de haute stature, et il forma de ces colosses le régiment des grands grenadiers ; pour s’en procurer, il ne regardait à aucune dépense ; et tandis qu’il arrivait souvent aux princes de sa famille de quitter sa table à peine rassasiés, il soldait les quarante-trois grenadiers de la parade de Postdam à raison de mille florins par tête. Il donnait cinq mille florins pour un géant, c’est-à-dire trente-deux mille cinq cents francs à un Irlandais de sept pieds ; afin de se concilier sa bienveillance, il suffisait de lui procurer de ces hommes d’une taille extraordinaire, et c’est ce moyen qu’employa le ministre impérial Seckendorf pour le tenir dans sa dépendance.

Berlin devint ainsi la Sparte du Nord après en avoir été PAthènes sous son prédécesseur; cette manie soldatesque passa dans les mœurs, et chacun se mit à porter l’habit étroit, la longue épée et la pique. Ce qu’il y a de bizarre, c’est que les inclinations militaires de Frédéric-Guillaume ne le rendaient que plus pacifique , tant il redoutait de gâter de si belles troupes; il endura même des affronts , et s’attira peu de considération en Europe.

A cela près, ce roi bizarre n’avait aucun faste, négligeant jusqu'aux avantages de sa personne. Ses habitudes étaient vulgaires : buvant et fumant à la taverne avec les officiers , il jouait au trictrac à un sou la partie , frappait et injuriait le premier venu; s’il rencontrait une femme dans la rue, il lui disait qu’elle ferait mieux d’être au logis à soigner ses enfants ; s’il y apercevait un prêtre , illui reprochait de ne pas être à lire la Bible, et parfois il accompagnait la réprimande de coups de canne. Aussi variable en fait d’humeur qu'en politique et en religion, ne comprenant d’autre droit que la volonté royale, d’autres occupations que les occupations militaires, il n’entendait rien aux questions religieuses et philosophiques. IL trouvait absurde que l’on professât

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des croyances différentes des siennes ou qu’on pôt s'occuper de littérature ; il désigna pour successeur à Leibniz, comme président de l’Académie, une espèce de bouffon nommé Gundling, buveur intrépide que l’on ensevelit à sa mort dans un tonneau; il avait l'Ancien Testament en horrevr, et défendait à son chapelain de le citer, tandis qu'il était passionné pour le Nouveau.

Il pensait qu’un royaume devait être gnuverné comme une famille, c’est-à-dire en employant tour à tour la sévérité et la douceur, maistoujours arbitrairement et sans consulter qui que ce soit. Il défendit les procès pour sorcellerie, changea la nature des biens-fonds , en autorisant les nobles à convertir les fiefs en alleux transmissibles même à des femmes, et à se racheter moyennant quarante rixdalers par an de l’obligation de fournir un homme et un cheval. Trompé par l’alchimiste Cajetano, il le fit pendre, vêtu de papier d’or, à un gibet doré. Dans sa capitale, les particuliers ne pouvaient bâtir que sur les plans des architectes, qui indiquaient les lieux et le mode de construction.

Ses prédécesseurs ayant donné à bail emphytéotique des terrains de peu de rapport , devenus depuis d’un produit énorme pour les concessionnaires, il annula arbitrairement les contrats pour louer ces mêmes terrains au plus offrant, La prospérité agricole s’en accrut; non-seulement il suffisait sans liste civile aux dépenses de la cour avec les rentes allodiales de la couronne, mais encore il venait en aide au trésor de l’État. Il fit mesurer et estimer les biens-fonds, afin de régler les impôts à raison des nouveaux prix, et il put ainsi mettre sur pied jusqu’à soixante mille hommes, qui , répartis dans les villes et les provinces, consommaient les denrées et étaient vêtus des draps du pays. Il voulut peupler, au moyen de colonies, les terres inhabitées et il y dépensa en dix ans(17214731) cinq millions d’écus. Vingt mille familles s'établirent en Prusse, sans compter dix-huit mille Salzbourgeois qui fuyaient les persécutions religieuses de l'Autriche.

Cette prospérité croissante devait inquiéter cette dernière puissance ; elle suscita donc des ennemis à Frédéric-Guillaume, ce qui le poussa du côté de la France et de l’Angleterre. Cette alliance n'était pas moins contraire à la politique qu’à ses propres inclinations ; car il appelait Georges II mon frère le comédien, de même que ce prince l’appelait mon frère le sergent ; mais l’habile Seckendorf sut le détacher de cette ligue , et le rapprocher de l’Autriche en lui inféodant le Limbourg. |

Son fils Frédéric, qui, d’une santé faible, aimait la tranquillité et la solitude , était en bntte à ses dédains; il le prit en aversion

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