INTÉRIEUR DE LA FRANCE
des colons, jamais à les instruire, et les soumettaient à une administration basse , corrompue, dure, irritante. Le gouverneur de Bastia jouissait d’une puissance illimitée ; il pouvait condamner aux galères ou à mort d’après sa conviction seule , sans forine de
procès, et suspendre à son gré une instruction criminelle, L’aris-
tocratie génoise venait dans l’île remplir les différents emplois, sans en connaître les lois, avec le désir d’y gagner beaucoup plus que les minces salaires qui lui étaient attribués. La perception des impôts était une occasion continuelle de violence et de troubles, de même que la défense de porter des armes (1); de telle sorte qu’il éclatait une révolte tous les ans. Afin de les prévenir, Gênes publiait des statuts très-sévères : peine de mort à quiconque offense un agent de la république , ou vient sur le point de l’offenser; peine de mort à celui qui envoie un objet à un rebelle ou
‘en reçoit de lui, ou lui parle, s’agît-ii du père avec le fils, ou n’en
révèle point les machinations, quand même il ne ferait que les conjecturer. Les persécutions atteignaient même les morts et leurs enfants.
En 1729 les insurgés corses, ayant mis à leur tête André Cicaldi, gentilhomme de lile, et Louis Giafferi, patriote intrépide, repoussèrent les Gênois, se réunirent en assemblée et se donnèrent un gouvernement nouveau. Gênes s’indignait qu’une poignée de gens pauvres eût l’audace de demander raison à sa souveraine naturelle ; mais, voyant que la France et l’Angleterre envoyaient secrètement des secours aux insurgés, elle fit appel à Charles d'Autriche. Cet empereur, dans la crainte qu’une puissance maritime se prévalôt de l'insurrection pour se rendre maître de Pile, y envoya huit mille soldats commandés par le général Wachtendock, et six mille quatre cents sous les ordre, du prince de Würtemberg, qui exercèrent des ravages et «+: + sautés. Les Corses, habitués à la chasse et sobres, firent la susrre de bandes, facilitée par leurs montagnes ; les Allemands, fatigués par le climat , succombaient dans cette lutte de partisans, au point qu’il en périt mille dans un seul engagement. Charles VI, prenant alors un langage conciliant, les engagea à se confier à la clémence autrichienne, et leur fit espérer l'impunité ; mais à peine eurent-ils déposé les armes, sur la promesse de conditions avantageuses, que l’Autriche livra Giafferi et d’autres chefs aux Génois; elle publia une nouvelle amnistie, et donna au gouvernement une
(1) Les Génois défendirent en 1715 de porter des armes, en déclarant qu’il se commettait annuellement plus de mille assassinats.
Le roi Théodore,
145 avril.
forme plus large, mais tout à fait illusoire en ce qu'elle était sans garanties. Les Corses , résolus désormais à conquérir leur indépendance , relevèrent la tête, et proclamèrent la république sous la protection de la Vierge immaculée, en nommant primats Ciccaldi, Hyacinthe Paoli et Giafferi, qui était revenu ; renonçant aux vengeances dans l’intérêt commun de la liberté , ils transformèrent les haines locales en émulation héroïque. Les Génois prirent à leur solde des Suisses et des Grisons, et recoururent même à l’ignoble ressource de mettre en liberté des malfaiteurs et des bandits , pour qu’ils prissent les armes contre la Corse; mais ils ne réussirent pas à étouffer l’incendie.
Ici se présente un épisode bizarre de l’histoire de cette île : un noble westphalien, Théodore , baron de Neuhoff, qui s'était jeté dans la carrière des aventures, parut en Corse pour en chercher de nouvelles. Il avait quarante ans, une belle prestance, des manières imposantes. Après s’être mis au service des Stuarts lors de leur tentative de débarquement en Angleterre, et avoir secondé Albéroni dans ses intrigues, il avait été employé par Law dans sa banque , où il vit les trésors s’accumuler et se dissiper avec une rapidité magique ; se trouvant à Florence en qualité de résident pour l’empereur Charles VI, il noua des intelligences avec des Corses qu’il avait connus à Gênes ‘juand il s’y trouvait en prison pour dettes. Après avoir demandé en vain des subsides pour la Corse à différentes cours, il obtint de la régence de Tunis un vaisseau, quatre mille fusils et mille séquins, et débarqua sur les côtes de la Corse en prodiguant les promesses. Ses quarante ans, une belle et majestueuse prestance, sa parole facile, un noble maintien, des vêtements bizarres , mélange du costume espagnol et turc , séduisirent la commode imagination des Corses; mais, comme il avait besoin du titre de roi pour traiter avec les monarques, on lui mit sur la tête une couronne de feuillage, à défaut d’une d’or. Il parcourt triomphalement le pays; s’intitulant « Théodore I", par la grâce de la très-sainte Trinité et par l'élection des très-glorieux libérateurs et pères de la patrie, roi de Corse, » il bat monnaie (1), passe des revues, distribue des souliers au peuple, des sequins aux soldats, institue l’ordre de la Délivrance et se prépare à faire aux Génois une guerre hardie.
Les Génois , croyant qu'il était l’émissaire de quelque grande
(1) Les monnaies du roi Théodore étaient recherchées comme un objet de curiosité, à tel point que des pièces de cinq sous furent payées quatre sequins. Elles portaient * THEODORUS REX. -— REGO PRO BONO PURIAC0.
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