VENISE
tume. Quelques-unes cependant se ent assur + les emplois les plus importants et une clientèle parmi les patriciens pauvres, qu’on appelait Barnabotes (1); elles battirent «lors le grand conseil, et attirèrent au sénat la nomination aux charges principales, où tout au moins la présentation ; elles entravèrent par des lenteurs le pouvoir délibératif du grand conseil; puis elles transportèrent toutes les affaires du sénat au collége, et enfin de celui-ci aux inquisiteurs : ainsi un tribunal devint le gouvernement, grâce à son pouvoir, sans limites et sans appel. Pour atteindre à ce résultat, ils durent fermer le livre d’or aux nobles nouveaux, qui auraient apporté dans le conseil des idées plus hardies, et qui constituèrent un tiers-état de cifoyens originaires ; le peuple lui-même se divisa en citoyens eten plèbe, celle-ci ne pouvant se livrer qu’à certaines professions et au trafic intérieur. Chaque quartier de la ville eut ses priviléges et son gouvernement ; il en fut de même pour chaque corps de métier.
Comme dans toutes les oligarchies, les abus, les malversations étaient nombreux dans l’armée et les finances. Au milieu de brigues très-animées pour les élections, les riches et les pauvres se caressaient mutuellement, lesriches pour obtenir des votes, les pauvres pour avoir des emplois. Le d\:ordre était pire dans les possessions d'outre-mer ; les employés extorquaient de l’argent et vendaient la justice, en même temps qu’ils gaspillaient lessommes affectées par la république à l'entretien des forteresses et des ports. Sur la terre ferme, une humeur ferrailleuse et turbulente rendait les rixes et les meurtres fréquents. Les illustrissimes ( on appelait ainsi les patriciens ) y déployaient une arrogance dont les plébéiens se dédommageaient en exerçant leur tyrannie chacun dans son petit cercle; mais si la noblesse provinciale, blessée de se voir préférer celle de Venise, se montrait peu favorable au gouvernement, le peuple lui témoigna toujours de la bienveillance et du respect. Dans la capitale, on entretenait la corruption pour détourner les esprits des affaires publiques (2). Bien que l’usage tendît à rapprocher les nobles des plébéiens au moyen de divers degrés de patronage (3) , l’orgueil des premiers était proportionné
(1) De l'église de Saint-Barnabé, autour de laquelle ils habitaient. Ils descendaient des cadets des principales familles et de celles qui avaient été agrégées au patriciat, à l’occasion de la guerre de Chioggia ; celles dont l'inscription au livre d’or datait de la guerre de Candie étaient encore assez riches.
(2) Un proverbe disait : « Le matin une petite messe, l’après-diner une petite bassette, le soir une petite femme. »
(3) C'était au point que ceux qui portaient ie même nom (senso) se considé-
à Ja nullité des autres, et de leurs loges ils erachaient sur le parterre, peuplé de roturiers.
Tout le sombre génie de ce tribunal des dix, dont s’effrayait Montesquieu, et qui a fourni tant de tableaux lugubres aux romanciers denos jours, se réduisait à commander un espionnage abject, à empêcher le développement des vertus fortes, à donner quelque apparence de règle aux mauvaises mœurs. Il bannit une fois, mais bientôt il dut rappeler les bien méritantes prostitudes, attendu que leurs maisons étaient, avec le parloir des monastères, les seuls endroits, où l’on pût se réunir librement et faire de la musique, des, soupers, de la galanterie sans inquiéte: le gouvernement, puisqu'il y entretenait des espions. L'établissement appelé Ridofto était une école d'immoralité ; à, sur soixante ou soixante-dix tapis verts, un jeu frénétique engloutissait les fortunes. Ce repaire était, présidé’ par des nobles, qui, salariés par les compagnies fermières, restaient seuls avec la perruque et la robe de magistrat, tandisque tous les autres portaient le masque. Des ambassadeurs, des ministres venaient y chercher les terribles émotions du jeu. En 1774, les correcteurs de la ‘promission ducale obtinrent que le Ridotto fût fermé; mais les joueurs se répandirent dans des centaines des cusinos, d'autant plus dangereux qu'ils n'étaient pas surveillés (1). Rien ne prouve mieux la dépravation vénitienne que la vogue dont jouissait alors Baffo ; écrivant dans le dialecte vénitien, il se vautra à plaisir dans la fange du libertinage, et il ne recula devant aucune des phrases les plus techniques des mauvais lieux, pour flageller les monastères, l’honneur, la vertu, et installer dans le parloir et sur l'autel les symboles les plus obscènes, représenter ce que l'imagination peut créer, ou l’histoire païenne rappeler de plus lubrique. Cet infâme, qui criait Vive le vice/ niait Dieuet voulait substituer à son culte « la sainte simplicité de l’âge d’or, » était alors le héros de Venise, où il encourageait le jeu, les intrigues galantes, les jouissances faciles, que
raient en quelque façon comme alliés. Aux baptèmes des patriciens, les parrains étaient toujours plus de deux; il y en eut même parfois jusqu'à cent cinquante, et toujours plébéiens. Bien plus, le prêtre était obligé, sous peine d’exil, d'enjoindre sévèrement à ceux qui auraient été patriciens de se retirer,
(1) Vérone avait aussi un casino célèbre, En 1773, quelques dames s'y étant montrées avec des paniers moins volumineux que d'usage, ce fut un scandale, et toute la ville prit parti pour eu contre. Les esprits s’échauffèrent tellement que, pour leur donner le temps de se calmer, on ferma le casino. Mais cela ne suffit pas ; l’affaire fut portée devant la magistrature suprême de la république, et Joseph Torelli, célèbre littérateur, écrivit à ce sujet de graves apologies.
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Labia s'indigna de ce dévergondage, et, plein d'amour pour la patrie, de zèle pour la religion, il repoussa avec les mêmes armes l'invasion des idées étrangères, le désordre des mœurs, le goût passionné du théâtre. le sigisbéisme et la guerre faite aux couvents lorsqu’on tolérait les mauvais lieux et les maisons de jeu.
L'excès du scandale poussa un moment à des mesures excessives. Les cafés furent fermés, les lois soinptuaires multipliées, les livres impies prohibés ; mais bientôt il fallut céder au torrent de la mode, Les cafés se rouvrirent, un luxe inoui fut déployé aux fêtes données par la république, et les théâtres vénitiens éclipsèrent par leur splendeur ceux du monde entier.
Une loi extrêmement sévère interdisait aux nobles et aux individus qui dépendaient d'eux toutes relations avec les ministres étrangers résidant, à Venise, ou bien avec leurs familles; aussi quiconque donnait une fête où il ne voulait pas admettre d’autres
. personnes que les invités, plaçait à la porte un domestique avec
la livrée d’un ambassadeur étranger. Le doge vivait isolé à cause des grands ménagements que son rang lui imposait. Il n’était permis qu’à très-peu de personnes de voyager, ce qui maintint l'originalité des mœurs, Les harnabotes, dont le nombre était considérable, formaient une classe très-dangereuse, comme il en est toujours des nobles pauvres dans un État libre; ils comptaient entre autres priviléges celui qui permettait à leurs femmes de mendier en robes de taffetas, et de leurs rangs sortaient des escrocs, des brigands, des joueurs , des solliciteurs de procès, des brocanteurs de. votes dans les élections ( broglio ). Obligés pour vivre de s’agiter beaucoup, ils troublèrent plusieurs fois la république. En 1762 ils formèrent un compiot dans le but de la bouleverser et d’abattre les inquisiteurs. Ils l’essayèrent de nouveau en 1775, et d’une manière plus dangereuse en 1782 ; mais
(1) Le masque, mode caractéristique de Venise, consistait dans le camail ou bautta, chapeau à trois cornes , et masque couvrant la moitié supérieure « du visage. Ce costume était permis ‘du 5 octobre au 16 décembre, puis du jour de Saint-Étienne jusqu’à la fin du cérnaval , puis le jour de Saint-Marc, les quinze jours de la fête de l'Ascension , le jour de la création du doge et de:ses banquets solennels, ainsi qu'aux autres fêtes extraordinaires et lors des visites de princes. Alors le patricien pouvait déposer la robe et la perruque, et se promener partout le visage couvert du masque ou coiffé du chapeau, s’entretenir même avec les ministres étrangers sur la place, ’dans les casinos, au théâtre, inais non pas chez eux.
tous ces mouvements furent réprimés par cette organisation judiciaire si forte. Le peuple, respectueux jusqu’à la baséesse, évitait autant qué possible ces patriciens fastueux, et menait à l’écart avec ses égaux une existence gale, sans gloire et sans besoins.
L'État se trouvait donc coticentré dans la cité, la cité dans un
petit nombre de familles, et sa seule force était duns la faiblesse de ceux qui obéissaient. La politique extérieure ne s’occupait plus de Venise que comme d’une proie convoitée. Les Turcs la laissaient en paix, sauf à courir parfois sur ses navires, La prudence vantée de ses sénateurs se bornait à restér neutre entre les puissances qui se faisaient la guerre en Italie. La peur de voir les provinces sujettes se soulever leur faisait craindre de s’y laisser entrainer. Venise ne voulut pas adopter, Comme toute l’Europe, les armées permanentes ét nationales; bien plus, elle détruisait l'unité du commandement en mettant un provéditeur à côté des généraux. ,
Elle ne prit point part à la guerre de la succession d’Autriche, et l’Italie fut partagée sans sa participation, Les puissances violèrent son territoire chaque fois que cela leur convint. Des bâtiments anglais et autrichiens sillonnaient en toute sécurité le golfe qui portait son nom, et l’empereur ouvrit à Trieste un port franc avec des fortifications et un arsenal. Les fonds réservés pour les grands besoins furent consommés; la dette s’accrut jusqu’à 200 millions; et l’on dut ermpruntér même à des étrangers, malgré la loi qui s’y opposait. Le commerce conservait à peine l’ombre de son ancienne splendeur, et entraînait même une espèce de déshonneur, car il était interdit aux nobles; ce à quoi les Vénitiens voulurent remédier en 1780, en excitant les patriciens à se livrer aux spéculations. La marine marchande n’employait pas plus de quatre à cinq cents navires; la marine militaire ne comptait qu’une douzaine de bâtiments armés et vingt éternellement en chantier. La haïne des innovations fit que les vaisseaux gardèrent leur ancienne forme ; en même temps, les procédés de la chimie restaient secrets, comme les procédés de construction nàvale.
Noùs éommes bien loin de vouloir insulter à Venise pour absoudre ceux qui la trahirent; mais nous croyons que toute puissance qui repousse des réformes exigées par le temps marche à une ruine prochaine. Hâtons-nous de dire que la ville fut déclarée port franc en 1735, à l'exemple de ce que l’empereur avait fait pour Trieste, et le pape pour Ancône. Goïidoni se réjouissait, au retour de ses voyages, de voir Venise si bien éclairée, tandis que
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les rues des villes qu'il avait visitées restaient dans Pobseurité (1). En 1776, l’architecte Macaruzzi construisit l'édifice pour la foire, si bien imaginé qu’il ne fallait que cinq jours pour le dresser et trois pour le démonter. Le sénat, en 1770, fit recueillir toutes les lois de magimes de gouvernement, ou plutôt les lois sur cette matière, à partir de 1328. En 1786, on promulgua un code pour la marine marchande, qui fut une véritable loi nouvelle. La magistrature des eaux faisait recueillir toutes les ordonnances relatives aux ports et aux lagunes. Les premières lois organiques sur l’exploitation des mines sont dues à Venise ( 6 mars 1679 et 18 septembre 1784), et l’on préparait les statuts civils et criminels, qui furent présentés au sénat en 1789. Le Livre d’or fut rouvert en 1775 pour vit ans, dans le but d’y inscrire quarante familles de terre ferme ou autres qui avaient un revenu de dix mille ducats et quatre générations de noblesse ; il ne s’en présenta que six. Mais la tradition de l'amour de la patrie et des grandes choses ne se transmit pas avec le diplôme.
Tout cela prouve qu'il y avait encore dela vie dans Venise, comme le prouvent encore l'expédition de l’amiral Emo contre