FRÉDÉRIC I
paraissait opiniâtre dans ses projets, parce qu'il les avait longtemps médités. Dans les périls, il së montrait grand, actif, riche en ressources, et il semblait puiser dans les fatigues du gouvernement de la vigaeur pour les fatigues du corps.
Il gagnait les batailles 5*r so courage, les riches par des titres, les gens de lettres : des favsars, les consciences par la li-
‘berté, les vainénis par le respect, les indigents par des secours.
ILtoléra la liberté de la presse, et aucun roi ne fut exposé à tant de libelles ; aucun ne les laissa tant impunis; voyant une foule de gens se presser autour’ d’une affiche ‘satirique dirigée contre lui, il la fit abaisser, afin qu'on pût la lire plis commodément. Nous nous sommes entendus, disait-il; je laisse mon peuple dire ce qu'il veut, et il me laisse faire ce qu'il meplatt: Ge n'était pas tant libéralité de sa part que l'effet de s& confiance dans les baïonnettés; aussi, comme on lui parlait de quelqu'un qui le haïssait : Combien de baionnettes a-t-il à sa disposition? répondit-il.
H aceueillit à sa cour plusieurs savants français, ainsi que les Italiens Algarotti et Denina. Dans ses entretiens avec eux, il se montrait vif, plein de liberté, caustique surtout en fait d’irré-. ligion, selon la mode d’alors. Sa finesse à apercevoir les défauts et les faiblesses des autres n’est pas le trait distinctif d’une bonne nature, non plus que les plaisanteries qu’il décochait à ses familiers, plaisanteries d’autant plus sanglantes qu’elles venaient de plus haut. Dans son sanctuaire de Potsdam , le nouveau Julien se riait de Dieu, des roïs et même des philosophes. Son père se servait du bâton, et lui de Fépigramme , dont les atteintes sont bien plus cruelles ; il ne cessait d’en lancer contre les petits princes allemands, criblés de dettes et pleins de vanité, contre la bigoterie de Marie-Thérèse, les appas de madame de Pompadour, les prétentions poétiques du cardinal de Bernis , les galanteries de Catherine H et l'intolérance de Voltaire.
Son éducation avait été fort négligée; il ne connaissait que le français , qu’il écrivait même imparfaitement , et ses secrétaires avaient continuellement à corriger ses solécismés et à rajuster ses rimes, Voltaire se moquait de lui comme poëte; mais il est compté parmi les bons historiens, parce qu’il traita d’une matière qu'il connaissait bien. Selon la mode du temps , il écrivit les Mémoires de la maison de Brandebourg : le style en est lourd , les réflexions manquent de profondeur, et les tableaux de vivacité; mais les causes sont bien indiquées, les faits bien exposés , et la politique y est traitée par un praticien consommé. Si l'Histoire de mes cam-
pagnes n'offre pas la simplicité vigoureuse et originale de César, Frédéric y montre le génie de la tactique moderne et une rare abnégation lorsqu'il fait sa propre critique. Dans l’ Histoire de mon temps, on trouve le philosophe qui s'étend avec complaisance sur les progrès du déisme en France.
On est redevable à Frédéric de l'introduction du langage vulgaire dans la jurisprudence, où il est si important que le peuple puisse comprendre ce qui le touche de si près. Il est vrai que, dédaignant lui-même la langue nationale, il ne cultiva que le français, et qu’il s’exprime, dans son livre la Littérature alle. mande, ses défauts, leurs causes et les moyens de les corriger, comme on aurait pu le faire un demi-siècle auparavant. On l’accusa du crime de lèse-patrie ; mais les bonnes maximes répandues dans l'ouvrage portèrent fruit , et l’on évita les défauts qu’il signalait.
Quoique despote et manquant de sympathie pour le peuple, il fut généralement aimé, et les philosophes le proclamèrent un Antonin ; les Allemands retrouvaient dans ses manières négligées et dans sa valeur le type de leur nationalité , bien que lui-même ne la comprit guère en réalité et n’y songeñt nullement. Ses ennemis furent contraints de l’estimer, et son souvenir fut exploité utilement dans la guerre contre Napoléon pour réveiller la valeur prussienne, comme on invoque aujourd’hui parmi les Francais celui de Napoléon (1).
Les magistrats et les ministres ne pouvaient exercer aucun pouvoir arbitraire, dont Frédéric se réservait le monopole; souvent il emprisonna des gens par passion personnelle ou par caprice. Habitué à tout faire par lui-même , il se servait des fonctionnaires comme de simples commis, et expédiait en personne les affaires que partout ailleurs les ministres auraient abandonnées à leurs subalternes ; il était son chambellan , son expéditionnaire, son intendant , et il ne croyait pas que l’unité de vues fût conciliable avec la division du travail. Il ne voulut même jamais d’un conseil d’État , qui pourtant, dans les monarchies absolues, est un moyen & “onserver et de transmettre la pratique du gouvernement. Les talents et la probité étaient inutiles pour le servir ; il suffisait d’être une machine docile à l'impulsion qu’il donnait.
(1) Indépendamment de‘ses ouvrages, où se trouve son meilleur portrait, Frédéric:est peint admirablement par le prince de Ligne, qui n'allait point à la cour pour s'occuper de l'accueil qu’on lui ferait, de ce qu'il y dirait, de l’habit de cérémonie à y porter, mais qui s’y trouvait à sa place, sans prétendre se faire distinguer, et sans craindre d’y demeurer inaperçu, Voy. aussi CAMPBELL, Fréderic le Grand'et son époque; Londres, 1842,
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Comme c'était assez polir être ministre que du savoir écrire, l’activité intellectuelle ne reçut de ce côté aucune excitation, et tout se réduisit à des formes minutieuses. Il avait coutume de dire : Ne remettons rien au lendemain; en conséquence , il lisait chaque matin une masse de lettres, indiquait les réponses à faire, les signait et les faisait expédier. La journée était employée à reviser les comptes, et à passer sa garde en revue avec l'attention minutieuse d’un sergent; mais , tandis que les autres puissances s’obéraient , il faisait prospérer les finances par l’économie, quoique le système de confier les douanes à des étrangers et de faire du tabac et du café l’objet d’un monopole fût extrêmement onéreux au peuple. Apportant en tout la plus grande épargne, il rétribuait pauvrement ses ambassadeurs, s’habillait lui-même mesquinement, faisait vendre le gibier de ses domaines, et, tout en aimant la table, ne dépensait pas pour sa maison plus dc 50,000 francs ar an.
: Cependant, si la parcimonie de son prédécesseur et la sienne empêchèrent la Prusse d’être dotée des grands établissements admirés dans les autres pays, Frédéric fonda l’Académie des sciences et beaux-a:ts ; il acheta le musée d’antiquités du cardinal de Polignac, et créa un théâtre pour l’opéra, dont il faisait toutes les dépenses et où il invitait qu lui plaisait. La simplicité de ses manières empêcha ses sujets d’imiter le faste ruineux de la cour de Louis XIV ; à son exemple, les princes d'Allemagne rabattirent de leur morgue , et cessèrent de ruiner leurs finances par un luxe insensé , par les orgueilleuses puérilités du cérémonial (1).
(1) Parmi ces princes d'un faste désordonné, nous citerons Charles-Eugène de Wurtemberg, qui tenait la cour d’un souverain de premier ordre, avec trois ou quatre cents chevaux des plus beaux dans ses écuries, grand maréchal, grand écuyer, grand veneur, grand échanson ; une foule de chambellans et de gentilshommes ; des gardes magnifiques, des courriers, des laquais, des chasseurs chargés d'or ; une salle d’opéra contenant quatre mille spectateurs, et l’un des meilleurs orchestres de l’Europe, dirigé par le célèbre compositeur italien Nicolas Jomelli. Tout ce qui paraissait de plus habiles chanteurs était engagé pour Stuttgard, et l’on ne regardait pas à la dépense pour les décorations, On y vit figurer dans un ballet soixante danseuses des plus distinguées, élèves de Noverre, qui composa pour ce théâtre les ballets intitulés les Amours de Henri IV, Médée et Jason et les Danaïdes, dont la première représentation effraya tellement les spectateurs que beaucoup d’entre eux prirent la fuite. Vestris, le dieu de la danse, y dansait pendant les trois mois de congé que lui donnait l'Opéra de Paris. Charles-Eugène dépensait énormément dans ses voyages; il éleva des édifices, acheta des livres, des gravures, des statues, et fonda l’Académie des beaux-arts. Il voulait en même temps avoir une armée nombreuse, et il y dépensait chaque année un million et demi de florins. Il fournit six mille hommes à la France, et fit la guerre au roi de Prusse avec une armée de dix-huit mille.
La Prusse, n’ayant point les assemblles d’États qui existaient dans tout le reste de l’Allemagne, était une véritable auntocratie , et l'unité de gouvernement suppléait à la disparité de tant de pays; néanmoins la monarchie avait certaines restrictions d'usage, et l'administration se trouvait soustraite à l'arbitraire au moyen des colléges qui la dirigeaient, Frédéric ne pouvait que consolider la tyrannie, lui qui voyait la force non dans la constitution et la propriété, mais dans l’armée et le trésor ; ainsi l’état militaire demeura tout à fait séparé du civii ; et la faiblesse de la constitution intérieure se cacha sous les apparences de la force publique. Se sentant capable de rendre son peuple grand , il ne songea point aux institutions, mais à lui seul et aux moyens qui, dans des mains déspotiques , sont les plus prompts et les plus efficaces. C’étaient là des idées qui tenaient à son temps, comme la manie dé sé méler de tout : aussi les règlements sur le commerce , sur les manufactures, sur l’agriculture, se succédaient-ils rapidement ; mais , en voulant être philosophe , il ne sut pas se mettre au-dessus de certains préjugés , et il maintint rigoureusement dans ses armées la distinction entre les nobles et les roturiers. Il accordait difficilement des passe-ports, et fixait à ceux qui en obtenaient la dépense qu’ils devaient faire durant leur voyage, comme ie temps qu'ils devaient y employer. Peu versé dans les choses de commerce , il anéantit les sociétés marchandes en voulant les protéger; il concéda des priviléges , et, qui plus est, il altéra les monnaies,
Sa transformation la plus étonnante , ce fut de prendre du goût pour les armes, qu’il avait d’abord détestées et fuies ; lui qui avait grandi au milieu des livres , il devint le véritable fondateur du nouvel art militaire, Il y avait eu avant lui de grands généraux ; comme Gustave-Adolphe , Condé, Turerne, Montecuculli, Eugètié ; mais ils agissaïent par inspiration , no d’après des règles, et tout restait subordonné à la valeur et aux forces matérielles. Louvois avait fait des armées une partie régulière de l’administration, et formé des magasins pour subvenir aux besoins des soldats, qui aüparavant vivaient à discrétion dans le pays. Gustave- Adolphe avait introduit l'usage de l'artillerie légère ; -puis les arquebuses avaient été perfectionnées, les baïonnettes substituées aux piques ; les compagnies formées sur trois rangs. Frédéric le Grand introduisit dans l’infanterie l’accord de toutes les parties , accord qui en facilite les manœuvres et les rend uniformes.
Frédéric fit de la Prusse une monarchie militaire avec deux cent mille soldats, presque tous indigènes , divisés en régiments
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de campagne, régiments de garnison et bataillons francs. En Italie, on appelait eercice l'étude pratique à laquelle se livraient les bandes d’aventuriers pour se façonner at maniement des armes; cet exercice fut ensuite perfectionné par les Suisses et les Espagnols. La flèche et le dard servaient en \'rance pour exercer la milice nationale ; la cavalerie elle-même faisait des exercices individuels, et s’habituait aux combats corpsè corps. L'introduction de l’arme à feu changea peu de chose à cet égard, et ce ne fut qu’au commencement du dix-séptième siècle que l'exercice cessa d’être isolé, pour se faire par masses. L’Espagnol Basta, en 4600 , donna les règles de la cavalerie, et le Hambourgeois Walhausen, celles de l'infanterie ; en 4647, le Français Lostelniau appliquait ces règles aux gardes françaises, le seul corps de France qui fit l'exercice sous Louis XIII. En 41707, pour imiter les Espagnols , on publia un opuscule dans lequel les exercices étaient résumés; mais Frédéric IT fut réellement celui qui en connut et démontra l’importance. Les exercices avaient donc lieu chaque jour dans ses troupes , et chaque annéc il formait plusieurs camps; les parades étaient fréquentes, les approvisionnements d’armes considérables, l'artillerie nombreuse. Il supprima l’usage absurde de faire avancer les officiers par rang d’ancienneté, et maintenait une discipline extrêmement rigide ; un feld-maréchal qui avait une cuiller d’argent était puni sévèrement. Grâce à lui, des soldats sans enthousiasme de patrie ni de religion devinrent des héros à l’aide du bâton et de l'exercice.
Ses premières expéditions ne prométtaient pas un grand général; mais le bataille de Hohenfriendberg fit pressentir à l’'Europe le génie de celui qui allait être l’inventeur de la guerre moderne. Il la soumit aux conceptions de l'esprit ; car il en calcula tous les éléments, et la réduisit à état de science mixte. Également supérieur dans la stratégie, dans la tactique, quoiqu'il excellât surtout dans la seconde , où il ne laissa à Napoléon rien à ajouter, il les combina ensemble. Au lieu de ces masses que l’on croyait nécessaires pour résister au choc de la cavalerie, et qui offraient au canon un plus vaste champ de carnage , il réduisit constamment les bataillons à trois files; il put ainsi déployer un front double et tri le, ménager aux parties des mouvements plus rapides, et coordonner en éonséquence les marches de manière à avoir la supériorité numérique sur les points où il voulait porter des coups décisifs. C’est à lui que revient l'honneur d’avoir introduit pour règle, chez les modernes, Pordre oblique , qui consiste à ne pas pousser parallèlement tout le front de bataille, mais à
concentrer Peffort principal contre un seul point, Il communiqua au soldat l'instinct de la stratégie accélérée, qui triple le nombre; ne se laissant point arrêter en cela par des scrupules de morale, il violait les territoires, attaquait des États inoffensifs, et comptait sur la victoire pour lui donner raison. Par un bonheur particulier, il eut dans son frère Henri un excellent exécuteur de ses desseins , sur la fidélité et l’activité duquel il pouvait se reposer sûrement lorsqu'il se trouvait appelé ailleurs.
Il y avait eu aussi en France une réforme dans la milice. On enrôlait auparavant chaque année de dix-huit à vingt mille hommes, l’écume du peuple , moyennant une dépense de trois millions; mais, comme les engagements volontaires faisaient défaut en temps de guerre , on y suppléait par des moyens violents. Pâris-Duverney avait songé à une levée, à laquelle, en effet, on eut recours en 1726, au moyen d’une conscription de soixante mille hommes, divisés en cent bataillons.
L’Autriche, à la mort de Léopold, avait soixante-quatre mille soldats, répartis en vingt-neuf régiments d'infanterie, huit de cuirassiers, six de dragons, deux de chevau-légers, trois de hussards. Chaque régiment de cavalerie était composé de cinq escadrons , divisés en deux compagnies de cent hommes. Ce nombre alla toujours en augmentant jusqu’en 1735, où l’armée était de centcinquante mille hommes; elle s’éleva , en 1745, jusqu’à deux cent soixante-dix mille , et, en 1786, à trois cent soixantequatre mille. La conscription fut introduite, en Autriche, vers 1769, à l’exemple de la Prusse, quoiqu’on accordât à beaucoup de soldats la faculté de rester chez eux dix mois de l’année avec une paye de dix florins par an. Le maréchal Daun introduisit l’usage de faire manœuvrer tous les régiments de la même manière.
Toutes les puissances étaient donc prêtes pour une collision nouvelle, et l’on voyait qu’elle ne pouvait tarder longtemps à éclater.
Les différends relatifs au commerce entre l’Amérique, l’Espagne et l'Angleterre avaient été assoupis, mais non vidés par le traité d’Aix-la-Chapelle. L’Angleterre, charmée d’avoir ruiné, au cap Finistère, la marine française, la voyait avec jalousie réparer ses pertes à grands frais, et construire en dix ans cent onze vaisseaux de ligne, cinquante-quatre frégates et le reste en proportion ; elle chercha en conséquence l’occasion d’une rupture. L’île de Tabago , la plus orientale des Antilles, avait été primitivement occupée par des Courlandais, puis par les frères zélandais Lambsten , sous la protection de la France , jusqu’au moment où
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GUERRE DE SEPT ANS. 61 le maréchal d’Estrées la réduisit en désert. Les Français, ayant
prétendu la posséder en 1748, éprouvèrent de l'opposition de la part des Anglais, qui continuèrent à inquiéter les contrées septentrionales de l'Amérique ; l’Angleterre élevait particulièrement des difficultés pour les contins de l’Acadie ou Nouvelle-Écosse, ainsi que pour la souveraineté des deux rives de l'Ohio, qu'élle prétendait appartenir à la Virginie, tandis que les Français les rattachaient à la Louisiane. D’autres causes de litige naissaient de ce que les deux peuples embrassaient des partis opposés dans les querelles sanglantes des rois de l’Inde orientale.
Après avoir débattu quelque temps leurs prétentions, les Anglais , qui attendaient impatiemment l’occasion d’une rupture , commencèrent les hostilités sans déclaration de guerre, prirent les vaisseaux de guerre ennemis, et coururent sus, en vrais pirates, aux bâtiments marchands dans les parages de l’Amérique.
Ainsi la guerre éclata pour des possessions loin'imes. La France s’efforçait de ne pas la rendre européenne, sent: ut qu’elle ne pourrait causer qu’un faible dommage à la Grande-Bretagne ; elle ne put toutefois résister à la tentation d’«.x :3er le Hanovre, objet de la prédilection de George IL, qui s' mit alors en quête d’alliés , et trouva pour auxiliaires l’impératrice de Russie, le landgrave de Hesse-Cassel , le duc de Saxe-Gotha et le comte de Schauenbourg-Lippe.
Marie-Thérèse était redevable à l’Angleterre de s'être tirée heureusement de la guerre de la succession autrichienne; mais la gratitude lui pesait, car elle se trouvait offensée du ton que cette puissance prenait avec elle et de l'étalage qu’elle faisait , dans les journaux et le parlement, de la protection que le dernier rejeton des Habsbourg avait obtenue du lion britannique. Elle ne voulut donc pas faire cause commune avec l’Angleterre , et, garnissant de troupes ses frontières, elle ne :’:pposa point , en qualité d’impératrice , à l'invasion du Hanovre par des étrangers ; elle refusa même d’envoyer des forces dans les Pays-Bas , aux termes des traités, ce qui aurait empêché la Hollande de prendre les armes.
Le système européen se trouvait donc bouleversé , et l’on était à observer de quel côté se jetterait la Prusse de Frédéric II, puissance nouvelle qui n’avait pas d’alliances traditionnelles. Français par le langage, par ses lectures, par ses sentiments , il ne pouvait avoir de motifs de querelles avec ce royaume , auquel l’unissait une haine commune contre l'Autriche ; mais, se fiant peu à la politique féminine de Versailles , ilse jeta brusquement du côté de l'Angleterre. C'était là un coup de maître, qui lui donnait un rôle
Juin,
16 janvier.
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prépondérant dans l’Empire ; en s’engageant à n'y pas souffrir la présence des étrangers. L'alliance du roi philosophe , qui assurait le Hanovre à l'Angleterre, d’autant plus qu’il n’inspirait aucun ombrage et plaisait même par ses étrangetés, y fut accueillie avec un enthousiasme populaire , et la sympathie cimenta une alliance qui n’était pas fondée sur la nature,
Mais Frédéric s’était aliéné quatre femmes par ses épigrammes, et ses facéties firent couler des torrents de sang. Marie-Thérèsé , qui tenait avec une extrême opiniâtreté aux possessions de ses aïeux, considérait la Silésie comme lui ayant été arrachéo. Ses nobles qualités n’ernpêchaient pas chez elle la soif de la vengeance. La dévotion lui faisait voir dans son ennemi l’ennemi de Dieu, qui insultait aux choses saintes , et installait dans la Silésie la religion protestante. Qu’importait , en pareil cas, que le sang ruisselât de la mer Blanche au golfe de Biscaye ?
Depuis plus de deux siècles , l’inimitié avec l'Autriche constituait l’histoire extérieure de la France ; c'était depuis Henri IV surtout le but continuel de sa politique, au point qu’elle lui subordonna tous ses intérêtset même ceux de la religion. De longues guerres et des trêves hypocrites avaient agité le monde , uniquement parce que l’on croyait que la destruction de cette maison impériale importait à l’Europe. L’Autriche cependant avait cessé d'être menaçante, et paraissait nécessaire pour contenir la Prusse et l’Angleterre. C’est ce que désirait le cardinal de Bernis, ainsi que le prince de Kaunitz, qui dirigeait les conseils de Marie-Thérèse; or cette souveraine elle-même, la plus austère des mères, la plus orgueilleuse des princesses , écrivit à la concubine en titre de Louis XV , en lui donnant le titre de cousine. On conçoit combien la vauité de madame de Pompadour en fut flattée. Bientôt, du fond de ce boudoir où les marquis et les abhés étaient admis à l’honneur d’assister à sa toilette , se répandirent des maximes nouvelles, Quel motif la France et l’Antriche avaient-elles de se considérer comme des ennemis naturelles ? elles n’avaient que trop ensanglanté l’Europe depuis trois siècles , et toujours à l’avantage des puissances inférieures : dans la guerre de Trente ans . pour agrandir la Suède, dans celle de la grande Alliance pour créer la Savoie, et tout récemment pour consolider la maison de Brandebourg ; elles devaient donc s'unir désormais contre l’ennemi commun , et l’anéantir, non plus pour repaîitre l’avidité d’autrui, mais pour s’agrandir elles-mêmes.
I s'agissait donc au fond, pour ces deux puissances, de détruire la Prusse et de dominer à elles deux sur l’Europe. L’Autriche
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seule avait à y gagner; mais il n’en pouvait résulter aucun uvantage pour la France, Après avoir tant fait pour créer la Prusse ; après avoir offert constamment son appui aux petits États d’Allemagne contre les usurpations de l'Autriche, la France venait déclarer ses intérêts solidaires de ceux de l’impératrice, s’allier avec celle dont elle avait voulu la ruine, et s'engager dans une guerre sanglante, non-seulement étrangère , mais contraire à ses propres intérêts ainsi qu’à l'opinion publique. Ge traité , signé à Versailles , fut véritablement le chef-d'œuvre de la politique autrichienne, et le dernier terme de l’ayeuglement français.
Tout se prépara alors pour donner à la guerre, qui déjà se faisait sourdement, toute sa terrible importance. Les Français, commandés par le maréchal de Richelieu , se rendirent maitres, par d’admirables coups de main, de la citadelle de Minorque, de Port-Mahon et du fort Saint-Philippe, qui était considéré après Gibraltar comme la plus inexpugnable des places fortes (4) ; en même temps ils s’emparaient de plusieurs villes dans le Canada.
L’électeur de Saxe s’était déclaré contre la Prusse , à l’instigation de sa femme , que Frédéric avait offensée ; il était gouverné par le comte de Brühl, qui cumulait autant de titres et de charges qu’il avait pu en réunir. Ce ministre avait formé la collection de tableaux la plus riche après celle de Mazarin; il fit abattre une partie des fortifications de Dresde pour agrandir ses jardins, prodiguait l’argent en fêtes, en bals, en théâtres, et punissait comme criminels de haute trahison ceux qui parlaient mal de lui, A sa mort, il laissa douze millions nets, tandis que la Saxe périssait de misère.
Ge pays devint le champ clos où l’on se disputa la possession du Canada. Frédéric surprit Dresde; la reine de Pologne , fille d’un empereur, belle-mère du Dauphin , s’assit sur le coffre où elle avait caché la correspondance de son mari, mais en vain ; les papiers furent expédiés à Frédéric, qui les fit publier, et montra ainsi à l'Europe que, agresseur en apparence, il n’avait fait que se défendre d’une vaste trame ourdie par PAutriche ei la Russie, non-seulement pour lui reprendre la Silésie, mais encore pour détruire la monarchie prussienne ; qu’il n’avait, en conséquence, attaqué que pour prévenir une attaque (2),
(1) Les philosophes, avec qui Richelieu avait des liaisons d'amitié, exagérèrent la gloire de ces faits d'armes, Louis XV lui demanda , à son retour : Comment avez-vous trouvé les figues de Minorque »
(2) L'histoire de la guerre de Sept ans a été écrite indépendamment de Frédéric IT, par ARCHENHOLTZ, REZOW, RUEDSEN, etc. Pour les temps qui la suivirent ,
1er mal.
Août,
Octobre.
, 17 jonvier.
Après avoir occupé la Saxe , il la considéra comme sa pourvoyeuse , et y leva sans ménagement des soldats et des impôts ; aussi a-t-on calculé qu’elle perdit quatre-vingt-dix mille âmes et soixante-dix millions de rixdalers en contributions et fournitures à l'ennemi,
Frédéric apparut alors comme un pouvoir très-menaçant ; l’'Empire , qui pourtant n’avait rien à craindre de lui , fut amené par l'Autriche à lui déclarer la guerre. Ce prince fut cité à comparaître devant la diète, et l’on enjoignit à tous les nobles d’abandonner son service. La Suède prit elle-même parti contre lui. Élisabeth de Russie frémissait en songeant qu’un mot d’elle enverrait à la mort des milliers de ses sujets ; mais on lui répéta les paroles piquantes lancées contre elle par Frédéric , et elle signa, les larmes aux yeux, le traité d’alliance par lequel elle se détachait de l’Angleterre pour s’unir aux ennemis de la Prusse (1).
Jamais il ne s’était formé une ligue plus redoutable. La France, PAutriche, la Russie, la Saxe, la Suède , la confédération germanique, devaient assaillir de différents côtés les États de Frédéric. Déjà l’on se partageait ses dépouilles : l'Autriche aurait la Silésie ; la France, une partie des Pays-Bas ; la czarine, la Prusse orientele; Auguste de Saxe, Magdebourg ; les Suédois , une partie de la Poméranie. A peine s’il avait deux cent mille hommes à opposer à un demi-million de soldats ; puis il avait mécontenté chez lui les catholiques. Comme Venise, il ne pouvait se renfermer dans des lagunes , ni se défendre comme la Suisse au milieu d’étroits défilés ; tout était ouvert pour arriver à lui : que pouvait-il opposer au danger! son génie et l’enthousiasme des peuples. Il n’avait point de dette publique, point de colonies éloignées à protéger, point d’alliés à satisfaire, ni de ménagements à employer, point d’intrigues de maîtresses, ni d'opposition de parlements ou de ministres ; son trésor était riche, son armée supérieure à toute autre pour la discipline ; sa volonté était la loi suprême. C’est là
voyez : Manso, Gesh. des Pruss, Staales. — CHARLES-GUILLAUME-FERI D, Denkwürdigkeiten meiner zeitt.
(1) L’accession d’Élisabeth à l'alliance de Versailles fut apportée à Versailles par le chevalier d'Éon, l’une des extravagances frivoles du temps. Après avoir étudié en droit à Paris, il fut envoyé comme espion à Saint-Pétersbourg, habillé en femme. Il y fut admis au nombre des demoiselles d'honneur de l’impératrice, et coucha six mois avec la princesse de Daschoff sans trahir son sexe. L’impératrice se servait de lui dans des missions diplomatiques ; il devint secrétaire d’ambassade, servit dans la guerre de Sept ans, et alterna tellement entre le rôle d'homme et celui de femme que l’on resta en doute sur son véritable sexe. Il était né à Tonnerre le 4 octobre 1728 ; il mourut à Londres le 24 mai 1810.
nme sa pour- , des impôts ; x mille âmes ns et fourni-
naçant ; l’'Emut amené par ité à compaes d’abandontre lui. Élisaelle enverrait ta les paroles le signa , les e se détachait se (1).
le. La France, ration germas de Frédéric.
rait la Silésie ; Prusse orienune partie de nes à opposer enté chez lui nfermer dans ilieu d’étroits ouvait-il opes peuples. Il ignées à proà employer, arlements ou ieure à toute ême. C’est là