LA CORSE
puissance, hésitèrent d’abord ; puis ils le tournèrent en dérision, se moquaient de sa pauvreté, et parodiaient ses proclamations , mélange de bonhomie allemande et d’emphase française, Lorsqu'il eut dissipé le peu d’argent qu’il possédait, et que les illusions se furent évanouies, il prit le parti d’aller chercher des secours au dehors; il se rendit de Naples à Rome , puis à Amsterdam, où, arrêté pour dettes en Hollande, il détermina, par la promesse d'avantages commerciaux , une compagnie de négociants juifs à payer sa rançon et à lui fournir cinq millions, avec lesquels il équipa une flottille , retourna en Corse et réveilla dans les habitants la résolution de se défendre ; en même temps il faisait savoir aux nations que « l’île, pour être heureuse, a besoin d’être gouvernée par un souverain; ne possédant point d’autres États, il doit faire de celui-là l’objet de tns ses soins, et ouvrir ses ports aux peuples étrangers avec une parfaite neutralité, afin d’y amener l'abondance. »
Les Génois, se voyant au moment de perdre cette île, traitèrent avec la France, qui, dans la crainte que l’Anglketerre ou l'Espagne ne vinssent à s’en emparer, s’entendit avec Vienne , et expédia des troupes pour rétablir la paix. Alors le roi Théodore s'enfuit à Londres , d’où il revint bientôt pour diriger le soulèvement qui s'était renouvelé ; mais tout prestige avait disparu , les Corses ne firent aucun cas des munitions aw’il apportait, ni de ses proclamations, et il dut retourner en Angleterre. Les Français l’accablèrent d’épigrammes ; l’Europe entière, sauf les Anglais, le baffoua dans les vers de Casti et la musique de Paisiello. Horace Walpole écrivit en sa faveur des pages éloquentes , et le célèbre acteur Garrick donna une représentation à son bénéfice , de telle sorte qu'il put vivre obscur inais libre; il mourut dens la misère à Londres, où on lit encore sur son tombeau : La fortune lui donna un royaume , &! lui refusa un morceau de pain.
Les Corses, après avoir longtemps résisté, se virent contraints de se soumettre; mais, lorsque les soldats français eurent été rappelés pour combattre dans la guerre de la succession autrichienne , le vieux Giafferi et Saverio Matra soulevèrent Pile de nouveau. Le roi de Sardaigne et Marie-Thérèse , alors hostiles à Gênes, attisent l’incendie, envoient des armes dans l’île et emploient les intrigues du comte Dor nique Rivarola , qui , soutenu par l’Angleterre, expulsa les Génois; l’indépendance se serait affermie si les Corses eussent su réprimer leurs haïines et leurs jalousies. Giafferi , resté seul investi du commandement , parvint à ramener l’ordre; il s’occupait d’organiser le gouvernement, de
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donner la civilisation au pays, quand il périt assassiné , et l’île fut bouleversée de nouveau. |
Alors Hyacinthe Paoli, qui s’était réfugié à Naples, où il donnait à son fils Pascal une bonne éducation littéraire, complétée par des exemples d’une vertu simple et généreuse , sage et hardie, l’envoya combattre pour sa patrie. Pascal débarque en Corse, non pas avec l’impudence du roi Théodore, mais une fermeté modeste et une noble simplicité; ayant obtenu la confiance de ses compatriotes et le commandement suprême , il insinue! par des discours et son exemple «qu’on peut souffrir tout avec la liberté, et trouver « remède à tout, » Il fait heureusement la guerre, en même temps qu’il rétablit les affaires da pays; enfin il refrène une nation dont l’histoire est une suite de révoltes, et montre qu’elle est nonseulement capable de vengeances, mais de générosité (1). Matra, blessé de voir qu’on lui ait préféré le jeune Paoli, excite une guerre civile; mais il périt, et l'étendard de Saint-George ne flotte que sur les forteresses de Bastia, de Saint-Florent , de Calvi, d’Algagliola et d’Ajaccio; des bâtiments corses inquiétaient même continuellement le commerce des Génois. La république ne vit alors d’autre parti à prendre que de céder ses droits à la France; ce qu’elle fit par le traité de Compiègne, sous prétexte de lui engager l’île comme caution des sommes dont elle était débitrice, mais en réalité sous la condition de quarante millions pour prix de la cession, outre la garantie de Capraja et de ses } »ssessions de terre de ferme.
Ce honteux marché irrita les Corses , qui, animés par Paoli, résolurent de montrer qu’ils étaient des hommes, et non un troupeau de bétail dont ses maîtres pussent trafiquer à leur gré. As-
(1) Boswell, qui raconte au long l'insurrection corse, rapporte aussi linvitation adressée à Rousseau par Paoli et dont nous parlerons ailleurs. Déjà le philosophe de Genève avait dit dans le Confrat social : « Il est en Europe un peuple capable de législation, le peuple corse. La valeur et la constance avec laquelle il sut recouvrer et défendre sa liberté mériterait que quelque sage lui enseignât à la bien conserver. » La gloire d’êtr: :ui-même ce sage flatta un instant le philosophe genevois ; mais bientôt il allégua ses malheurs, les persécutions dont il était l’objet et mille autres difficultés. « Mais, ainsi que le remarque Boswell, Paoli avait trop de bon sens pour confier la législation de sa patrie à un étranger qui en ignorait entiè.:ement les habitudes et les inclirations. Je sais que ce général respecte bien plus les coutumes établies que le plus beau système idéal. D'ailleurs il n'aurait pas été possible de faire accepter ce code tout à coup aux Corses ; il eut fallu les y préparer peu à peu, et, en appuyant une loi sur l'autre, former un édifice complet de jurisprudence. Paoli était dans l'intention w’accorder à Rousseau un asile, de profiter de ses talents, et surtout d'employer sa plume à retracer les exploits héroïques des vaillants insulaires. »
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sociant la foi et le courage, l'amour de la patrie et la religion, des prêtres et des moines les encourageaient à défendre la patrie, entonnaïent l’hymne de l'espérance au milieu des gémissements de la bataille, et remplissaient les fonctions de secrétaires , d’ambassadeurs, de payeurs. Rome les soute iait, et, à la place des évêques déserteurs, elle envoyait un visiteur apostolique, dont Gênes mettait la tête à prix ; le dimanche, à la messe, on célébreit un office pour les citoyens morts en défendant la patrie. Les vieillards et les femmes excitaient le courage des habitants; une femme, qui demandait à voir le général, disait : Laissez-moi passer, j'ai perdu trois fils; une autre lui dit : Mo fils est mort en combattant ; il m'en reste un autre , et j'ai fait suixante milles pour venir l’offrir à la patrie. Paoli, étonné, l’embrassa en s’écriant : Jamais je ne me suis senti aussi petit que devant cette femme magnanime.
La première campagne coûta à la France plusieurs milliers de soldats et trente millions; car l’héroïsme et la discipline y combattirent contre le désespoir favorisé par la connaissance parfaite des localités. Le duc de Choïseul, alors ministre, s’opiniâtrant à réussir, redoubla d’efforts. Les insulaires, après la déroute de Pontenuovo, victimes d’ailleurs de la trahison et de la corruption, finirent par se rendre, d'autant plus que les Anglais faisaient attendre la réalisation de leurs promesses. Puoli, véritable héros, qui avait soumis au frein les caractères indociles, apaisé les haines, inspiré
l’abnégation, secoué l’apathie, dirigé sagement ses passionset celles |
des autres, donné de la force à un ponvoir nouveau, et une importance européenne à une petite île; qui avait su transformer les factions en nation, commander avec modération, aimer la patrie avec sévérité, convertir l'honneur de la vengeance en tache d’infamie, chercha un refuge en Angleterre, où il fut accueilli avec distinction et fêté. De là il écrivait à toutesles puissances pour défendre sa cause et celle de sa patrie ; il recevait ces assurances que prodiguent d’ordinaire aux bannis ceux qui espèrent s’en faire un instrument. Les Corses, quine purent se résigner au joug, selivrèrent au brigandage, et, pendant vingt ans, enlevèrent toute sécurité à ceîte possessinn,
La France paya de beaucoup de sang et de soixante millions l'acquisition d’une île dont les produits sont nuls, mais qui est d’une très-grande importance pour la sûreté des côtes de Provence et du commerce de la Méditerranée; dans le principe , elle dut la soumettre à toute la rigueur des lois martiales, écartelant quiconque était trouvé avec des armes, et punissant celui qui rappelait le passé.
9 mai,
Ce royaume se trouvait en proie , à l’intérieur, à des souffrances et à dés agitations. Sous le ministère du duc de Bourbon, il avait été rendu de nombreuses ordonnances, bonnes ou mauvaises; on défenditde mendier, mais sans pourvoir à Pexistence des indigents. Le vol domestique, quelque minime qu’il fût , entraîna la peine de mort; ce qui assura l'impunité, attendu que personne ne dénonça plus les coupables. En 1724 le garde des sceaux d’Armenonville promulgua le Code Noir, espèce de législation appliquée au traitement des nègres dans les colonies; celui que Louis XIV avait promulgué conservait Patrocité romaine , et l’esclave yétait uné chose , comme ‘dans les: Douze Tables. L’indulgence chrétienne se fit sentir dans le: nouveau ; mais l’avidité en tira parti pour éluder les restrictions et étendre les concessions.
Deux mésures financières vinrent s’ajouter à la série de celles qui excitaient la haine sans même inspirer la crainte. La première consistait à lever, pendant douze ans, le cinquantième @a produit detoutes lesterres, et l’autre obligeait quiconque possédait une concéssion royale à en obtenir à prix d’argent la confirmation du nouveau roi, ce que l’on appelait joyeux avénement. On se procura ainsi quarante-huitmillions, dont la moitié à peine arriva au trésor.
Louis XIV avait promulgué cinquante et une lois contre les pro- :
testants avant de révoquer l’édit de Nantes. Après sa mort , beaucoup revinrent, et demandèrent à reprendre leurs assemblées ; mais beaucoup de magistrats s’armaient contre eux de l’ancienne intolérance , et prétendaient leur enlever leurs enfants pour les élever dans la foi catholique. Un édit renouvela les rigueurs dont ils étaient l’objet : tout autre culte que le culte catholique fut interdit, sous peine des galères pour les hommes, de l’emprisonnement perpétuel pour les femmes, et de la confiscation pour tous. Beaucoup d’entre eux émigrèrent, surtout en Suisse, et, comme on recommut à de pareils résultats les inconvénients de la loi, on la laissa tomber dans Poubli; mais elle attira sur le molinisme de la eour et sur le jansénisme des parlements la haine d’abord, puis le mépris. On voulut plus tard la remettre en vigueur, alors que l’incrédulité publique la rendait encore moins excusable; deux procès fameux vinrent émouvoir le public à cette époque. Un certain Jean Fabre passa sept ans aux galères à la place de son père , condamné à subir cette peine pour avoir assisté aux prêches. Jean Calas, accusé d’avoir tué son fils parce qu’il avait du penchant pour le catholicisme , fut condamné à mort, sur des preuves absurdes , par le parlement de Toulouse. Vohaire se fit l’interprète de l’indignation publique.