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Louis XV était un des plus beaux hommes de son royaume, d’un esprit vif, d’un jugement droit, mais faible et craintif, résultat de son enfance maladive et de son éducation de cour (4). Son intelligence ayant été peu cultivée , il se trouvait mal à l’aise avec les personnes ihstruites, dans un temps où l'instruction était devenue générale ; aussi préférait-il s'entourer de jeunes gens. Les exemples de la régence avaient perverti cette génération , et ce fut à peine si l'influence du cardinal-ministre empêcha d’afficher le libertinage. Entraîné, dès ses premières années , par la passion de la chasse , Île roi y passait toutes ses journées, et les terminait par des soupers d’une profusion ruineuse.
On lui fit épouser Marie Leczinska, fille du roi de Pologne détrôné, lequel se consolait dans l’infortune à l’aide de la philosophie, qui enseigne à la braver, et de la religion, qui porte même à la bénir. Marie, qui avait grandi au milieu des vertus domestiques , était un ange de bonté. Par sa condescendance , sa douceur, sa vertu et sa fécondité , elle conserva l’estime et les égards de son mari; mais elle expia par vingt-deux années de peines l’honneur de porter une couronne (2). Dans les premiers temps de leur union, Louis ne faisait nulle attention aux autres femraes; lorsqu'on faisait devant lui Péloge de quelque beauté célèbre, il demandait : £st-elle plus belle que la reine? Les courtisans travaillaient cependant à lui donner une maîtresse, dans l’espoir de devenir les maîtres par le vice ; comme Fleury l'était par la vertu; ils mirent en œuvre les séductions les plus adroites pour arracher le monarque à ses devoirs. Une fois qu’il eut goûté à cette coupe, il s’y enivra. Ses liaisons successives et presque simultanées avec cinq sœurs de la maison de Nesle scandalisèrent un monde corrompu , et firent mépriser celui qu’on avait déjà cessé d’estimer.
L'influence des femmes anéantit celle du cardinal de Fleury, qui ne put le détourner de l'alliance avec Marie-Thérèse. Quand
(1) Madame Campan dit dans ses Mémoires : « Il était fort adroït à faire certaines petites choses futiles, sur lesquelles l'attention ne s'arrête que faute de mieux. Par exemple, il faisait sauter très-bien le haut de la coque d’un œufd’ux seul coup de revers de sa fourchette : aussi en mangeait-il toujours à son grand couvert, et les badauds qui venaient le dimanche y assister retournaient chez eux moins enchantés de la belle figure du roi que de l’adresse avee laquelle il ouvrait les œufs. »
(2) L'abbé Proyart a recueilli plusieurs mots heureux de Marie Leczinska : Tirer vanité de son rang, c’est avertir qu’on est au-dessous. — La mèséèricorde des rois est de rendre la justice, et la justice des reines, c’est d'exercer la miséricorde. — Les courtisans nous crient : Donnez-nous saps compter ; et le peuple : Comptez ce que nous donnons !
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il mourut, le roi ne voulut pas nommer d’autre ministre ; le gouvernement passa dans les mains de la duchesse de Châteauroux, alors maîtresse en titre. Toutefois elle sut lui inspirer quelques sentiments virils, et le poussa à se mettre à la tête de l’armée de Flandre; mais autant le peuple s’applaudit de retrouver un roi guerrier, autant il fut scandalisé de voir au camp cette maîtresse toute-puissante, qui se vantait de faire de lui ce que Blanche de Castille faisait de saint Louis. Le roi tombe tout à coup malade à Metz; les prêtres lui reprochent le scandale de ce double adultère, lui montrent combien il serait déplorable que le petit-fils de saint Louis mourût dans les bras d’une courtisane, et l’amènent ainsi à congédier la favorite et à recevoir la reine, qui vola au chevet de son époux repentant. Louis guérit, et ie peuple, qui le croyait aussi revenu de ses erreurs, le surnomma le Bien-Aimé.
Mais bientôt il se replongea dans ses scandaleux amours. La duchesse , qui ne lui avait pardonné son renvoi qu’à la condition qu’il punirait ceux dont elle avait eu à se plaindre, mourut subitement; elle fut bientôt remplacée par la marquise de Pompadour, femme aimable et corrompue, dont l'empire survécut à l’amour. Sans être capable de combinaisons fortes et puissantes, son art était de tous les moments. Elle arrachait Louis à ses deux maux ordinaires, l’ennui et les affaires ; elle voulait tout connaître pour avoir sujet de raconter, derire, d’élever ou de rabaisser les auteurs, les magistrats, les diplomates. Éprise des arts et de tout ce qui pouvait charmer ou distraire le roi et séduire la France, elle comprit qu’elle devait s’entourer de gens de mérite et qui lui fussent dévoués. Elle réunit une bibliothèque choisie , fit établir la manufacture de tapis de la Savonnerie , augmenter la galerie du Louvre, acheter de Picot le secret de transporter la peinture d’une toile sur une autre , embellir Versailles dans le goût auquel elle a donné son nom; elle posa elle-même plus d’une fois comme modèle devant les artistes qui ornaient la demeure royale de tableaux et de statues.
Ferme dans ses résolutions, douée d”’:a coup d’œil juste, elle se mélait de la politique tant intérieure qu’extérieure , et dirigea les ministres et les génc ‘:£. pendant les vingt années qu’elle régna. Elle disposait du trésor moyennant de simples billets payables sur la seule signature du roi, sans avoir à rendre compte de l’emploi (1). Cet argent lui servit pour favoriser le mérite naissant,
(1) Sous Louis XIV les acquits de comptant montèrent à 10 millions par an; sous Louis XV, ils s'élevèrent dans une seule année jusqu’à 180 millions.
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pour soutenir les talents médiocres, qui avaient besoin d’une protection que les hommes de génie dédaignaïent; affectant des sentiments de philosophe et de philanthrope, elle secourait des pauvre: :’ des orphelins. Lors des couches de la Dauphine , elle suggéra au roi de doter six cents jeunes filles, au lieu de dépenser cet argent en fêtes ; elle en mariait elle-même un grand nombre sur ses terres, et les courtisans faisaient aussi des mariages par imitation.
Cette courtisane titrée était l’âme d’un gouvernement dont l'incapacité et la faiblessc apparaissaient de plus en plus. Nous avons vu l’impératrice Marie-Thérèse lui écrire familièrement ; aussi, flattée de cette démarche non moins que blessée des épigrammes de Frédéric II, madame de Pompadour conclut-elle avec l'Autriche, par le traité de Versailles, une alliance absurde, détestée par la nation. Pour signer ce traité, elle fit nommer l’abbé de Bernis ministre des affaires étrangères ; mais celui-ci, quoique sa créature, la détournant d’une guerre contraire aux intérêts de la France, elle lui substitua le duc de Choiseul , et mit Fouquet au ministère de la guerre. Grâce à leur concours, elle parvint à resserrer l’allianceavecl’impératrice, au grand détriment duroyaume ; car la France perdit ainsi, après d’immenses sacrifices, le Canada, le cap Breton et la Louisiane , à l’est du Mississipi, outre qu’elle dut céder à l'Espagne le reste de cette contrée, avec la Nouvelle- Orléans, pour l’indemniser de la perte de la Floride.
Lorsque la marquise sentit que le prestige de ses charmes s’évanouissait, elle s'arrange: our procurer au roi, dont elle aimait le pouvoir et non la person: des amours passagères, en prenant soin de diriger elle-même sa lubricité. Le parc aux Cerfs était une enceinte qui renfermait plusieurs habitations élégantes , peuplées de jeunes filles destinées aux plaisirs du maître. Pour l’approvisionner, on porta le trouble dans les familles les plus vertueuses, on prépara pendant des années entières des séductions à l’innocence et à la fidélité ; on y éleva jusqu’a des petites filles, pour être livrées , dans la fleur de l’âge, à l’impudicité. Quelques-unes eurent le malheur de se prendre de passion pour ce débauché sans entrailles, Toutes sortaient de ce sérail enrichies, mais dépravées ; eh cas de grossesse. on leur trouvait un mari. Il n’était pas rare non plus qu'une maîtresse du roi passât de sa couche dans un lien de prostitution , et qu’un de ses fils allât figurer sur les trétcaux ou périr dans un hôpital.
Ce harem d’un roi très-chrétien , qui sut être scandaleux même après les soupers du régent, coûta cent millions à la France.
Les courtisans se livraient à l’envi aux déportements du vice
ct à un jeu frénétique. La disposition d’une fête donnée par madaine de Pompadour; l’inconvenanc: commise par le roi, qui faisait diner en tiers entre elle et lui i: frère de sa maîtresse; la chronique lubrique des nouvelles victimes royales, tels étaient les graves intérêts dont s’occupait la cour.
Louis XV pensait que tous ses désordres lui seraient pardonnés du moment qu'il se faisait le champion de la religion catholique; il fut amené à s’allier avec l'Autriche par l’espérance de détruire ie protestantisme avec la monarchie prussienne. Avec son aïeul, il croyait que les rois étaient quelque chose de supérieur, même aux yeux de Dieu; ayant une fois menacé Choiseul de l'enfer, ce ministre lui répondit qu’il courait les mêmes risques : Pou. moi, reprit-il , c’est autre chose! je suis l’oint du Seigneur.
Blasé à trente ans, il ne recherchait les plaisirs que pour échapper à l'ennui. Incapable de manier le pouvoir avec suite, une autorité absolue lui paraissait nécessaire , et il en affichait les formes quand la ferme volonté lui manquait. Parfois il se passa de ministres, et toujours il entretint une correspondance secrète avec ses ambassadeurs près des cours étrangères, où il envoyaït même des agents particuliers et des espions. Les uns et les auives devaient lui faire des rapports rédigés avec plus de franchise qu’on n’en met d’ordinaire dans la correspondance officielle, À cette manière peu digne de surprendre la vérité, il joignait la faiblesse de ne pas savoir en profiter, et laissait son conseil prendre des mesures que la connaissance des faits ayrait dû lui faire rejeter.
L’incrédulité s’enhardissait au milieu des désordres intérieurs, et se décorait du nom de liberté de penser ; on pouvait déjà apercevoir ses tendances dans quelques actes du gouvernement. Tandis que les philosophes proclamaient que tous les citoyens doivent contribuer également aux charges publiques , les dettes de l’État conseillaient d’abolir les couvents pour s’approprier leurs biens. Le contrôleur général Machault défendit d'établir aucun collége, séminaire, maison religieuse ou hôpital sans licence du roi, et décréta qu’un homme de mainmorte ne pouvait acquérir, recevoir ou posséder sans une concession légale. Le clergé n’osa s’y opposer ; mais il en fut autrement de la prétention d’obtenir un état général de ses biens, afin de substituer au don gratuit une taxe régulière.
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cluait du saint ministère des personnes pieuses ou considérées , et en laissait mourir d’autres sans sacrements. En 1730 il fut défendu en lit de justice, sous peine de rébellion, de se livrer à aucune discussion sur la grâce et sur les limites de l'autorité ecclésiastique; mais, si les jansénisies ne composaient plus de Provinciales, ils exhalaient leur bile dans de mauvaises chansons, et mettaient en avant des miracles, au grand profit de l’irréligion. De plus, leurs ennemis ‘essaient de les dénoncer comme des perturbateurs et des vers lautorité. L’archevêque de Paris, Christophe te mt, prélat vertueux et charitable, mais fort obsti “ame un sacrilége , d’administrer le viatique aux 5 suspects de jansénisme; il enjoignit en conséquence «| ecorder qu’à ceux qui justifieraient d’un billet de confession délivré par le curé de leur paroisse. Grande rumeur à ce sujet : le parlement déclara que. le prélat s’était rendu coupable d’abus; que la bulle Unigenitus n’était pas article de foi , et il défendit de refuser la comœunion sans autre cause que le défaut de certificat du curé. ;
Ainsi commença entre le clergé et le parlement une guerre acharnée, ridicule dans ses détails, mais terrible dans ses conséquences : «on voyait chaque jour le bourreau brûler des pastorales d’évêques qui contestaient la juridiction du parlement ; des sergents de justice faire communier les malades, la baïonnette au bout du fusil (1). » Les écrits et les discours multipliaient les profanations, en discréditant les deux partis et en faisant beau jeu à l’incrédulité. Les choses allèrent même si loin que le parlement séquestra les biens de l’archevêque, et proposa de convoquer les pairs pour le mettre en jugement.
Le conseil du roi cassa cet arrêt, ainsi que le premier; mais la guerre s’envenima. Le parlement, qui n’avait pas demandé mieux que de mettre à profit l’occasion pour faire de l’autorité, dépassa ses attributions, et le roi l’exila ; toutefois il le rappela à l’occasion de la naissance du Dauphin, et un silence perpétuel fut commandé au parlement comme au clergé; mais était-ce chose possible? Benoît XIV, appelé à émettre son opinion, répondit par l’encyclique Ex omnibus christiani orbis, où il déclara que la bulle Unigenitus faisait règle de foi, et qu’on .ne pouvait y contrevenir sans danger pour son salut ;. il permettait toutefois d’administrer les sacrements aux dissidents malades , pourvu qu’ils ne fussent pas publiquement opposés à la bulle.