GUERRE DE LA SUCCESSION D'AUTRICHE
qui ne serait venu alors à l’idée d’aucun roi) faire appel à l'affection de ses sujets, et se confia aux Hongrois, bien qu’ils eussent tant à. se plaindre de son père. Belle et souffrante encore de sés couches, elle se présenta à la diète, revêtue de l’habit national, la couronne angélique sur la tête et l’épée au côté. Après s’être concilié les magnats en acceptant le serment d'André, qui avait été aboli par Léopold (1), elle leur demanda leur protection pour le jeune archiduc, et tous s’écrièrent avec enthousiasme : Moriamur pro rege nostro Maria-Theresa ! Tout ce qui pouvait porter les armes devint soldat, une infanterie s’organisa ; jamais tant de provisions n’étaient sorties de la fertile Hongrie, jamais on n’avait perçu par la violence autant de tributs qu’en procurait en ce moment un élan spontané ; mais l’excès de zèle alla jusqu’à la cruauté.
François de Trenck, né en Calabre, avait été élevé parmi les Croates ; le courage qu’il avait acquis parmi cette nation sauvage s’alliait à l’avarice et au mépris de l'humanité. D’une haute stature , d’une vigueur extrême, il faisait sauter les têtes avec une grande agilité. Il s’exprimait fort bien, et en sept langues différentes; toujours à l’avant-garde , il pillait tant qu’il pouvait, et envoyait son butin dans les châteaux qu’il avait en Hongrie. Des bandits esclavons avaient été formés en corps de Pandours pour faire une guerre continuelle aux Turcs et protéger l’Esclavonie ; mais ils rançonnaient le pays. Si l'Autriche envoyait des troupes pour les réprimer, ils les battaient, puis se réfugiaient dans des forêts impénétrables ; si un village les trahissait , il était rasé ; s'ils se trouvaient repoussés , ils se succédaient les uns aux autres jusqu’à ce qu'ils fussent parvenus à se venger. Trenck leur fit la guerre à la manière des loups, sans leur laisser de repos, les tuant un à un, et ne se piquant nullement de loyauté à leur égard ; ayant fait empalerle père d’un haroum-bacha ( c’est ainsi que les Pandours nommaient leurs sept cheis électifs ), il fut reconnu le même soir, pen-
dant qu’il faisait une ronde sur le rivage, par le fils , qui Pinvita
à passer le fleuve et à se battre en duel avec lui; mais, tandis qu’ils préparaient leurs armes, Trenck tira un coup de pistolet à son adversaire, lui coupa la tête , et la cloua à côté du cadavre de son père.
Une autre nuit qu’il se trouvait errant au milieu des bois, il entendit dans une maison le son des instruments ; il entre , et voit qu’on célèbre les noces d’un haroum-bacha. Tu es notre persécu-
F (1) Voltaire se trompe en disant qu’elle accepta aussi l’art. 31, qui autorise insurrccuion,
HIST, UNIV, — 7, XVIL, 4
Trenck.
teur, lui dit-on ; mais viens te mettre à table ; tu es fatigué ; mange, bois; demain nous combattrons. Il s'assied, et, saisissant le moment favorable , il tire un coup de pistolet à chacun de ses deux voisins, et s'enfuit.
IL avait presque vaincu entièrement ces peuplades lorsque , la guerre de succession venant à éclater, il obtint de la cour de Vienne l'autorisation de lever un corps franc, en amnistiant tous les bandits qui se présenteraient pour y entrer. Les Pandours se trouvant resserrés entre la Save et la Sarzawa , il leur proposa de prendre du service dans son corps ; ils acceptèrent l’occasion qui se présentait de continuer à piller et à tuer.
Tels furent ces Pandours, qui, vêtus de rouge et portant de grands anneaux d’argent, renouvelèrent sous la pieuse impératrice les horreurs de la guerre de Trente ans (4).
Les généraux que Charles VI avait fait jeter en prison après le mauvais succès de la guerre de Turquie furent employés utilement par sa fille. Aidée par l’or de l'Angleterre et de la Hollande, elle envoya le prince Charles de Lorraine , à la tête d’une bonne armée, occuper et dévaster la Bohême; puis, lorsque Prague eui été prise , elle y organisa des courses de chars conduits par des dames, et prit part elle-même à cet exercice (2).
Les Espagnols , débarqués en Italie, s’approchaïent de la Lombardie par la Toscane. Le roi de Sardaigne , qui en prit ombrage, s’entendit avec Marie-Thérèse pour protéger le Milanais et l’État de Parme. Le cardinal de Fleury , toujours économe , peu convaincu d’ailleurs de la bonté de la cause adoptée, laissait la France en suspens, sans prendre des mesures efficaces. L'empereur Charles VII, prince bienveillant et généreux , l’adversaire le plus décidé de Marie-Thérèse, mais le plus loyal, de son propre aveu, n'avait pas moins de hardiesse que Frédéric; mais on l’a dénigré parce qu'il ne réussit pas. Il voyait à regret les ravages que Fambition attirait sur l'Allemagne ; telle était sa pénurie qu’il accepta du due de Noailles une traite de quarante mille écus.
Les Prussiens réussirent grâce à l’unité et à la promptitude de leur attaque; mais, eomme Frédéric ne se proposait d'autre but
(1) Menzuel, chef des Pandours, promulguait cette ordonnance contre la milice de Bavière le 7 janvier 1742 : « Si la milice ose me résister, je ne la reconnais plus pour milice, et je ne la ferai pas punir par les lois de lafguerre ; mais ceux qui en font partie n’auront à attendre de moi que d’être condamnés à se couper lun l’autre le nez et les oreilles, puis livrés à la juridiction civile pour être pendus. »
(2) FanTiN nes Onoarps, Histoire de France, t. II.
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que son avantage, il fit la paix à Berlin avec Marie-Thérèse, À moyennant l’acquisition de la haute et de la basse Silésie et de la (4 Moravie, sans s'inquiéter de ses alliés.
4 La guerre continua avec des chances diverses, et les Anglais y M prirent part après s'être brouillés avec l'Espagne pour les droits de navigation dont nous avons parlé. George Anson , qu’ils avaient expédié au Chili et au Pérou, et l'amiral Vernon , qui se tenait | près de l’isthme de Darien avec cinquante vaisseaux de guerre, } quinze mille soldats de marine et autant de débarquement, firent un butin immense. On combattait pour la succession d’Autriche dans les deux hémisphères, Nous ne suivrons cependant ni les vicissitudes de la guerre, ni les intrigues de cette diplomatie sans Ai dignité que l’on appelait science d’État, et qui consistait uniquement en négociations artificieuses , attendu que personne n’avait un intérêt immédiat à anéantir l'Autriche. Marie-Thérèse avait sur à le cœur les cessions qu’elle avait été obligée de faire à Frédéric, et se ménageait des alliés pour les ressaisir. Dans ce but , elle fit, à 4 Worms, de larges concessions au roi de Sardaigne; mais, en : 4 retour, elle aspirait à la possession de Naples. Lobkowitz, qui fut à envoyé pour envahir le royaume, dévasta les États pontificaux , D sans respect pour leur neutralité, et fit sur le territoire de Velletri une de ces guerres qui ruinent un pays sans rien décider.
La France, qui jusqu'alors n’était intervenue que comme al- WAliée, déclara la guerre à Marie-Thérèse sous prétexte d’écrits
Mincendiaires répandus par ses ministres. Frédéric IT affectait d’être indigné de Pobstination de la fille de Charles VI contre M’empereur légitimement élu, qu’elle voulait non-seulement pousser à l’abdication, mais priver même de ses possessions théréditaires; alléguant donc qu’il était obligé de le défendre Icomme son seigneur suzerain, et ‘e soutenir le vote qu’il lui javait donné comme électeur, il proposa des conditions; les voyant rejetées, il s’allia avec la France et les États de Empire,
La reine de Hongrie opposa à cette ligue, dite union de Franc- Hort, la quadruple alliance du roi de Pologne, de l'électeur de HBaxe, de la Grande-Bretagne et de la Hollande, et se prépara à poursuivre une guerre que toute l’Europe déplorait. L’armée française était commandée par lun des plus grands capitaines de ce siècle, le maréchal de Saxe, qui batiit les Autrichiens à Fontenoy et à Rocoux. Une armée pragmatique, expédiée par "Angleterre, qui spéculait sur les fléaux, pénétra en Allemagne par le Hanovre; son marteau d’or ouvrit les portes de fer des