‹ Histoire universelle [microforme] (volume 5)Chapitre 210 sur 245 · DEUX-SICILES · texte numérisé non relu

DEUX-SICILES

planter d'arbres, et qu’elles offraient le plus triste tableau. Ces abus furent supprimés sur les réclamations de Melchior. Delfico (1).

La Sicile était administrée comme une province, qui voyait éluder ses franchises et dominer la féodalité ; non content d’en négliger la culture, on l’accablait d'impôts. Des bandes de voleurs infestaient ses malheureuses campagnes, et l’on cite un !certain Testalonga, de Piétrapercia, qui en avait trois nombreuses sous ses ordres; en même temps, les côtes étaient exposées aux altaques des Barbaresques. Tanucci fit peupler Ustica, île qui servait de refuge à ces pirates; mais ils ne l’attaquèrent que mieux et enlevèrent les colons. Les disettes étaient fréquentes dans ce grenier de lItalie; aussi, outre que l’on défendait l’exportation des grains, on tenait en réserve de grands magasins de blé et un capital (colonna frumentaria ) destiné spécialement à en acheter en cas de besoin. Le marquis Fogliano, vice-roi, avait accordé au Génois Gazzini l'autorisation d’exporter des grains; le peuple, attribuant à cette concession le renchérissement qui était survenu dans le prix des céréales, mit le feu à la maison de Gazzini, s’empara des canons qui étaient sur les bâtiments mouillés dans le port, délivra les criminels, et aurait massacré le pusillanime vice-roi, si l'archevêque Filangieri ne l’eût favorisé dans sa fuite à Messine. Georges Caraffa, général sexagénaire, étouffa l’émeute par la rigueur ; mais Filangieri contribua plus encore à l’apaiser par les voies de douceur. Le parlement s'était réuni à Cefalu, en Sicile, pour faire droit aux doléances; on destitua Fogliano, et le gouvernement fut réformé, mais peu amélioré. Il n’y éut de sang répandu que dans les supplices.

Dominique Caracciolo, marquis de Villamarina, fut envoyé dans l’île en 1781, avec le titre de vice-roi. Il s’était lié d’amitié dans ses voyages avec Diderot, d’Alembert, Garat et autres; imbu des idées de ces novateurs, il s’appliqua à les introduire sans discernement. [lapaisa les divisions que l’on avait favorisées à dessein de pays à pays, et fit abolir l’inquisition (1782 ) ; il réorganisa le parlement de telle sorte qu’il ne füt pas composé des barons seuls,

(1) Les Mémoires sur Le royaume. de Naples , par M. OrLor, ont beaucoup d'intérêt, quoiqu'’ils soient écrits avec passion. C’est un ouvrage que le noble Russe a, dit-on , acheté du Napolitain de Angelis, qui maintenant est à Buénos- Ayres. Voyez aussi : GaLANTI, Descrizione geografica e politica delle Sicilie ; ARRIGHI, Saggio storico per servire di studio alle rivoluzioni di Napoli ; et surtout Vincenzo Coco, Saggio sulla rivoluzione di Napoli, rempli d’aperçus

valeur.

poliliques et économiques de ia plus haute vale:

lesquels durent encore contribuer aux charges publiques, Il ne reconnaissait, disait-il, que le roi et le peuple ; il écrivit un ouvrage Sur l'extraction des blés de Sicile, qu’il voulait que l’administration eût le droit d’empêcher. Fidèle à l’école dont il sortait, il se vantait lui-même, se moquait des dénigrements, bravait l'opinion publique et tournait en ridicule la dévotion à la sainte Vierge et à sainte Rosalie, tout en fréquentant les danseuses et les cantatrices. Nommé ministre à Naples, il fut saisi d’une telle émotion en apprenant la prise de la Bastille, lui novateur et ennemi de la féodalité, qu’il en mourut (1789).

Le royaume fut désolé par des désastres dont il se souvient encore. Déjà en 1743 la peste avoit moissonné à Messine trentequatre mille personnes ; puis, commencèrent, en 1783, d’horriribles tremblements de terre , qui réduisirent cette ville en un monceau de décombres. Toute la Calabre fut ébranlée, le sol s’ouvrit et engloutit les villages'et les habitants ; la mer, soulevée, balaya les côtes, et la famine , les maladies, sévissant au milieu d’une population exposée aux intempéries et aux privations de tout genre, rendirent le désastre plus terrible encore.

Il y avait donc en Italie des hommes animés de bonnes intentions, mais qui, faisant et défaisant à la hâte , sans expliquer leurs motifs, ébranlaient la foi publique et ne s’attachaient pas à satisfaire la raison. L'éducation y était répandue, mais seulement dans certaine classes. La littérature faisait consister la réforme à changer de modèles, et s’arrangeait de l’imitation ; elle n’éprouvait pas le besoin de cette originalité qui naît de vérités vivement senties et exprimées dans le langage de tous ; aussi ne produisit-

elle aucun de ces ouvrages où l’auteur laisse quelques lambeaux .

de sa vie aux ronces de son glorieux chemin. La société prenait pour un présage de bonheur la langueur des âmes et l’abaissement des caractères. La situation politique n’offrait rien de ces grandes choses qui, lorsqu'on les veut fortement, développent les grandes facultés. Il y avait un besoin d’améliorations, mais on s’effrayait dès qu’elles venaient à toucher à des points essentiels. Ce fut dans de parëilles circonstances, où un rhéteur seul peut voir un siècle d’or, que l'Italie fut surprise par la révolution française.

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Opinion

rgeetà À LITTÉRATURE ITALIENNE.

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motion À La pauvreté vaniteuse de la littérature, dans le cours du dix-

ni de la septième siècle , se releva grâce à l’ennui où l’on était du genre pastoral ; cependant, loin de recourir à la nature et à la source des

ient en- sentiments, elle puisa dans les auteurs du quatorzième et du sei-

trente- rième siècle, principalement dans Pétrarque. Les écrivains ne lui

l’horri- empruntèrent pas seulement l’art, mais encore ses pensées, et sa

en un pureté sans vigueur, pour en tirer une forme classique, sans rien

le sol de solide; pleins d’estime pour eux-mêmes et faisant peu de cas

ulevée, du public , ils visèrent à la rime, à la phrase, en évitant de dire

milieu : . les choses naturellement. De là, des compositions minaudières ,

ions de . une petite éléganre maniérée, une loquacité artificielle, une science de parade , et l’on se figura qu’il suffisait pour grandir

inten- un sujet trivial et fantasque de le revêtir d’expressions sonores.

er leurs La littérature italienne fut envahie par l’emphase et le bouffon ,

deux genres détestables. Ce ne fut que bergeries, chants burlesques , recueils de poésies pour noces, réceptions de docteurs, prises d’habit (1), des amours, des dépits qui ne venaient jamais du cœur, mais de la tête. On débutait alors par faire des sonnets pour les recueils, comme aujourd’hui des articles sentencieux dans les journaux ; heureux ceux à qui leurs productions valaient un diplôme académique ! Quelques-uns ont l’expression pure, le tour harmonieux ; leur prose a de la noblesseet dela magnificence, leurs vers de l’harmonie, mais jamais de passion ni d’éloquence véritable, D’autres opposaient à la recherche fastidieuse des seicentisti üne abondance façile, qui n’était pourtant pas du naturel. Nous

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tiels. ques-uns de ceux qui s’en tirèrent le moins mal.

peut Le Bolonaïs François-Marie Zanotti, auteur universel, professa

ution la philosophie dans sa patrie et devint secrétaire , puis président 1777.

de l’Institut de Bologne. Ses sonnets, qui furent mis au nombre

(1) Chiari disait : « Jai chanté tant de religieuses que j'en compte au moins ' six cents. J'ai laissé ma peau aux grilles des couvents et aux couches nuptiales.… « Et Parini : « Que de prises d’habit! que de professions! Est-ce qu'il n’est pas possible de couronner un docteur, de faire une religiruse où un moine sans Sonnets et sans chansons ?

HIST. UNIV, — TT, XVIt. 39

des meilleurs, peuvent à peine être comptés parmi les bons. Il drame d traça à l’usage d’une dame des préceptes poétiques, que Parini pereur & met à côté de ceux d’Horace et d’Aristote. La poésie est , selon puis les lui, « l'art de versifier dans un but de plaisir; » la comédie, « la après la représentation de quelque événement qui tend à disposer es es- cour (4), prits à l’enjouement et au rire. » En somme, il ne saisit que les dans un formes et les superficies, la littére

Costa, de Tenda, chanta Dieu et ses ouvrages dans une longue fon. Ad série de sonnets, où il méle-les subtilités théologiques et les dé. chacune tails de la physique. Une piété du même genre fit composer à Sa- princes f landri un sonnet sur chacun des titres des litanies de la Vierge. pouvoir Paul Rolli, de Rome, auteur de poésies élégantes et vides, fut çaise , O maitre d'italien à la cour de Londres, traduisit Milton , et fit im- écrivait primer les classiques italiens ; mais e un air pur, ün beau soleil, vaux qu une mer tranGuille, un sol agréable » le rappelèrent dans sa pa- Les trie, Ceux qui aiment par-dessus tout la couleur peuvent faire l’é. une litté loge des sonnets de Cassiani et de Minzoni, idoles de leur époque; grand n mais le sentiment leur manque, et ils font des vers pour aligner tagnes R des mots. On pourrait prendre les Amours monotones de Louis Riséide Savioli pour une traduction d’un contemporain de Tibulle. Il en bellir u est de même de Fiorentins et de Vittorelli, l'Anacréon italien, Les G qui resta jusqu’en 4835 le chantre de Doris et d’Irène. désirs d

Laurent Pignotti a laissé, outre une histoire médiocre de la Tos- Parme, cane , plusieurs fables qui ont de la grâce, par moments aussi jours da du naturel, mais qui sont plus diffuses que le genre ne le comporte. tourner Il est heureux toutes les fois qu’il peut décocher un tait contre tion , et les prêtres et les moines ; c'était alors la mode. Aurèle Berthola, À d’une sc qui fut un des premiers à faire connaître la Mttérature allemande mandés de l’autre côté des Alpes , composa des fables plus simples, où il amour, y a moins d'élégance ; il traduisit Gesner, comme le firent aussi souvent Soave et d’autres encore ; mais il fallait de tout autres tableaux de chev dans le pays des Arcades. ses po

Jean Baptiste Casti de Montefiascone fit les Animaux parlants, des doc imitation d'imitation, travail fastidieux comme doit l’être une fable sans ce: de vingt-sept chants, avec une politique vulgaire et un style d’im- lend le provisateur. Telle est notre opinion, bien qu’il soit de mode de le qu’il fu louer. Prêtre défroqué, il colportait en tous lieux des nouvelles de lu- : panars, des drames joyeux et pleins de vivacité, de très-faibles poé- (1) Le sies lyriques, avecun Poëme tartare, qui excite la curiosité par ses succesgal allusions aux galanteries et aux intrigues de Catherine de Russie. Ce- Re pendant il plut beaucoup à Joseph IE, qui lui faisait chansonner le dief l'a pauvre roi de Suède sous le nom du roi Théodore, et composer un finit ave

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drame dont il avait lui-même écrit la musique à l’avance ; cet empereur souffrait qu’il le tournât en dérision ( La musique d’abord, puis les paroles ), ou bien riait avec lui aux dépens de la czarine ; après la mort du correct Métastase, Casti fut nommé poëte de cour (1), Le ministre Kaunitz le donna pour compagnon à son fils dans un voyage en Europe , et Casti fut caressé par ceux pour qui la littérature est un passe-temps et l’homme de lettres un bouffon. Admis da..* les cours et les sociétés de tous les pays, dans chacune d'elles il raillait les autres, de telle sorte que tous les princes finirent par être chansonnés. Lorsque les rois cessèrent de pouvoir payer, il se réfugia sous les ailes de la république française, où il mit au jour d’autres vilenies ; à quatre-vingts ans, il écrivait les Animaux purlants, et ce fut au milieu de pareils travaux qu’il termina sa vie cynique et sec railleries.

Les poëmes didactiques semblaient convenir parfaitement à une littérature qui visait aux airs scientifiques; il s’en fit un grand nombre, parmi lesquels nous citerons la Culture des montagnes par Lorenzi, fantaisie facile d’un improvisateur, et la Riséide de Spolverini , de Vérone, qui travailla vingt ans à embellir une matière ingrate.

Les Génois Frugoni vécut dans l'indigence avec de grands désirs de fortune, jusqu’au moment où il devint poëte de cour à Parme, et secrétaire de l’Académie des beaux-arts ; il finit ses jours dans l’aisance. Bon coloriste, mais sans plan arrêté , il fait tourner ses pensées dans un cercle étroit ; il manque de correction, et c’est en vain qu’il cherche parfois à se soutenir à l’aide d’une science d'emprunt. Habitué à travailler sur des sujets commandés par la cour, il ne chercha jamais l’inspiration, même en amour, et il ne fut pas mieux inspiré par la haine, dont il se fit souvent l'instrument. « Poëte de la bonne compagnie, » il bourra de chevilles, de lieux communs et d’inventions mythologiques ses poésies de circonstance, pour des mariages, des prêtres, des docteurs ; tantôt il s’échauffe contre le pharmacien qui peste sans cesse ; tantôt il fait une chanson sur le médecin qui lui délemd le chocolat, ou bien sur la saignée d’automne : c’est ainsi qu’il fut le versificateur le plus fécond de son temps , où les vers

(1) Le premier poëte césaréen à Vienne fut Silvio Stampiglia, qui eut pour successeur Apostolo Zéno avec 4,000 florins. Métastase en reçut 3,000 ; après sa mort, du Ponte et Garnéra se disputèrent ce titre; Casti l’obtint de François II avec 2,000 florins. 11 eut pour successeur le Parmesan Clément Bondi, qui avait suivi l'archiduc de Milan à Vienne, où il vécut jusqu’en 1821; cette charge finit avec lui.

pleuvaient. Aussi faut-il: considéré comme le chef de cette école de prétendus poëtes, fabricants de sonnets et d’opuscules à la louange; non-seulement des princes, mais de quiconque pôssédait une miäison de campagne ou donnait des dîners; de ces poëtes chez qui l'on ne trouve qu’une prolixité ambitieuse et une emphase pleine de négligence.

Le comte Gaston Rezzonico, secrétaire d’académie et’ poëte du même genre, se mit, afin de grossir l'édition des œuvres complètes de Frugoni, à ramasser tout ce qu’il avait laissé tomber de sa plurae par oisiveté ; par complaisance, par entrain detable ou par boutade de carnaval; puis il eut le courage de dire, dans sa préface, que ces neuf volumes « méritaient autant par la matière que par le style les noms des neuf Muses , que la Grèce donna aux neuf livres de l’histoire d’Hérodote. » Rezzonico, lié avec les hommes les plus distingués de son temps dans sa patrie et au dehors, n’arriva lui-même qu’à une poésie calquée sur. de mauvaises imitations et à une prose flasque et incorrecte, tout à la fois phraseuse et arrogante; mais il trouva à son tour un éditeur et un prôneur complaisant.

Les Vers libres de trois excellents auteurs (1757 ) (4) méritent, en raison du bruit qu’ils firent, une mention particulière, L’éditeur montre qu’il comprend en quoi gît le vrai mérite quand il dit de cet ouvrage : « Ce ne sont pas seulement des vers, de vains sons et des rimes ; mais une vraie poésie, harmonieuse, hardie, noble, colorée, pleine de verve et d’audace. L’instruc-

tion y est unie à l'exemple, non dans des préceptes qui en-

chaînent les esprits, nés pour prendre leur vol, mais en les dégageant plutôt de leurs entraves ; » puis, donnant la raison et l'analyse de cette publication, il soutient que la rime, par son charme facile , fait que les jeunes gens sacrifient À une forme sans fond, qui a rendu la poésie servile, tandis que le vers sciolto ne tive sa heauté que des pensées ; d’où il suit que celui qui s’y ajplique doit rechercher des qualités solides ; or, c’est ce qu’ont fait, selon lui, les trois poëtes dont il chante les louanges. Mais si l’on vient à lire les vers après la préface, on ne trouve qu’une prose cadencée, un retour continuel d’imxges faciles: Ces poëtes vantés forgent des mots inutiles, en altérant les termes anciens; ils prennent l’emphase pour de la chaleur, le boursouflé et le mignard pour la noblesse et la grâce; ils n’ont rien de tendre ni de

pathétique , et ils gâtent par des détails puérils les sujets les plus grands.

{1} Frugoni, Beitinelii et Lorenzi.

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Frugoni est amené, en contemplant le matin son plafond, à méditer sur les causes du beau, ce dont il est malheureusement distrait par son valet , qui entre avec son chocolat. Bettinelli décrit, dans l’éruptioh du Vésuve, les rats qui sont chassés: de leur trou. Voilà cependant des auteurs que l’on. offrait comme des modèles dans les écoles, à côté des classiques et en compagnie de Pétrarque. On avait joint. à leurs productions certaines lettres de. Virgiles écrites de l'Élysée, où Dante était mis en jugement. Elles sont'du jésuite Xavier Bettinelli, libre penseur, qui “était en correspondance avec Voltaire (4); cet écrivain se moqua , dans un petit poème, de la manie des recueils ; dans la tragédie de Xerxès il: osa faire paraître sur la scène l'ombre d'Amestris, et donna enfin, dans la Résurrection de l'Italie, une histoire médiocre, qui est encore la meilleure de ce temps. Dans ses lettres , il loue médiocrement Pétrarque et'se moque du troupeau bêlant des pétrarquistes ; il fait, un choix rigoureux des poëtes, et conseille d’en réduire le nombre pour les rendre meilleurs : il voudrait qu’ils n’imitassent pas trop, et s’aban-

.donnassent à la nature ; qu’on fermât l’Arcadie pour cinquante

ans ; que les académies ne reçussent que ceux qui jureraient d’être médiocres toute leur vie; que l’on mit un gros impôt sur les recueils ét sur les journaux (2).

Quiconque exerce le droit précieux de juger au lieu de croire sur la foi des autres, ne saurait nous scandaliser. Plusieurs des reproches de Bettinelli sont vrais. et même fins; mais il a le tort de sophistiquer sur les détails. lorsqu’il est nécessaire de consi-

(1) 11 décrit plaisamment , dans ses lettres sur l’épigranme , une visite qu’il fit à Voltaire. Le philosophe de Ferney, invité ensuite par Bettinelli à venir le voir à Vérone, lui répondait : « Vous voyez bien que je ne dois pas me soucier d'aller dans un: pays où l’on séquestre aux portes de la ville les livres qu’un pauvre ‘oyageur a dans son sac. Je n’ai pas envie de demander à un dominicain la. permission de parler, de penser, de lire, et je vous dirai franéhement que ce lâche esclavage de l'Italie me fait horreur. Je crois la basilique de Saint- Pierre fort belle: mais j'aime mieux un bou livre. anglais écrit librement que cent mille colonnes de marbre. »

(2). Un autre jésuite, l'Espagnol Artéagea , fin et piquant auteur des Révollutions du thédtre musical, fit aussi jeter les hauts cris aux médiocrités du temps. Il reprocha à la langue.italienne d’être pusillanime, et de n'avoir pas en prose « un écrivain qui réunisse les suffrages, de la nation. » Il répétait que lalittératurene doitpas être « un objet de divertissement et de plaisir,» mais «un instrument de morale et de législation. » ( Révolutions, ètc., tome I, p. 183; tome LI, p. 95, et alibi.) Lui et Xavier Lampillas,:Scherlack, Serrano, Andrès et d’autres étrangers s’occupèrent de critiquer la liltérature italienne, qu'ils avaient appris à connaître pendant leur iong séjour dans le pays.

dérer l’ensemble; de faire critiquer par Virgile l’autéur qui se restant rapproche le moins de la forme virgilienne ; dé mesurer lé génie dé ce q avec la règle des pédants. Ses nombreux contradicteurs ne s’ou- Je jour: vrirent pas une route plns large, sans en excepter le spiritul uger « Gaspard Gozzi. dès col Quelle étrange idée l’on avait de la poésie lorsqu’on donnait à ptériles Lorenzi des sujets de physique pour imptoviser ! Frugoni faisait Pr? soixante sonnets à la file contre l’avare Ciacco, et Casti en moind adressait cent à quelque créancier auquel il devait trois jules; les let toute l’académie milanaise des Trasformati déplorait en vers En € la mort du chat de Balestreri, une autre celle du chien Pippo; VCFS80e il y en avait qui se cotisaient pour traduire en octaves chacun he: un chant du Berthold! On allait cependant chercher dans un la‘ eof rang plus bas encore, c’est-à-dire parmi les improvisateurs (1), multip ceux qu’on couronnait au. Capitole, comme la Corilla, surnom- fin des mée l’Olympique, et Perfetti, à qui l’on donna pour sujet d’épreuve | classiq douze thèmes sur les sciences. puyait Bret. Cette fécondité inépuisable excita la verve mordante de Joseph | porter Me Baretti, de Turin. Élevé d’une manière imparfaite, il écrivit des Les poésies dans le genre de Berni, 1: valent pas mieux que toutes à Pari celles de f’époque; bien que :: :::se soit négligée, incorrecte, cueilli désordonnée, on la lit volontiers parce que, sans prétention ni comte formes conventionnelles , sans les contreforts, les remplissages le cart et les hémistiches alors commuss , elle est animée par le senti- dans ü ment. Pendant son séjour en Angieterre, il apprit si bien là qualifi ‘langue anglaise qu’il put en compiler un dictionnaire, et écrire avec | en anglais une défense peu flatteuse des Italiens (2). IL décrivit un Mer voyage qu’il fit en Portugal avec des particularités triviales, en rl es da

(1) On cite parmi les plus célèbres Thérèse Bandettini (Amaryilis étrusque), savan! Livie Accarigi, Fortunée Fantastivi , le mordant Matthieu Berardi, le Napolitain en cé Gaspard Mollo, qui improvisait en latin comme Gagliuff, etc. d’imit

(2) Il veut disculper les sigisbées, cherchant à établir qu’ils n’entretiennent ciées avec les femmes qu’un commerce innocent ; mais il les dépeint sous des couleurs td 4 pires encore en les montrant efféminés. « Le beau monde , dit-il, va à la messe € ; es entre dix et onze heures du matin; les dames comme il faut s’ÿ rendent atcom- taire pagnées de leurs domestiques et de leurs sigisbées. Un sigisbée qui conduit sa Frédé dame doit, à l'entrée du temple , la devancer de quelques pas, soulever la por- pour! tière, tremper ses doigts dans l’eau bénite, puis la présenter à la dame, qui le lle: remercie d’un petit salut, et se signe. Les domestiques présentent la chaise : à la ROC! dame et à son sigisbée. La messe finie, elle offre son livre de prières à son valet réfle) et à son galant , prénd son éventail, se lève , se signe , fait une révérence au cher maître autel, et part précédée de son sigisbée, qui lui offre encore l’ean bénite, les * soulève de nouvean le rideau devant elle, et lui donne le bras pour retourner à la com

aison » The itaiians, ©, 30, iii

Ir Qui se le génie ne s’ouspiritul

onnait à i faisait asti en is jules; en vers à Pippo; chacun dans un eurs (1), surnom épreuve

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réstant bien loin de. ces relations où le voyageur rend compte de cé qu’il observe comme de ce qu’il éprouve ; puis il rédigea le journal intitulé 8 Fouet Uttéraire, dans lequel il se mit à fustiger « ces malheuréux qui s’en allaient griffonnant éhaque jour dès comédies iinpures, des ‘tragédies stupides, des ‘critiques püérilés, des rofnans biscornus , des dissertations frivolés, de la prose et des vers de toute famille , sañs lé moindre fond ni la moindre qualité qui pûx les rendre agréables ou instructifs pour les lectéurs. » l En effet, on ne rencontrait partout que frugoniens, faiseurs de ver sciolti ; ceux qui écrivaient sur les sciences étaient vulgaires, impropres, sans coülear: L'école jésuitique:sacrifiait au nombre la ‘côticision, la forcé; le mot propre; a moyen d’épithètes multipliées, de termes tronqués, d’un style flaique et mou à la fin des périodes, sec dans le resté, d’hémistiches et de phrases classiques, elle chérchait üné apparehce de dignité qui ne s’appuÿait pas sur les chosés. Personné ne pourrait aujourd’hui supporter l’harmônieuse et vaine élégance du P. Roberti, de Bassano. Lü vie du comte Algarotti fut une suite de succès : il est fêté à Paris par les savants; Augusté IIE, de Saxe, le charge de recueillir des tableaux pour sa galerie ; Frédéric , de Prussé, lé fait comte ; et associe à sës voyages comine à ses orgies: Benoît XIV le caresse , et les philosophes l’applaudissent; à Pisé, où il meurt dans ün âge peu avancé, il obtient un fnünument sur lequél il est qualifié d’émule d’Ovide. Mais il éctit toujours comme il vivait, avéc l’épée et les manchettes, le fard et les motches, au lieu des vives et pures couleurs de là nature ; du reste, rien qui viénne de l'âme, jamais de vigueur ni de concisiôn. S0n Vewfonianisme pour les dames) traduit dans toutes les langues, est ridicule pour les savants, inutile aux ignorants. Dans ses Essais, genre commode en ce qu’il dispense de traiter complétement un sujet, loin d’imitéer lé naturel des Anglais, il vise à des phrases qu'intessenciées, ét vous accable de citations. Toujours au milieu des troupes et des génétaux, il en garda quelque chose, et traita de l’art militaire de manière à obtenir les éloges dé Keith, de Schwerin, dé Frédéric ; mais lavaient-ils lu? Il n’est pas jusqu’à ses voyages, qui pourtant intéressent toujours à cause des impressions personnelles du narrateur, où il ne trouve moyen de vous glacer par des réflexions niaises et un étalage de citations, au lieu de chercher à faire Connaître à ses compatriotes les intérêts , les idées, les mœuts, les progrès des peuples, afin de leur inspirer, par la comparaison ; le désir du progrès.

ss LVErvS

Algarotti, 1712-1766.

Goldoni, 1707-1799.

Cest ainsi que se fubriquait encore l’éloquence de la chaire, amplification laborieuse de sentiments vulgaires. Adeodato Turchi, qui, d’abord défenseur des idé ; souvelles, s’était converti, grâce à l’épiscopat qu’il obtint , se mi’ à tonner. contre les philosophes, gens qui ne vont guère au sermon, et dont toutes les foudres de la chaire ne changent pas la manière de voir. Jean Granelii, de Gênes, procède d’un ton plus sévère; il fut très-applaudi. de son temps, et l’on a de lui des tragédies sacrées qui ne sont pas sans mérite. Ignace Venini élève parfois l’élégance jusqu’à la force; mais il s’amuse à. des descriptions, cherche le nouveau, et ne réussit pas à voiler le vide des choses. Le Novarais Tornielli écrit aussi d’un style soigné et harmonieux , où tout est images et descriptions. Une manière pompeuse et tourmentée, de longues amplifications sur des lieux communs de rhétorique, parurent chez Évasio Léone le comble de l’éloquence. Tous ces prédicateurs laissent le cœur froid , l'esprit sans. conviction , la volonté indifférente. On ne trouve chez eux que des mots, des discours, des déclamations, et non cette tristesse évangélique qui est le fond de cette éloquence; ils n’ont pas ce style nourri des saintes

Écrituzes, qui met la parole divine à la portée du peuple avec une dign’té paisible et familière.

Baretti aveit un beau champ à débarrassér de ses ronces ; mais,

uniquement occupé de la forme, il ne. comprit pas l’avantage de

-Ja hardiesse et de la sincérité dans l’art, et ne sut point, à l'intuition sensée, associer des sentiments élevés, des vues larges et les

nobles inspirations du patriotisme. IL est loin , à coup sûr, de l'impertinence de celui qui, de nos jours, juge vingt et trente ouvrages dans chaque: article de journal; mais combien il sait peu! comme il dédaigne ce qu’il ne comprend pas! comme il s’arrête toujours à la forme , au point de ne voir dans le livre des Délils et des peines « qu’une vilaine chose écrite d’une manière détestable ! comme il abuse sans ménagement de la raillerie envers des gens qui valent mieux que lui! comme il s’abandonne à des passions haïnenses et jalouses ! Ce fut ‘à ce qui l’entraîna à des grossièretés ignobles, iui fit exalter ce qu’il y avait de plus médiocre, et fouler aux pieds quelques talents distingués , entre autres Goldoni.

Peu d’hommes furent doués plus richement par la nature que cet avoca’ vénitien ; mais il ne cultiva point ces qualités précieuses, et sa patrie comme le temps, nuisit à son talent. Il n’était pas permis de se mêler de politique à Venise, où il aurait suffi, pour perdre un auteur, d’un noble qui se serait cru offensé, D’auire

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part; le théâtre était livré aux entrepreneurs, désireux d'attirer la foule en flattant son goût ; il n'existait nulle sympathie entre les gens de lettres et le peuple. Les gens de lettres faisaient des comédies d’après les règles d’un art froid, conventionnel, que personne ne lisait et qui. endormaïient à la représentation. Le peuple avait pour pourvoyeurs des gens de métier, qui ébauchaient des canevas de comédies à sujet, dont les acteurs improvisaient eux-mêmes le dialogue, en mettant en scène des personnages sortes de types généraux qui revenaient dans toutes les intrigues. Les acteurs étaient des tailleurs, des cordonniers, des tisserands, qui, ie soir, se changeaient en Ninus et en Arbaces. Les arlequins devinrent célèbres. Un ouvrier en soie, le Napolitain Cerlone, inventeur des masques de Polichinelle et du docteur Fastidio, composa une multitude de canevas pour ces pièces improvisées, pleines de facéties, de verve ; de traits satiriques , de bouffonneries et d’allusions transparentes, et dont les actes se prolongeaient indéfiniment, avec changement à vue et carnage général. Ii fit longtemps l'admiration des Napolitains , qui , voyant dans ces représentations leur propre vie, riaient et applaudissaient avec enthousiasme ;

mais ce fut au grand détriment de l’auteur, qui aurait pu sortir de

la foule s’il eût compris sa vocation , et ne se fût pas mis à imiter alors qu’il pouvait mieux faire. Les Sacchi se rendirent fameux dans le personnage d’arlequin.

IL est vrai que Shakspeare ei Caldéron n’avaient trouvé rien de plus avancé lorsqu'ils abordèrent le théâtre; mais Goldoni s'abandonna à ces nécessités locales avec l’insouciance qui était dans sa nature. Il ne possède pas une grande variété , ni l’art de tracer fortement les caractères ; il peint, non pas la vie, mais la société, qui applaudit tout ce qu’il y à dans l’homme de rude et de caractéristique ; d’ci il suit que celui qui vient la représenter est réduit à la fatuité des hommes , à la coquetterie des femmes, à la lutte de vanités frivoles. En effet, Goldoni retrace des mœurs toujours triviales, des passions superficielleS, des hommes misérables fanfarons d’honnêteté, des femmes sans délicatesse, des physionomies dépourvues de ce caractère général qui seul peut leur donner une valeur réelle et durable,

Mais personne ne manie mieux que lui la scène et le dialogue; personne n’indique mieux dans les caractères, quoique les siens soient toujours prosaïques, ce. mélange qui se rencontre dans la société, sans recotis à des exagérations romanesques. On ne trouve nulle part cette abondance familière de style. Son Bourru bienfaisant fait juger se qu'il serait davenu s’il fût né Français, Si

le hasard l'eût placé parmi ces Siennois et ces Florentins qu’il ap. pelait des textes vivants, quels progrès n'aurait-il pas fait faire À la langue italienne, cetté languë qui dut tant sous ce rapport à Fagiuoli, lequel pourtant n’a d'autre mérite que la diction?

Abreuvé dé persécutions et de dégoûts dans sa patrie, éümne il arrive toujours, Goldôni la quitta pour la France ; mais en racontant les succès qui le consolaient sur la terre étrangère, il s'écria : Il semble me trouver dans :ma patrie. Il motrut en France.

Baretti aurait voulu placer avant Goldoni Charles Gozzi, qui, voyant cette faveur populaire ; s’était proposé d’en montrer l'absutdité en attirant à ses farces ineptes une foule tout aussi considérable; il écrivit donc lés Trois oranges, ét les applaudissements ayant dépaské son attente, il se trouva eñcouragé à en faire d’autres. Gozzi, en réalité , eut le sentiment de l’influéncé populaire ; aussi disait-il qu’on ne devait pas abandonner la comédie de l’art , fruit national, mais l’améliorer ; qu’il né fallait pas s’embarrasser dans les préceptes, mais suivre les élans de Pimagination. C’est, en effet, le rioyeñ d’arrivér à des productions neuves, mais à condition de ne pas mécranaître la raison; mais il se laissa; au conträire, emporter par une fantaisie sans frein. Il mettait en scène les événéitients du jour, les querelles littéraires , et parodiait les métaphores boursouflées de Chiari et le style de barreau qu’on reprochait à Goldoni; parfois, l'acteur s’adressait au parterre , et dans d’autres moments il montrait du doigt un spectateur; alors on se mettait à riré, ét l’on applaudissait à l’interpellation, bien qu’elle füt toujours grossière et déplacée. C’est ce qui lui a fait perdre tout attrait pour les gens de goût; maïs si une prédilection absurde & fait diré à Baretti que Gozzi était l’homme le plus extraordinaire qu’on eût vu depuis Shakspeare, il est vrai qu’il trouva au dehors dés aumirateurs chez ceux qui sont idolôtres de l’imagination ou du paradoxe. Schiller a traduit quelques-unes de ses fables; d’autrés furent lues à Halle dans les cours de littérature.

Chiari, dont nous avons déjà parlé, griffonna une féultitude de comédies et de romans , où une affectation extrême, une niaiserie pompeuse , un mélarige emphatique et trivial font perdre tout son prix à une riche imagination. Il vécut « en épiant le goût soit poétique, soit prosaïque des lecteurs (4), » et sut attirer la foule au théâtre, surtout dans les comédies à sujet, avec décora-

(1) On peut tirer de toutes ces querelles misérables entre Baretti, Chiari, Goldoni, Gozzi des renseignements sur la condition économique des gens de lettres

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tions, changements ; il éprouva l'ivresse des applauldissements, et s’endurcit contre les outrages (4). Les affronts cessèrent avec sa vie; mais son souvenir périt avec eux,

Louis Riccoboni, de Modène, fit représenter de bonnes compositic: à Venise, où il dirigeait une troupe dé comédiens ; il y fit connaître les Français, de même qu’il donna aux Français une idée des mœurs italiennes. Le Piémontais Camille Federici produisit, à l’imitation de Kotzebue, modèle malheureux, une foule de comédies d’une intrigue compliquée, où l’on ne trouve ni vi: vacité, ni peinture de caractères, ni facilité dans le dialogue, mais des personnages larmoyants et un style déclamatoire.

Le duc de Parme ouvrit, en 1770, un concours annuel pour les productions théâtrales. Cette pensée lui avait été suggérée par Albérgati Capacelli, méchant homme, esnrit flexible et ingénieux, qui avait de bonnes idées sur l’art et fut l’un des fondateurs d’un théâtre à Bologne, destiné à servir ‘de modèle aux acteurs

d’alors. On achetait deux livres vénitiennes ou deux livres et demie un volume de deux cents pages et plus ; la gazette de Gozzi coûtait cinq sous. Les manuscrits dévaient donc être vendus pour rien. Les traductions se payaient trois ou quatre livres la feuille; Chambers et Middieton furent traduits pour six livres. Métastase ne tira pas un sou de l'impression de ses drames, dont les dix édi-

tions rapportèrent dix mille louis à l'éditeur. Le Jour fut payé cinquante sequins

à Parini, les œuvres de Morgagni, moins de cent louis. Le prix ordinaire à Venise,

pour un sonnet, était d’un demi-philippe. Charles Gozzi calcule qu’à raison de douze livres la feuille in-12 un vers était moins payé qu’un point à un savetier.

Les impresari payaient environ trois cents livres une comédie à Goldoni ou à Chiari, ou bien, selon Gozzi, trois sequins les pièces à sujet , trente celles qui étaient écrites, quarante un drame. On dota comme une chose extraordinaire qu’à la soirée du Festin de Pierre, comédie à sujet , on fit à la porte 677 livres. Voy. Tommaseo, Vie de Chiari. À Bologne, un théâtre était loué , trois mois, pour soixante sequins. Il y avait à Venise quatre théâtres où l’on jouait la comédie; et le prix du billet le plus cher était d'une livre , de deux pauls et demi à l'opéra seria, d’un paul et demi à l’opéra huffa. Le théâtre de Saint-Benoît s’ouvrait à midi, ceux de Saint-Moïse et de Saint-Manuel à neuf heures, et l’éntrée était de quinze sous; d’autres s’ouvraient à la fin du jour. Les meilleurs acteurs pour les rôles nobles touchaïient soixante-dix louis par an, tandis qu’en Angleterre ils en recevaient sept cents.

(1) Voici ce qu'il dit de la manière dont on agissait de son, temps avec les gens qui se trouvaient exposés aux regards du public : « Dès qu’on parle de quelqu'un, tout le monde se croit permis d'examiner sa vie, dé signaler les clioses les moins faites pour être observées, d'interpréter ses actions. Les choses qui lé concernent ne sont pas considérées telles qu’elles sont en ellesmêmes , mais telles que chacun les voudrait. Si un homme de lettres vit séparé du commun des hommes , c’est un sauvage, un ingrat; s’il fréquente les réunions noïnbrèuses , c'est un paresseux qui fonde son crédit sur le préjugé du monde, »

Poela, IE, 2.

salariés, On trouve dans ses compositions de la conduite,et de la:

moralité ; mais elles n’offrent point de naturel dans les physionomies, ni de rapidité dans lé dialogue. Un des prix du concours de Parme fut décerné au Napolitain Pierre Napoli Signorelli, qui écrivit encore une histoire critique des théâtres, dénuée de goût, avec cette vanité de pays que l’on appelle du patriotisme. Avelloni, qui pilla l'esprit de Beaumarchais et d’autres encore, fait lancer contre la classe moyenne des traits satiriques par des valets et des gens de bas étage ; il y a toutefois de la, verve dans le dialogue, et même de la vérité dans ces caractères, qu'il put observer par lui-même.

Les autres parties de l’art dramatique n’étaient pas plus bril. lantes, ce qui faisait dire à Voltaire : Les beaux théâtres sont en Italie, les beaux drames en France. Après Rinuccini, le drame se lança dans le merveilleux et l’extravagance, L’Enlèvement de Céphale par Chiabrera, pour ne pas citer les mauvais dramaturges, estun fatras de mythologie et d’allégories, où l’on voit parler l'Océan, le Soleil, la Nuit, les signes du zodiaque, qui sautent de la terre au ciel, dans l'air et la mer. Le Darius de Français Beverini offre quatorze changements de décoration dans trois actes, avec camp, machines, éléphants, cavalerie et infanterie, IL se trouvait alors, pour satisfaire à ce goût des coups de théâtre, des machinistes fort habiles, surtout à Florence et à Turin. On représenta à Venise, en 1685, la Division du monde, où l’on vii paraître toutes les parles de la terre avec leurs symboles, à l’aide de mécanismes merveilleux. Nous ne parlons point des inconvenances historiques et morales, attendu que personne ne faisait attention aux paroles. Tantôt Persépolis sautait en l’air par l'explosion d’une mine ; tantôt un globe se présentait devant César dans la ville d’Utique sans qu’on vit comment il était mû, et il se brisaitien trois parties ; souvent on voyait apparaître en Pair des anagrammes enflammés, des jeux de mots, des devises; puis arrivaient des Amours sans voiles à grand renfort de musique. £ependant la musique, en se perfectionnant, contribua à améliorer les compositions. On commença à faire parler les héros avec moins d'affectation et de puérilité ; les sujets historiques remplacèrent ceux de pure imagination, et l’on sépara le sérieux du bouffon. Le nombre des actes fut réduit de cinq à trois; on supprima les prologues; les airs furent relégués à la fin de la scène, et l’on devint économe de décorations. Cette réforme fut due en partie à Silvio Stampiglia, de Rome, mais plus encore à Apostolo' Zéno, Vénitien très-érudit. Il rédigea longtemps le Journal des

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lettres d’Ilali, auquel travaillèrent Mafiti, Vallisneri. et d’autres encore ; il corrigea et termina l'ouvrage de Vosiüs, De historicis latinis, commenta la Bibliothèque de l'éloquénce italienne, par Fontanini, écrivain mordant, qu’il ne ménagéa pas assez, et conçut là première idée de la Collection des chroniqueuns italiens. L'art dramatique lui valut plus de gloire et d’honneurs. Il se vit décerner le titre de poëte impérial (poeta cesareo) par Charles VI, dont il dit : Je ne crois pas avoir jamais élé aimé d'aucun ami autant que de l'empereur. Il réussissait surtout dans les sujets sacrés et dans l’oratorio; maïs , en général, ses intrigues sont lentes, ses scènes prolixes, sans incidents embarrassés ; de plus la précipitation duisait chez lui à l’élégance.

Pierre Trapassi s’en allait improvisant dans lés rues de Rome, sa ville’ natale, lorsque Gravina, l'ayant entendu, s’éprit de son talent, lui fit prendre le nom de Métastase, et lui légua en mourant 15,000 écus. Le jeune poëte en eut bientôt vu la fin, et, contraint alors de travailler, il se mit à composer des drames. Marianna Bulgarelli (la Romanina), cantatrice qui jouissait d’une

grande réputation, attribuant ses succès à la beauté des vers de

Métastase, entreprit, en se l’attachant par les liens du cœur, de diriger son génie poétique.

Appelé à Vienne comme poëte impérial, avec son ancienne amie, il fut aimé et protégé par Marie-Thérèse, Les rois le traitèrént avec honneur, et lui firent à l’envi des présents, Tous les littérateurs médiocres sollicitaient de lui quelques-unes de ces paroles de politesse auxquelles la vanité donne la valeur de jugegements; les femmes, qui l'avaient protégé vivant, lui ont fait une réputation dans la postérité, et le suffrage de la moitié du genre humain compte assurément pour quelque chose. La douceur de son style, qualité qui le distingue particulièrement lui fait pardonner jusqu’à ses nombreuses incorrections grammaticales , sa molle afféterie et le tort qu’il eut de choisir des sujets élevés, qui ne se prêtent pas à l’harmonie perpétuelle ét à la phraséologie galante de l’opéra.

Il composait avec tant de froideur que, pour vaincre sa paresse et sa répugnance, il avait des heures fixes pour se livrer au travail, car on ne saurait dire à l'inspiration. Il ressasse les mêmes caractères, les mêmes situations; ce sont partout des amants qui parlent de mort, des scélérats de profession, des femmes qui poursuivent des vengeances atroces et des sentences de prédicateur, IL foule aux pieds les convenances historiqués : une princesse

de Cambaye invoque les furies de l'Averne; un roi de Perse parle

Métastase.

Tragiques, 1678-1785,

622 DIX-SUPTIÈME ÉPOQUE.

des bords du pdle Léthé et du noir flambeau allumé dans le Phiégéton; les Babyloniens de Sémiramis invoquent l’Hyménée ; Astyage, père de Cyrus, sacrifie dans le temple de la déesse triforme, et trois jeunes filles chinoises s’occupent de préparer un spectacle. pour lequel l’une chuisit la tragédie d’Andromaque, l’autre une églogue sous le nom de Lycoris, et la troisième raconte un voyage où il est question de toilette et de charmante beauté.

On aurait tort de vouloir le juger comme un auteur tragique; mais on ne saurait se dissimuler qu'il n’ait mis à la mode des amours et des fadaises dont l’Ital'e n'avait rien moins que besoin, Il doubla et tripla même l'intrigue, multiplia les reconnaissances à l’aide de moyens artificiels, et abusa des à parte ainsi que des monologues obligés, qui lui servent à développer les passions ; mais ces passions, au lieu de les peindre, il ne fait que les ébaucher, s’en tenant à des traits généraux, sans acception de pays ni d’époque. La rapidité de la composition le fait tomber dans l’exagération, et l’héroïsme devient ainsi de la fanfaronnade, l’amour de la fadeur, Il ne s'impose pas toutefois les mêmes entraves que Zeno et Alferi; mais, disposant les situations avec art et connaissant à merveille la décoration scénique, il choisit avec bonheur le lieu de l’action, et sait amener des coups de théâtre heureux. Cette surabondance de comparaisons qui chez lui ralentit l’action introduisit dans la musique mille variétés, des agréments, des imitations de sons,: mais alors l’acte se terminait par un air, comme aujourd’hui par un morceau d’ensemble ; alors le récitatif abondait, et de nos jours on l’a banni, ce qui fait que ses drames ont disparu du théâtre.

La première tragédie remarquable qui ait paru en Italie est la Mérope de Scipion Maffei, qui, conçue avec simplicité et pu-

reté, annonce l'intelligence de lPantiquité; mais la variété des :

études de l’auteur l’empêcha d’y apporter cette perfection de formes qui perpétue les ouvrages. Il fut néanmoins un des meilleurs auteurs tragiques du temps. Dans Vérone illustrée, il s'élève des étroites limites d’une cité à des considérations générales, et s'exprime d’une manière fort nouvelle pour son temps sur les idées fondamentales du moyen âge. Il fut chargé par Victor- Amédée IL de recueillir des inscriptions et des monuments pour les portiques de l’université de Turin, et il donna, par son Histoire diplomatique, une introduction à l’art critique. Les erreurs vulgaires de la magie et les erreurs aristocratiques de la chevalerie furent combattues par Maffei, avec ce luxe d’érudition auquel la passion du bien peut seule faire recourir. Tartarotti, qui

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Maffei toire de jenséni l'occasi Benoît cherch cord a Ens COUP ; deman répon savez et aus sous u dont il Nou lexano l'art p Vict donne dans 1 trouvé n’offr.

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de Phie- niait les réunions nocturnes des sorcières, fut scandalisé lorsque Yménée ; Maffei nia tout à fait la magie, et l’acousa d’incrédulité, Son hisesse {ri- toire de la Doctrine de la grâce divine lui aliéna de même les PAROE IR jansénistes, Le P, Concina voulait le signaler comme hérétique à

nb sain l'occasion de son Traité des thédtres anciens et modernes ; mais nd ? Benoit X{V lui écrivit ; « Il ne faut pas abolir les théâtres, mais on chercher à mettre autant que possible leurs représentations d’acve vs cord avec la morale chrétienne. »,

w 1e En somme, Maffei écrivit sur toutes choses; il savait beauie coup, et avait encore plus de présomption, Une dame à laquelle it PISsances demandait : Que donneriez-vous pour savoir autant que moi? lui que des répondit : Je donnerais beaucoup plus pour savoir ce que vous ne : Fpnan savez pas. Voltaire lui adressait des félicitations comme au Varron s ébau- et au Sophocle de l'Italie, ce qui ne l’empéchait pas de publier, pk id sous un nom d'emprunt, une censure virulente de sa Mérope, pe De dont il était jaloux.

Nous'ne saurions passer sous silence le Galeas Sforsa, d’A-

pal jh lexandre Verri, tragédie dans laquelle il osa secouer le joug de

st l’art pour se rapprocher de la vérité.

" visé Victor Alfieri, comte d’Asti, élevé dans l'indépendance que aiñert, : éâtre donne la richesse , avec des études sans suite, consume sa jeunesse *"”""*" Su # 4 dans les erreurs d’un homme non ordinaire qui n’a pas encore

? "a: trouvé.son point d'appui; puis, comme sa patrie et les temps naïf: par n’offraient aucune issue à son activité, il se passionne pour la alors le liberté, mais sans lui vouer un eulte sérieux qui accepte les grands qve.1es sacrifices; c’est une liberté au langage déclamatoire , convulsive

li dans les actes, abstraite au fond comme on la prêchait alors , et ss Lol qui s’associe à toutes les passions et à toutes les faiblesses de l’a- ’ is ristocratie. Il ne parlait jamais que par signes à ses serviteurs et ÉnÉ de à son secrétaire ; prompt à recourir aux injui set aux coups de pieds rod il dédommageait de ses violences par de l'argent. Dans l’âge mûr,

IL s'é au milieu des femmes et des chevaux , il voulut encore se procurer sen la distraction de l'écrivain, et choisit de préférence la tragédie; Mia mais jl ne la connaissait que par ce qu'il avait vu sur les théâtres. 560 Nous sommes porté à croire que les Espagnols et même les deux ; $ pour grands auteurs allemands , ses contemporains, lui étaient étran- \ His- gers; c’est à peine s’il connut ; par la mauvaise traduction franaura çaise, Shakspeare, qu’il admira et oublia pour rester original. À ro l'entendre, il ignorait même les chefs-d'œuvre français; cepenn'ai dant ,âl est tout français dans la forme. dans le soin qu’il met à i, qui chercher la pureté au risque de la monotonie, à préserver son ima-

gination de tout art romantique, à faire parler aux passions un

langage de rhétorique; seulement, c’est la république qu'il idolâtre au lieu de la monarchie.

‘Il n'étudia le grec que tard, pour lire les classiques dans le texte (1); mais combien il s’est écarté d'eux ! combien sa simplicité diffère de la leur ! Le style des Grecs est naïf, le sien est tout art ; pour eux, l’action est le moyen de peindre les caractères et les mœurs, pour lui elle est le but. L'intrigué manque aussi chez eux; mais ils y suppléent par la variété des développements accessoires et par la richesse des détails. Son dialogue est bien loin d’avoir ce

“mouvement facile qu’on remarque chez les Grecs , et cet abandon qui tient de la nature, Leur trame est décousue , tandis que tout s’enchaîne avec art dans Alfieri ; chezles Grecs, tout vitetse meut; dans ses œuvres, an contraire , le mécanisme est si compliqué, qu’il arrête l’action pour ne laisser de place qu’aux paroles. Il recherche l'idéal au point de tomber dans l’abstrait , et lui sacrifie la vérité ; ainsi , l’on cherche des personnages dans ses pièces, et l’on trouve constamment l’auteur.

Ces Français, auxquels il avait emprunté les pensées et l’art, il les méprise et les exècre : il méprise Rousseau , bien qu’il le copie; il méprise les auteurs qui l'ont précédé; il méprise l'Italie,

les philosophes et les incrédules, non moins que lés dévots et les ignorants ; il méprise la noblesse de laquelle il sortait , et la plèbe qu’il avait en horreur ; il méprise les rois, le public , et pourtant il sollicite la faveur des uns et des autres: Toute passion devient chez lui rage , ragé d’étude, rage dé liberté, rage d'amour. Il puisa dans ce mépris et sa colère une énergie si opposée à la faiblesse louangeuse de son temps , qu’elle parut de l'originalité. Voyant les spectateurs se pâmer d’aise à la douceur de Métastase, il se fit âpre , épigrammatique , supprima les articles, et dépouilla la langue de toute élégance, le vers de toute harmonie.

Paix, Ô maîtres ; nous parlons d’un talent supérieur, avec lequel on doit s épargner les timides formules, dues à la vénérable médiocrité.

Alfieri changea par trois fois de manière, ce qui indique qu’il n’avait pas bien arrêté la route qu’il voulait suivre; mais, pour lui, le mérite consiste à se conformer à:toutes les règles, et non

(1) « Mieux vaut tard que jamais. Me trouvant arrivé à l'âge de quarante-huit ans bien sonnés et ayant exercé, bien où mal, depuis vingt ans, le métier de poëte lyrique et tragique sans avoir jamais lu ni les tragiques grecs, ni Homère, ni Piudare, rien en un mot, je fus pris d’une certaine vergogne et en même temps d’une louable curiosité de voir un peu ce qu'avaient dit ces pères de l’art. » Vie, ch{24.

à faire € grès d’ vrages € de l'art et c'est émet s leux, es gatives aux om sances moyens « mes « acte « SOUVÉ « dent, « des v « et di « quiè « vent « brièv « toute En e mais il fixé, il :

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(1) © scène, français.

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(4) L Napolit cours 4 |

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à faire de la tragédie la représentation d’une époque ou des progrès d’une passion ; aussi les jugements que portent sur ses ouvrages quelques critiques (1) et lui-même ne vont-ils pas au delà de l'art. On dirait qu’il regarde les barrières comme des appuis, et c'est pour cela qu’il se plaît à les multiplier. L'opinion qu'il émet sur ses dix-neuf premières tragédies, avec un ton orgueilleux, est l’aveu le plus humble. Ses réformes sont purement négatives; elles se bornent à n'avoir pas eu recours aux confidents, aux ombres visibles , aux tonnerres et aux éclairs, aux reconnaissances à l’aide de billets, de croix , d’épées et des autres petits moyens habituels. « Celui qui a observé la charpente de l’une de « mes tragédies, dit-il, les connaît presque toutes. Lo premier « acte est très-court, le principal personnage ne paraît le plus « souvent en scène qu’au second ; au troisième acte , aucun inci- « dent, beauco'ip dedialogues sansimportance ; au quatrième acte, « des vides ç’: et là dans l’action , que l’auteur croit avoir remplis « et dissimulés par ux2 certaine passion de dialogue; des cin- « quièmes actes ext:#.nement courts, très-rapides , et le plus sou- « vent tout en action eten spactacle ; les mourants parlent très- « brièveme:t. Voilà en raccurci la marche très-semblable de « toutes ce: tragédies. »

En effet, il ne fit que des squelettes. Jamais il ne peint, jamais il ne s’écarte de l’unité rigoureuse d’action. Une fois le but fixé, il y marche tout droit , sans cueillir une fleur sur sa route (2); delà son innovation, qui consiste à écarter les accessoires de la tragédie française, mais sans rien mettre à la place. Il supprima les confidents (3) et les acteurs secondaires , qui agissent par dévouement envers les principaux personnages plutôt que par sentiment propre ; mais ces personnages font eux-mêmes leurs confidences au public. Réduits à un si petit nombre (4) et sans aucun épisode , ils sont contraints de devenir verbeux, de s’analyser

(1) On peut encore, dans le nombre, lire Capacelli, qui avait l'entente de la scène, et le Livournais Casalbigi, qui connaissait les théâtres grec, anglais et français, sans pour cela s'élever à des vues générales. Alfieri s’aida de leurs conseils,

(2) Ma manière dans cet art (et souvent ma nature l'exige impérieusement malgré moi) est de marchet toujours à grands pas, autant que je le puis, vers ledénoûment. Aussi tout ce qui n’est pas très-nécessaire , lors même qu'il en pourrait résulter un très-grand effet, je ne saurais absolument l’admettre. » Vie.

(3) ILy.a deux confidents dans le Philippe II, et ils y figurent à merveille.

(4) La parodie la plus spirituelle d’Alfieri est le Socrate, tragédie une, du Napolitain Gaspard Mollo, qui réduit tous les personnages à un seul, et le discours à un laconisme des plus durs,

26 | DIX-SEPTIÈME ÉPOQUÉ:

eux-mêmes, et les plus dissimulés sont forcés de révéler leurs propres sentiments.

Alfieri avait trop peu d’érudition pour s'identifier avec une époque et la reproduire ; il avait trop de fierté et de raideur pour se plier au caractère des temps et des hommes, aux métamorphoses qui sont nécessaires au poëte dramatique. Il refesait à sa manière les événements et les personnages, en leur imprimant un cachetuniforme. De même le lieu de la scène est tellement indéterminé dans ses pièces, qu’on peut-croire qu’elle se passe tantôt sur une place publique, tantôt dans un cabinet isolé; les couleurs qu’il emploie sont générales, et Cosme ne diffère point de Créon , ni les Pazzi d’Antigone ou de Michol. Néron, qui, selon Tacite, paraissait créé pour cacher la haine sous le voile des caresses, est chez lui toujours menaçant et furieux. Sa concision méme est encore uneinfidélité, car elle est la même dans la bouche du taciturne Philippe et dans celle de Sénèque, le philosophe discoureur.

D'ailleurs combien le monde qu’il décrit est horrible! toujours des catastrophes effrayantes, des tyrans qui n’ont pas leurs nareils dans les enfers, des scélérats qui se donnent pour ce qu’ils sont.

La fatalité seule, c’est-à-dire la punition irrésistible d’un dieu, peut rendre tolérable sur la scène grecque quelques faits que repousse le théâtre moderne, comme une fille éprise de son père, ou le père qui sacrifie sa fille , ou la mère qui égorge ses enfants. Quant à la tragédie romaine, bien qu’Alfieri ait osé introduire le peuple dans Virginie et dans les deux Bruius, il a dû recourir à des passions personnelles et exagérées pour exciter cet intérêt qu'une emphase vulgaire et une noblesse apparente ne pouvaient tirer des passions publiques. Dans les passions privées même, l'intérêt ne dérive que de la lutte ; or, comment s'intéresser à cette Rosemonde qui, dans ses passions farouches, n’est retenue par aucun crime, par aucune honte? Comment supporter ces cinq actes de fureur continuelle? Les déclamations de la conjuration de Pazzi, dans le but alors commun de dénigrer les papes , disent bien moins que l’histoire nue de cet événement. S'il s’avoue incapable de traiter les sujets modernes, c’est qu’il y a dans ces sujets nécessité de sortir de ces généralités que l’éloignement permet dans les sujets anciens. Le Saÿ/ est peut-être son chef-d'œuvre, parce qu'il ne dédaigna point de descendre, dans cette composition, à des particularités toutes spéciales au peuple hébreu.

li eut donc raison de dire qu’il avait plutôt désinventé qu'in-

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venté ; il donna à l’Italie un théâtre nouveau, mais non national : néanmoins , il plaît toujours , parce qu’il règne dans ses pièces ce qui manque à ses contemporains, l'émotion ; il plaît davantage sur la scène, parce que l’acteur peut y introduire le sentiment profond de la vérité historique et humaine qui lui fait défaut, et par les poses et l’expression du visage y répandre des torrents de poésie, à peine indiquée par ses vers. D'ailleurs, la tragédie d’Alfieri n’est pas exclusivement littéraire; on y voit le dessein arrêté de faire jaillir des éclairs dans la littérature , engourdie dans une molle élégance; elle offre la politique, chose rare jusqu’alors; puis, on doit lui savoir gré d’avoir parlé sans cesse de l’Italie, d’avoir voulu faire de la scène une école de sentiments magnanimes. Aussi, comme l’écrivait Casalbigi, « les hommes doivent apprendre sur le théâtre à être libres, forts, généreux, ravis par la véritable vertu, prêts à repousser toute violence , amis de la liberté, ardents, justes, magnanimes dans toutes leurs passions; c’est là encore qu’ils doivent apprendre à connaître leurs droits. »

Malheureusement, cornme il méprisait son siècle , il se retourna vers le passé; bien qu’il fût contemporain de Washington , il ne vit que Brutus et Timoléon; n’étudiant niles progrès accomplis, ni les besoins de la société moderne, il fomente les haines , qui ne produisent que des ruines; il soulève l’horreur de la servitude plutôt qu’il ne fait aimer la liberté; il émousse toute sensibilité, à l'exception de la haine pour les tyrans, sur lesquels, non sur le peuple , il concentre l'attention. Tandis que Parini suivait la politique des philosophes d’alors, qui, après avoir prêché le bien, l’attendaient des princes auxquels ils applaudissaient, Alfieri vouaii une haine profonde aux rois; ses écrits ont beaucoup contribué au mépris actuel pour toute autorité, mépris dont il a donné la formule dans ce vers : Servi al poter, qualumque ei sia, frementi.

” Mais le temps n’était pas encore venu où toute hardiesse s’expierait

dans les fers, et l’on né dit pas qu’Alfieri füt jamais inquiété. Du reste, pourquoi les rois d’alors se seraient-ils effrayés ? ce n’étaient pas eux qui empêchaient d’ensevelir les morts comme Créon, qui tuaient leurs fils comme Philippe et Cosme, persécutaient leurs gendres , ou contraignaient leurs femmes à boire dans le crâne de leurs pères; ils riaient même de ces tyrans qui se laissaieut dire en face tant d’injures , comme dans l’Anligone, l’Oreste, les Pazzi, . I voulut inettre la politique en scène dans les comédies qu’il

* intitula l'Un, les Peu, les Trop, l'Antidote, et où l'innovation

consiste à montrer les héros sous leur côté prosaïque. Dans la Tyrannie , exagération des exagérations de Rousseau, il soutient

Cesarotti.

l’ancienne liberté , faitla guerre aux arts et à l’industrie; les peuples chrétiens sont , selon lui, plus esclaves que les Orientaux ; afin de vaincre les tyrans , il dit que tous doivent s’entendre pour ne pas obéir, comme si, tout le monde étant d'accord, la tyrannie resiait possible (1). Dans le Prince et les lettres, il montre combien la protection est funeste à celles-ci, et nie que la faveur royale produise de véritables talents; il devine que « les lumières multipliées et disséminées parmi un grand nombre d'hommes, les font parler beaucoup plus, sentir beaucoup moins, et les empêchent de rien faire. » Dans l’Étrurie vengée , il exalte le tyrannicide Lorenzino; il épanche dans les Satires un orgueil misanthropique. Dans la Ve, il raconte avec un naturel forcé ses aventures, sans voiler toujours les faits blämables (2), comme si le courage de tout dire faisait tout pardonner, comme si le génie consistait dans le désordre. Quand vint la révolution, dont il parut un précurseur, il ne la comprit pas, ou peut-être la comprit trop; il était dégoùté de cette domination des avocats; il injuria bassement les Français dans le Misogallo. Du reste, persuadé qu'il s’agissait d’un orage passager, il dédiait à 1: postérité quelquesunes de ses tragédies, et faisait, au début de cet immense mouvement, une édition de ses ouvrages avec une date plus éloignée, tant il était loin de penser qu’il pût en résulter pour lui aucune leçon ! |

Le manque d'énergie qui caractérise ce temps frappa aussi Alphonse Varano, qui, voulant revenir aux idées de Dante comme à sa vigueur, composa les tragédies de Sainte Agnès, de Démétrius, de Jean de Gisbala, dont la conception est assez hardie et le style riche. Les Visions le firent appeler par un siècle facile le Dante ressuscité; mais, outre la monotonie de perisée, il ne déploie qu’une dignité affectée, et ses peintures prolongées ne sont pas du tout dans la manière du grand poëte florentin.

Bien plus hardi, l'abbé Melchior Cesarotti osa entrer en lutte avec les écrivains les plus célèbres, et crut que la victoire lui res-

(1) Cette idée était déjà venue au bouffon de Philippe IE quand 1l lui demandait : Que ferait ta majesté si, quand tu dis oui, tout le monde disait non?

(2) La comtesse d’Albany, sa dernière mattresse, était la femme du dernier des Stuarts prétendant au trône d’Angleterre ; loin d’être lâche, comme Alfieri le représente, il sut exposer courageusement sa vie dans un débarquement sur les côtes de l’île. Le peintre français Fabre (1776-1837) , qui hérita de l’amante ct des biens d’Alfieri, fut surpris par la révolution en Italie; s'étant fixé à Florence, il devint professeur de cette académie; il laissa à Montpellier, sa ville natale , sa riche collection de tableaux et les lettres d’Alferi.

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‘geaient fort d’une instruction facile, et il se fit chef d’école en

imitant. D’un esprit très-cultivé et connaissant plusieurs langues, il rédigea des rapports académiques sans être ennuyeux, et jugea avec goût ses contemporains ; mais, insensible aux beautés naïves et à la vigueur d’une littérature primitive, il traduisit Démosthène en l’habillant à la mode du siècle, en le gâtant même par une atfectation pédantesque, lui qui pourtant la détestait. Non content d’avoir boursouflé les formes austères d’Homère en le traduisant dans une poésie fastueuse , il voulut le refaire, et enfanta une Mort d’Hecior, où il réduit le Méonide aux proportions que voudraient lc. imposer les écoles. En effet, ses censures, : aussi frivoles que celle de Lamotte, proviennent de ce qu'il l’envisage du côté le moins philosophique ; c’est-à-dire que, ne concevant dans la civilisation que le raffinement, il en mutile les hardiesses , rend les dieux plus dignes, les hommes plus raisonnables, substitue la politesse à l’éloquence, l'étiquette à l'imagination , et revêt le co-

losse du justaucorps et de la perruque de son temps.

Cesarotti réussit mieux avec Ossian ; car il put s’émanciper impunément avec ce barde, etembellir à sa manière les conceptions médiocres de cet Écossais, que les contemporains abusés mettaient au-dessus d’Homère et d’Isaïe. Cesarotti, multipliant les comparaisons entre le barde calédonien et le chantre d’Achille , donne aussi presque toujours la palme au premier ; les étrangers euxmêmes avouent qu’il vaut beaucoup mieux dans la version italienne que dans les fragments postiches de Macpherson. L'Italie en raffola, et ses muses, tournant le dos à lOlympe, à l’'Hymen et aux Grâces, ne chantèrent plus que le brouillard, les ombres, les sapins, les harpes agitées par le vent et les mélancolies fantatis-

ques (1).

La langue était peu et mal étudiée : la Crusca s'en rmait; quelques pédants continuaient le frivole et facile travail uil-

leter les auteurs classiques pour s'enrichir. Alberti de Villanova conçut la pensée d’un nouveau dictionnaire , et réussit moins mal que l’Académie, parce qu’il fut seul à s’en occuper. Ces exagérations qui faisaient prétendre, d’une part, que la pureté consiste uniquement dans lesexpressions enregistrées, et refuser, de l’autre,

(1) Le chef-d'œuvre de l’ossianisme fut {a Naissance du Christ, par Pélerin Gaudenzi, qui fut portée aux nues et donnée comme modèle aux jeunes gens. -

Langue italiennc.,

au dialecte le plus beau le droit de langue nationale, divisaient les écrivains en deux classes : les pédants, comme Corticelli, Vanetti, Branda , Bandiera, et les libertins, tels que la plupart des Lombards, les traducteurs et les écrivains de sciences (1), qui s’en allaient disant sans cesse : Des choses, des choses , comme si les choses pouvaient se dire sans les mots , ou les pensées s’exprimer sans langue.

Le comte Jean François Napione, homme érudit s’ilen fut, dé. tourna ses contemporains ; dans l'Usage et les qualités de la lanque italienne, d'écrire latin et français comme faisaient les Piémontais, ses compatriotes ; i! traça des règles qui parurent trop relâchées à Cesari, et trop rigoureuses à Cesarotti. Ce dernier voulut réduire en théorie sa pratique propre , dans l’Essai sur la philosophie des langues. 11 applique à l'italien les doctrines de Dumarsais et du président de Brosses; il s’élève donc au-dessus de la tourbe des grammairiens, prur considérer le langage dans ses rapports avec le savoir général; combattant cenx qui croient litalien mort, il veut qu’on le rajeunisse, comme où le fait des autres connaissances, en admettant les expressions et les formes des étrangers ; puis, afin d'éviter l’abus de l'innovation, il veut que les règles en soient tracées par une assemblée d'hommes instruits, conseil désastreux et remède misérable (2).

Les gens de lettres italiens ne marchent pas avec le peuple : aussi la meilleure des démonstrations manquait-elle à leurs systèmes,

(1) On lit dans un des premiers numéros du Café : « Comme les auteurs du Café sont extrêmement portés à préférer les idées aux paroles, et très-ennemis de toute entrave injuste que l’on voudrait imposer à l’honnête liberté de leurs pensées et de leur raison, ils ont pris le parti de faire dans les formes une renonciation solennelle à la pureté du langage toscan. »

âlexandre Verri, l’ur des rédacteurs, se coutredit ensuite dans la traduction de Xénophon : « Il n’est certainement pas de signe plus manifeste d’un esprit servile que de contrefaire les mœurs, les façons, les opinions, la langue d'autrui, C'est pourquoi nos gens de lettres se plaignent longuement, mais sans aucun profit, que notre langue est gâtée désormais par le mélange qu’on en fait avec sa sœur la plus voisine, Un dialecte étrange composé des deux leigues non-seulement se parle, mais s’écrit même , etc, »

(2) Parmi les auteurs de poésies en différents dialectes, une mention est due à Jean Meli, de Palerme (1740-1815), véritable poête que tous les Siciliens savent par cœur, et à Jean 1! :zzobon, de Trévise (1713-1785), qui publiait (ous les ans un almanach intitulé Schieson , comme qui dirait l’échevelé, dont il fut tiré jusqu’à huit mille exemplaires. Il aurait pu faire beaucoup de bien s’il y eût inséré tout autre chose que des salires et des plaisanteries. Le Milanais Balestrieri traduisit la Jérusalem délivrée dans un stois (vernacolo) qui a vieilli

aujourd'hui. Nous avons cité ailleurs quelques-uns de ceux qui ont versifié dans le dialecte vénitien.

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savoir, l’application pratique ; ils agitaient des questions ousexcitaient des sentiments que le peuple ne comprend pas, qu’il na même pas; de telle sorte qu’étrangers au sentiment populaire, ils extravaguaient, ou devaient se traîner sur les traces des étrangers. De là cette influence française si génér:!e dans la seconde moitié du siècle passé, et qui se révélait, soit chez Métastase, qui empruntait des idées et des plans à Racine; soit chez les controversistes, de Naples surtout, qui demandaient des arguments aux partisans des libertés gallicanes ; soit chez les économistes, qui répétaient et appliquaient les théories étrangères. Édifices, tableaux, drames, satires, romans, tout atteste en Italie une fastidieuse contre-façon française. C'était de la France que venaient les modes, quelque peu appropriées qu’elles fussent aux Italiens; on jouait à Venise la comédie française ; un journal français paraissait à Bologne en 4764, Parini se raillait des nobles, qui ne trouvaient de mérite qu’à tout ce qui venait de France, qu’il s’agît d’un tailleur ou d’une thèse philosophique. Maffei se moqua, dansson Raguet, de ceux qui lardaient de français l’idiome national; Chiari ne ces-

çais; qui semblaient croire qu'il ne s'imprimait rien de mauvais en France ; de ce que les dames ignoraient la langue toscane pour bégayer le français, et il ajoutait : « Nous avons pris les habits, le langage, les vices des étrangers, sans pourtant dépouiller nos innombrables préjugés. » Le Véronais Becelli, auteur oublié de doctrines qui étaient en avant du siècle, se plaignait de ce que « les Italiens ne cessaient de lire et de traduire les ouvrages étrangers, en affectant de les louer pour déprimer les écrivains nationaux (4). »

Nous citerons, parmi ceux qui furent exempts de cette manie, Passeroni , de Nice, excellent homme, qui rima des capitoli et des fables en profusion ; il fit nôtamment une vie de Cicéron en cent et un chants et onze mille quatre-vingt-dix-sept octaves, où il profite de la moindre circonstance’ ( à ia manière de Sterne) pour se jeter dans des digressions sur les mœurs. Son langage est toujours correct (2), et il a un air de bonhomie qui le fait aimer, quoique son abondance dégénère en une verbosité flasque et dé-

nuée de pensée.

Gaspard Gozzi, d’une grande famille vénitienne à lui, sa 149-1766.

(1) Préface du Thédtre «> Maffei.

(2) Parini sa déclarait redevable à Passeroni, pour lavoir détourné de mar-

queter ses vers de phrases vieillie:. »t l'avoir amené à :::5-:r7 au vulgaire les dan di employées ::2: les anciens écrivains t::cans.

VO Mas vivess

expressions proverbiales Di

femme, son frère, ses trois filles faisaient des vers, vécut dans une gêne continuelle (1); ce qui l’obligea à faire un grand nombre de traductions d’un mérite très-inégal, et à se borner souvent à mettre son nom pour enseigne à des ouvrages de mains inexpérimeniées, L'Observateur est une série d’articles. vifs et légers qui chatouilient l’creille, mais qui laissent dans l’âme un vide pénible, ‘ lui a reproc/'é d’être trop vénitien ; on chercherait pourtant en vain dans cc: anecdotes la peinture des derniers temps de la répuoliqu: ; cn : y trouve que des historiettes, des friponneries générales et sans couleur. Tel est le caractère de ses autres ouvrages, en très-grand nombre, quoique la langue y soit plus correcte, le style plus sobre et plus naturelque d'ordinaire. L’académie des (rane:leschi, instituée par Gozzi et son frère sous les auspices d’un prêtre imbécile, avec des noms et des symboles e" apport avec l’obscurité de son titre, se proposait d’épurer le goût a l’aide de railleries grossières en faisant une guerre acharnée à Chiari, à Goldoni, aux vers martéliens, à l’afféterie française ; elle contribua, tant bien que de mal, à raviver l'amour de l’idiome toscan et l'esprit national.

D’autres écrivains s’agitaient aussi pour sortir de l’ornière; mais ils ne croyaient pouvoir y parvenir qu’ensuivant les traces des autres. Jean Fantoni, dont le nom arcadique était Labindo, se fit horatien jusque dans le mètre ; il mêla, de la façon la plus bizarre, des idées nouvelles et des réminiscences ossianiques. Ses Augustes et ses Mécènes sont le marquis de Malaspina, race de héros, terreur des béles féroces, les généraux, les amiraux de son temps. Horace ayant proféré des imprécations contre les, premiers navigateurs, il maudit aussi ceux qui tentaient l’inviolable royaume

de la foudre. Cependant, du fond de la Lunigiane, il porta ses re- .

gards au dehors, et ses vers s’adressèrent à Rodney, à Vernon, à Elliot, qui brave la mort sur la borne herculéenne de Cadès ; à Washington, profégeant la liberté naissante de l'Amérique contre la colère de la mère patrie. Il sentit que les malheurs de l'Italie venaient du relâchement de ses mœurs et de son insouciance (2),

(1) C'est ce qni Ini faisait dire : Enfants, ne faites jamais de vers! Vous perdriez la santé avec le jugement, vous fatigueriez le'jour; jamais vous nc serie” tranquilles, »

(2) Nous citerons quelques-uns de ses ver, :

Invan ti lagni del perduto ons'#, Italia mia, di mille affanni ç : «vida :

Tu fosti invitéà fin chè il {uc valore E le anticheviréù serbasti impavida :.…

et s’eng

dans une mbre de uvent à nexpérigers qui pénible, JOurtant s de la )nneries tres oulus cor- L’acaïe sous 8 Sym- 'épurer guerre féterie amour

>; Mais les aufit hozarre, gustes , leremps.

Navipaume es re- .

on, à 2 ; à ontre Italie

8 perserie”,

LITTÉRATURF. ITALIENNE. 633

et s’engagea, si l'ouragan des guerres transalpines descendait menaçant des frontières de la Savoie, à défendre, nouvel Alcée, ‘ la tremblante liberté contre les tyrans. Il dédia ses dernières odes

Or drudae serva di straniere genti,

Raccorcia il crin, breve la gonna, il femore

Sulle piume adagiato, à di languenti , | Passi oziosa e di tua gloria immemore.

Alle mense, alle danse 1 figli tuoi Ti seguon sconsigliati..…..

Ebbra tu dormi a tuoi nemici in braccio.

La verginella dal materno esempio Lascivia apprende......

..... 6 in Mezzo al tempio.

Notturni furti sogghignando medila.

ss... Lo sposo consapevole….

Delle vergogne sue divide il prezzc, Æ con baci comprati à torti vendica….

Cinta di mirto, profumata, ignudo.

Il petto — eh! abbassa vergognosa il ciglio.

Squarcia le vesti dell obbrobrio; al crine L'elmo riponi, al sen l’usbergo ; destati Dal lungo sonno, e sulle vette Alpine

Alla difesa ed ai trionfi apprestati.

Tu te plains. vainement d’avoir perdu l'honneur, Chère et triste Italie, à mille maux livrée ;

Tu restas invincible et de tous révérée

Tant que'tu conservas tes vertus, ta valeur.

Des peuples étrangers esclave et courtisane, Maintenant, le front veuf de tes flottants cheveux, Le jupon écourté, sur le duvet oiseux,

Tu passes de longs jours remplis de nonchalance, De tes temps glorieux sans avoir souvenance.

Aux dansés, aux banquets tes fils dégénérés

Te $uivent follement.....,

En des bras ennemis tu t’endors dans l'ivresse.

La vierge que corrompt l’exemple maternel Aux lascives ardeurs s’instiait.......

so... et près du saint autel

Médite en souriant la nocturne prouesse,

soso. L'époux complice

De ses affronts supporte et parlage le prix ; Puis va, par ses baisers dont trafique le vice, Venger sa honte...

Parani, 2729-1799,

à ceux « dont le nom et les mains ne furent pas souillés dans les dernières années du dix huitième siècle.

Angelo Massa, au contraire, s’aida des écrivains anglais ; comme Fantoni, il se rapproche des poëtes modernes, fuit la négligence frugonienne et le barbarisme affecté; mais, faisant étalage de savoir, se créant des difficultés et se drapant dans de pompeuses périphases, il se soutient à une certaine élévation voisine de l'obscurité. Une médaille fut frappée en son honneur avec le titre d’Homère vivant, et l’on n’a pas craint tout récemment de le comparer à Dante (1).

Joseph Parini, de Milan, laisse tousles autres derrière lui. Ennuyé de l’élégance minaudière, de l'abondance insipide, de la facilité prodigue de ses contemporains, il se fit plus digne, plus sobre et plus fier; ce en quoi il dépassa la mesure, car il passe du

“gracieux au contourné, du noble au singulier, et revêt de lati-

nismes et de périphrases des sentiments à l’adresse de la multitude, Mais peut-être, depuis Dante, fut-il le premier qui, de propos délibéré, entreprit d’arracher la poésie aux futilités corruptrices, pour en faire une auxiliaire de la civilisation, l'expression de la société etides besoins du temps, fustigeant les erreurs et applaudissant au mérite; dans chacune de ses odes, il se proposa un but élevé et social (2). Ce but est plus clairement indiqué dans son poëme du Jour, où il décrit ironiquement la vie des jeunes seigneursitaliens, et prêche l'égalité naturelle des hommes, le respect dù aux inférieurs, aux artisans. [lle composa en vers libres ; mais il n'était pas de ces esprits médiocres qui laissent l’art au point où ils l'ont trouvé. Quand Baretti les lut, il dit que son an-

Le sein nu, parfumé, de myrtes couronnée, Ah! tu devrais courber ton front teint de rougeur, Déchirer tes atours , signe de déshouneur.

Allons, reprends le casque et revêts la cuirasse. Secoue un lourd sorameil ; et, sur leurs rocs de glace , Que les Alpes te voient aux triomphes guerriers T'apprêter, et bientôt affranchir tes foyers.

(1) «Ses qualités le constituent, après. Dante, le premier des poëtes philosophes et sacrés. » ( Biographie des Italiens illustres.) Mais on trouve bientôt après que « Leonarducci et Savandri peuvent lui être comparés pour la grandeur des idées, la correction du plan, la majesté du style. »

(2) Dans un écrit de M. Cantu sur le dix-bui‘iôme siècle, imprimé en 1833 et réimprimé plusieurs fois, Parini est consi: mme un poëte social et civilisateur,

tipathie ciel ! je perrçois Dans souleva Parmi p (De ing des règl réprouv blie à P4 maculéé renouve fut trou les droi pourta louer à Modè jamais s'étant milanai moyen ( italiens Il n’e tion et ilne no semble Annale et d’un porte | Pour s républ atque :

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en 1833 et civi-

tipathie pour ce mètre était vaineue, et Frugoni s’écria: Par le ciel ! je croyais étre passé mattre en fait de vers libres, et je m'aperçois que je ne suis pas méme un écolier.

Dans la littérature grave, les questions jansénistes et celles que souleva le concile de Pistoie firent éclore une multitude de livres. Parmi plusieurs ouvrages théologiques, Muratori en composa un (De ingeniorum muderatione in religionis negotio), où il proposa des règles de critique sur l’appréciation des choses religieuses ; il réprouve notamment le vœu que forma une société qui s’était établie à Palerme d’aller juqu’à l’effusion du sang pour soutenir l'immaculée Conception. La Sicile entière prit feu. Les jésuites firent renouveler ce vœu coupable, et la tranquillité du pieux prêtre en fut troublée ; déjà il avait compromis son repos pour avoir défendu les droits de la maison d’Este sur Comacchio. Les pontifes eurent pourtant de l’affection pour lui, de méme qu’il eut l’équité de louer les jésuites pour le gouvernement du Paraguay. Nommé à Modène prévôt de la Pompose et bibliothécaire, il ne renonça

jamais aux études ; la société Palatine, dont nous avons parlé,

s'étant formée à Milan, il compila, aidé par elle et des savants milanais, le Recueil des inscriptions anciennes, les Antiquités du moyen âge en six volumes, en ving-huit les Écrivains des choses italiennes, c'est-à-dire les chroniqueurs antérieurs à l'année 1500. Il n’est pas un auteur qui ne parle de ses mérites avec admiration et reconnaissance ; nous les avons énumérés nous-même, et il ne nous reste qu’à r:: veler notre témoignage de gratitude. Il semble à peine croyabic ‘juil ait pu terminer dans une année ses Annales d'Italie, qu’il publia de 1744 à 1749, ouvrage médiocre et d’un style fatigant, mais d’une exactitude suffisante, et qui

porte l'empreinte continuelle de la sérénité de l’homm 2 bien.

Pour son grand recueil, il ne put rien obtenir du Piémo::. ni des républiques. Dans la prérace, ayant appelé les Corses ferocium atque agrestium hominum genus, un Corse menaça de l’égorger s’il ne rétractait pas ces paroles. Le roi de Sardaigne, quand il envahit le Modenais, lui dit : -— Comment me traiterez-vous dans vos Anna, : ? -- Comme votre majesté traitera ma patrie. » D'une assiduité surprenante au travail, il se promenait avec un sot quand il sortait de la bibliothèque, s’arrêtait souvent sur la place pour voir les polichinelles, et fuyait les'conversations qui l’auraient obligé une à nouvelle attention.

François Cancelleri, Romain, éclaira plusieurs points d’érudition ecclésiastique, notamment ce qui regarde les cabinets de la bibliothègue du Vatic fn

thèque u atican et les chapelles pontificales.

Muratort.

636 DIX-SBPTIÈME ÉPOQUE.

Le dominicain Concina, controversiste sévère, attaqua ave: des raisons accompagnées d’aigreur le relâchement des jésuites, les théâtres, l'usage du chocolat pendant le jeûne, les prêts à intérêt ; si ces démêlés avec Benzi sur le tactus mamillaris provoquèrent le rire et le scandale, son Histoire du probabilisme lui suscita de nombreux opposants (1). 11 fut défendu par Jean-Vincent Patuzzi, du même ordre, et attaqué par François-Antoine Zaccaria, quisoutint dans le Journal de l'histoire littéraire d'Italie, la prérogative papale contre Febronio, Tamburini et Ricci. L’usage de la logique en matière de religion, par monseigneur Muzzarelli, champion de la même doctrine, contient de bonnes choses. Mansi, archevêque de Lucques, qui fit réimprimer les Annales de Baronius et la Collection des conciles de Labbe, fut, au contraire, attaqué comme probabiliste, Une traduction de l'Encyclopédie, avec des notes qui contenaient des corrections, ayant été entreprise à Lucques, les sciences sacrées furent confiées à ce prélat ; mais sur une invitation du pape, il se désista d’une tâche où le péril était réel et le remède illusoire.

Labbe Zorzi, Vénitien , déplorant les ravages causés par cette encyclopédie , fit paraître un prospectus où il en annonçait une italienne , qui devait être irréprochable. Il y discutait les défauts et les erreurs de l’ouvrage français, en esquissant un arbre encyclonédique différent de celui de d’Alembert, et donnait comme essai deux articles, Pun <"1r la liberté, l’autre sur le péché originel ; mais il mourut la mên année, à l’âge de trente-deux ans, et son projet périt avec lui. Re Hie

Le Piémontais Bernard Hossi, très-savant en hébreu, donna l'impulsion aux études bibliques. Antoine Mussi composa pour le collége théologique de Pavie des Leçons d’éloquence sacrée, où, s’il manque parfois de goût et de dignité, il sort toutefois de l’ornière pédantesque , et montre qu’il sent la grandeur des Pères. Théodore Villa dictait aussi, dans cette université, de bonnes règles d’éloquence ; mais ni ces deux écrivains ni Parini lui-même ne comprirent qu’elle n’est pas uniquement un luxe de l'esprit, et n’indiquèrent les véritables moyens de faire passer les paroles

(1) Voici, comme échantillon de la modération qui distinguait ces querelles, le titre d'un des livres publiés contre lui : Rééractation solennelle de toutes les injures, assertions mensongères, falsifications, calomnies , grossièrelés , impostures, scélératesses imprimées dans différents livres par le frère Daniel Concina , contre la vérilable compagnie de Jésus, à ajouter en manière d'appendice aux deux infdmes lettres théologico-morales contre le révérend père Benzi, de la même compagnie ; Venise, 1744 in-4°.

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