‹ Histoire universelle [microforme] (volume 5)Chapitre 34 sur 245 · FRANCE. = MŒURS · texte numérisé non relu

FRANCE. = MŒURS

qu’elle durerait autant que lui , et il ne s’inquiétait pas de ce qui arriverait après sa mort. Lorsque , atteint de la petite vérole , il toucha à ses derniers moments , son chapelain s’exprima en ces termes : Bien que le roi ne doive compte de sa conduite qu'à Dieu, {l regrette d'avoir causé du scandale. à ses sujets, et déclare ne plus vouloir vivre que pour soutenir la religion et pour faire le bien de ses peuples.

Ainsi il n’était pas jusqu’à un devoir d’humilité chrétienne qui ne devint un arte d’orgueil de la part de cette monarchie près de se dissoudre , et qui pourtant protestait encore de sa toute-puissance.

CHAIPTRE VII.

Les faits du règne de Louis XV nous ont offert en partie les mœurs et les opinions de ce temps. Déjà, sous Louis XIV, elles s'étaient relâchées malgré l’austérité du vieux roi, qui ne punissait pas les excès de peur de causer du scandale. Madame de Maintenon , qui s’était vantée d’avoir mis la dévotion à la mode, eut le temps de voir combien les modes durent peu. L’hypocrisie, dernier hommage rendu à l’absolutisme royal , se trahissait partout , et l’on imitait plutôt le libertinage raffiné de Ninon que les bigoteries du roi et de sa compagne. Il s’était formé autour de cette courtisane célèbre une société de débauchés qui se divertissaient à chanter, au bruit des verres, les poésies joyeuses de Chaulieu et les couplets impies de Jean-Baptiste Rousseau. Les incrédules se réunissaient chez le prince de Conti. Molière avait pu

. déjà, sans scandaliser les oreilles , débiter sur la scène ses plai-

santeries souvent trop crues; en 1709 Lesage fit représenter son Turcaret, portrait sans voile d’une société des plus dépravées. Dans un pays habitué à se modeler sur la cour, rien ne fut plus funeste que les exemples du régent. Qui se serait permis de calculer ses dépenses , quand on voyait prodiguer pour l’acha d’un diamant des trésors que réclamaient en vain les besoins pu

blics ? Qui aurait osé se montrer sobre et chaste au milieu des petits soupers ? Les courtisans même sans passion affichaient le désordre et la débauche, et se montraient ivres quand le prince chancelait.

Les bals masqués commencèrent en 1716 , et il en fut donné jusqu’à huit par semaine. Les petites maisons, où les seigneurs se dédommageaient, dans la familiarité , de la représentation génanté à laquelle ils étaient condamnés dans leurs hôtels , avaient disparu sous le grand roi; mais elles se multiplièrent après lui.

Le parti de la duchesse blämait ce relâchement ; et quelques honorables débris de Port-Royal s’opposaient au torrent; mais la plupart s’y laissaient entraîner, On avait honte du bonheur doméstique ; et l’on éommençait à rougir de se miontrer avec sa femme. Une dangereuse nécessité de se faire des amis et de Îles conserver introduisit le sigisbéisme; on stipula, dans les contrats de mariage, que la femme ne serait pas obligée d’habiter la terre du mari.

Le palais du régent servait de lieu d’asile contre les lois prohibitives du jeu , qui appoñtait làses joies fébriles. La princesse de Valois , âgé de dix-huit ans et fiancée au duc de Modène , allait rejoindre son époux, précédée de tailleurs de pharaon , et passait la nuit à jouer, le jourà dormir. Les plus hauts personnages se livraient à cette passion, et leur ivresse se répandait dans:les provinces ;. il se forma alorsune classe particulière de gens, celle des chevaliers d'industrie, qui vivaient en grands seigneurs et en débauchés, sans autres ressources que celles que leur offraient l’escroquerie et les cartes. Le gouvernement , ne pouvant les empèêcher, songea à surveiller les jeux, et autorisa huit académies, moyennant une somme de huit cent mille livres , destinée à assister les pauvres honteux.

Ainsi la noblesse, déjà sur le bord de l’abîme, s’en rapprochait insouciante au milieu des fêtes, des intrigues et d’une corruption voilée d’élégance. Les sociétés épicuriennes du Temple, de Sceaux, du Caveau, en partie bachiques, en partie littéraires ; où le talent particulier de chacun était mis à contribution pour Pamusement de tous , acquirent alors de la célébrité,

Les mœurs éprouvèrent une nouvelle secousse de la rapidité avec laquelle la banque de Law enrichit les uns et appauvrit les autres. Dans l’ardeur du gain, les habits galonnés se trouvèrent en contact avec les souquenilles , et les idées économiques , en se répandant, relevèrent le commerce de cette abjection qui lui avait été imprimée jusque-là : alors le luxe devint plus ingénieux , maïs frivole, éphémère ; les vastes galeries firent place à des appartements séparés , fournis de toutes les commodités que purent réclamer l’étude et les plaisirs secrets. Les arts représentèrent des scènes non plus seulement voluptueuses, mais libertines ; les gens

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de lettres , devenus les courtisans du public, étudièrent l’art de plaire , de profiter du moment, et quétèrent les applaudissements des salons. L'usagé des miroirs s’accrut, et on les disposa avee artifice ; les porcélaines et les curiosités apportées de l'Inde garnirent les apparteinents : oû rechéreha l'usage des parfums , et l’on cultiva les fleurs pour se dontier un air de simplicité qui contrastait avec la foule des valets habillés d’écarlate , lé chapeau chargé de grandes plümes, et dont le service n’était pas sans scandale. Leur mérite suprême était de connaître le blason et les livrées, pour savoir à quels carrosses celui de leur maître devait céder le pas , et ceux sur lesquels il était en droit de le prendre ; une erreur les exposait à être battus en pleine rue, ou chassés de la maison, Les laquais, employés d’abord à jouer dés instruments aux heures d’oisiveté, restaient alors désœuvrés dans les antichambres , jusqu’au moment où leur sétvice les appelait à courir devant les chevaux de leurs maîtres.

L'usagé du thé s’introduisit alors, à limitation des Anglais, tandis que s’étendait celui du café , du chocolat et des vins de luxe. Les habits se chargèrent moins ‘d'omemouts , et s’ajustèrent au corps, selon la mode séptentrionale ; l'ampleur des: perruques diminua, et beaucoup d’hommes se. montrèrent avec leurs cheveux. Cependant Franklin calculait plus tard encore que la France pouvait lever uné armée avec les perruquiers , et l’entretenir avec la poudre qu’ils émployaient, Les grosses dépenses ruinaient les famillés, ce qui les contraignait de faire taire leurs prétentions aristocratiques , pour s’allier à la roture opulente, et jeter, comme On disait , du fumier bourgeois sut les terres féodales. Louis XIV avait naguère cajolé le. banquier Bernard; l'aristocratie prit exemple sur lui sans imiter sa dignité , et humilia ses quartiers devant un coffre-fort. Des : ::5ciants enrichis par les spéculations s'élevèrent à côté de familles Jans lesquelles la toge ou le bâtoa de maréchal était un héritage traditionnel; en oubliant leur huruble. origine, ils devinrent plus ridicules que la noblesse ne l'était ellemême.en oubliant ses prétentions.

Cependant loisiveté , la galanterie , la promptitude à dégaîner pour un oùi ou un non, passaient encore pour le caractère distinctif d’une illustre naissance : « J’ai vu, dit le prince de Ligne (4), les jeunes gens de qualité habillés des pieds à la tête et l'épée au côté à sept heures du matin; on n’allait pas à pied dans la rue, mais à cheval avec une grande suite , et jamais au trot; les grandes

(1) La Vieille Europe. \

dames avaient des heiduques à la portière , des pages et une foule de laquais sur la voiture. Les enfants tremblaient devant leur mère ; les demoiselles n’osaient presque parler devant les femmes mariées ; les ministres écoutaient sans répondre ; mais, les grandes actions une fois connues, ils faisaient pleuvoir sur ceux qui les avaient faites les bénéfices et les distinctions. »

Le théâtre était bien loin de l'importance et de l’universalité qu’il a acquises depuis ce temps; il causait encore aux âmes timorées une espèce de scandale. En Italie, les ecclésiastiques qui préchaient le carême défendaient les spectacles aux fidèles; le P. Tornielli en détorrna les habitants de Novare , et Genève ne voulut jamais l’admettre dans ses murs. Lorsque M. de Muy, ami du Dauphin fils de Louis XV, et depuis ministre sous Louis XVI, fut chargé de conduire dans Paris le roi de Danemark pour lui faire visiter cette capitale, il prit congé de lui à l’entrée du théâtre, où sa religion lui défendait d’entrer (4).

Les divertissements favoris du beau monde étaient toujours les bals, les fêtes, les intrigues galantes. Les grands seigneurs et les financiers affichaient la possession coûteuse des danseuses et des cantatrices, à la, porte desquelles on voyait stationner leurs équipages; les filles entretenues, traînées dans des carrosses à quatre chevaux, brillaient dans les promenades,

Les salors ot la conversation étaient devenus un besoin général pour les Français; ils acquirent donc cet art de la causerie, qui leur est propre, mais qui va se perdant chaque jour. Pour y avoir des succès, il fallait une certaine culture d’esprit, et cela coûtait * peu de travail; de là, une curiosité générale, qui s’en tenait le plus souvent à la surface des choses. Ainsi s’étendait cet esprit de société qui nivelle les rangs sociaux, cet excès de politesse qui naît de la sécheresse des sentiments ou la produit , qui fait des citoyens sans zèle, des écrivains sans originalité, des familles sans bonheur intérieur,

(1) Les théâtres des jésuites étaient une chose à part. Chaque collége avait le sien, où les acteurs se renouvelaient avec les élèves, et chacun avait son répertoire, qui embrassait la tragédie, la comédie, l’opéra, le hallet et les dialogues. L'amour et toutes les passions dangereuses en étaient baunies ; il n’y avait point de rôles de femmes, c'est-à-dire qu'il y manquait les ressources les plus habituelles de la scène. Ils représentaient à Rome, en 1706, l& Prise de Jérusalem, ét la Passion de Jésus-Christ, où figuraient le Péché, la Pénitence, la Grdce. Le P. Granelli composa dans: ce genre plusieurs tragédies qui ne sont pas les plus mauvaises du théâtre italien, Parfois aussi les élèves allaient jouer hors du collége; ceux de Reims dansèrent un ballet héroïque lors du sacre de Louis XV, et ceux du collége Louis le Grand représentèrent aux Tuileries Grégoire, ou les Inconvénients de la grandeur.

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PRANCE. — MŒURS, 97

Si la galanterie apprit aux Français à attacher de l’importance à des riens , l’égoisme s’en trouva corrigé, l’ambition tempérée; elle inspira le respect pour la faiblesse , l’aversion pour la cupidité et les autres penchants ignobles , une franchise et une dignité de manières qui tenait de la générosité , un caractère communicatif et cette aimable urbanité qui n’a été égalée par aucune nation, Il est vrai que les étrangers leur reprochaient d’être tous coulés dans le même moule, d’avoir le même maintien, le même habillement , le même langage, les mêmes idées , les mêmes défauts, la même manière de vivre (1). Voir un Français, disaient-ils , c'est les connaitre tous.

Il n'y avait point de mœurs politiques ; car on ne trouvait guère de voies ouvertes pour exercer l’éloquence et former aux affaires publiques, ou pour conduire à la gloire. Il ne restait que la carrière des emplois, qui, dédaignés par les grands seigneurs , demeuraient le partage de la petite noblesse. La magistrature héréditaire des parlements s’occupait seule de la nation,

Ainsi, au lieu de faire de l’opposition au gouvernement, tout le monde recherchait avidement la protection de la cour, aspirait à la noblesse , et d’honnêtes bourgeois aimaient à se dire cousins des grandes familles et parents des maîtresses du roi. Le tailleur, le cordonnier voulaient pouvoir s’intituler fournisseurs du roi, et s’occupaient plus du protecteur que des pratiques, satisfaits de respirer, ne fûüt-ce qu’aux derniers confins , dans l’atmosphère de la cour ; lui plaire était le principal mérite.

Les cadets de famille, voués au célibat ou à la nullité pour soutenir le lustre de leurs maisons, devenaient autant de héros de corruption, et se livraient à des intrigues de galanterie qui les préparaient aux intrigues de l’ambition. De là l'influence des femmes , devenues le véritable pouvoir ; aussi les hommes cher-

(1) « Qu'on me pardonne de le dire, le Français, le premier des Européens , le premier des hommes les plus civilisés.…, avait dans son langage les habitudes du perroquet et dans ses actions des habitudes du singe. 11 disait ce qu’il entendait; il faisait ce qu’il voyait faire ; il disait les mêmes choses dans les mêmes termes qu’un autre, il grasseyait, il traînait ses paroles, il expédiait et barbouillait ce qu’il disait, suivant que ses modèles avaient l’une ou l’autre habi- . tude, Tous étaient habillés de même; mêmes formes, mêmes couleurs ; tous montaient à cheval de la même manière, dansaient de même , avaient la même contenance, la même tournure. Les Anglais, en venant autrefois en France, étaient frappés de cette ressemblance affectée. Ils croyaient toujours rencontrer la même personne au théâtre, au boulevard, au bois de Boulogne; ils trouvaient quelque chose de servile dans ce calque général des manières et du langage. » ROEDERER, Louis XII, vol. INT, p. 226.

chaient-ils à les séduire pour obtenir à la fois leurs bonnes grâces et leur protection. La beauté, la richesse, les sollicitations étaient mises en jeu dans ce but ; on cédait sans scrupule sa maîtresse et au besoin sa femme. Les dames voulaient avoir de l'argent pour se parer, et se parer afin de pouvoir choisir parmi leurs adorateurs ; puis elles se faisaient protectrices par ennui, par engagement, par obligeance , par amour. Ainsi se mélaient l’ambition et la galanterie. Les charges vénales seules restaient en dehors de ce confit d'intrigues. Les autres carrières commengaient par des affaires de cœur, où le cœur, à vrai dire, n’avait guère de part, et les habitudes frivoles contractées dans la jeunesse se conservaient sous les cheveux blancs. Les gens honnêtes restaient à part des gens à la mode , ceux qui s’occupaient d'affaires de ceux dont la vie se passait à des fadaises, et les hommes raisonnables des petitsmaitres et des muguets.

Quiconque connaissait l’art de s’élever abandonnait la carrière paternelle pour prendre son essor, et, parvenu aux charges en rampant ; il y portait l'habitude de la servilité. L'administration procédait sans bruit, sans rencontrer d'obstacles ; on prévenait au contraire ses ordres, où les outre-passait même, et on lui épargnait ainsi la honte de commander une injustice. Le gouverne ment pesait donc d'autant plus sur ceux qui n’occupaient pas une certaine position ; © c'était un malheur d’être un particulier sans appui là aù les protégés pouvaient tout,

Les grades militaires étaient également réservés aux gens titrés ou aux gens de crédit; bien plus, c'était par des moyens semblables qu’on obtenait les dignités ecclésiastiques et les bénéfices. L'abbé Cotin faisait des madrigaux amoureux , l’abbé Grécourt des poésies licencieuses, l'abbé de Pure PHistoire galante des Précieuses, V'abbé d’Aubignac la Relation du royaume de la Coquelterie.

L’ancien esprit trouvait encore quelques représentants dans les cercles de la duchesse du Maine ; la plupart des autres portaient leurs hommages à quelque facile Ninon. La modestie, la solitude studieuse n’étaient plus à l’usage des écrivains qui, étalant des connaissances variées, cherchaient dans les ruelles des applaudissements éphémères , et donnaient de l'importance à des bagatelles. Au milieu de cette société élégante, de ce monde léger, au milieu de la mollesse des mœurs et de la hardiesse des idées, le nombre des pamphlets s’accrut immensément ; il se forma une basse littérature , qui, mercenaire et clandestine, donna de la publicité à tous les scandales, divulgua , en style obscène, les pen-

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Les riens importants, les subtilités graciouses et, par suite, le beau sexe obtinrent tout crédit, au préjudice des travaux sérieux et des intelligences d'élite. Des vers licencieux ou piquants, les romans de l'abbé Prévost, de madumé de Graffigny, de Crébillon fils, les Lettres pérsanes, Gil Blas, la Pucelle de Voltaire offraient à la classe oisive, qui demandait des jouissancés intellectuelles et littéraires , un amusement plein d'attrait, Lorsque Fontenelle, ce débris respecté du siècle précédent ; eut introduit l'astronomie dans les boudoirs élégants, on prétendit connaître Newton, et l'on se mit à mettre en parallèle avec lui le pédant Maupertuis, de même que Leibniz avec Locke. Un billet de Voltaire , une épigramme de Piron, une comédie , un roman nouveau étaient un événement dont tous les salons s’occupaient; on dissertait au lieu de s’abandonner à l’aimable causerie , à cette aisance pleine de charmes qui y régnait autrefois (1). 11 résultait de ce vernis de connaissances superficielles que la profondeur du savoir paraissait superflue, de même que la subtilité détruisait toute espèce de foi. Des femmes à la mode distribuaient dans leurs entretiens la gloire, le ridicule, Finfamie, et l’on n’aurait pu sans elles se faire un nom dans la société.

La maison de madame Geoffrin et celle de madame de Tencin devinrent ce qu'était autrefois l'hôtel de Rambouillet, Cette dernière, religieuse défroquée, voulait ressusciter Ninon, et exposait ses enfants sur la voie publique. Prostituée à Dubois, aimée de Montesquieu, ambitieuse pour les autres ; elle réunissait chez elle les hommes les plus spirituels du jour, qu’elle appelait ses béles et sa ménagerie.

L'esprit servait de-manteau à tout, au vol, à l'infamie ; même à une basse origine : il en résultait que, tout en, nuisant, il rendait l’autorité plus douce, le clergé plus tolérant, la noblesse moins arrogante ; qu'il rapprochait les personnes sans confondre les classes; qu’il introduisait une politesse générale. où. l’aristocratie perdait ses passions tout en conservant ses manières distinguées, et obtenait que les droits de l'intelligence allassent de pair avec ceux de la naissance.

Cest ainsi qu’au moment où la cour perdait de sa considération,

(1) « Cette anatomie de l’Ame s’est glissée jusque dans nos conversations ; on y disserte, on n'y parle plus, et nos sociétés ont perdu leurs principaux agréments, la chaleur et la gaieté,» D'Aceusent , Préf. de l’Encycl.

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les gens de lettres acquirent une position indépendante, et s’aperçurent de leur importance. Hume, venu alors à Paris, restait étonné de ce culte pour l'esprit, ét ik écrivait à Robertson : « Je veux demeurer ici ; les littérateurs et les lettres y sont traités bien mieux que chez nos’barbares turbulents de Londres (1). »

Cette manie du bel esprit, qui sert de masque à l'ignorance, alla jusqu’à chercher le succès dans les attaques dirigées contre les choses les plus saintes, et l’obscène gaieté des soupers du régent ouvrit la voie aux orgies de ’impiété. Les beaux esprits voulurent donc être esprits forts; se décernant le titre de philosophes, la force consista pour eux à fouler aux pieds les idées reçues par l’éducation en matière de foi. Dans des salons resplendissants de glaces, de dorures, de brillants médaillons, de guirlandes , raffinements de la mode pour raviver le goût blasé , l’incrédulité venait faire parade de ses moqueries ; le blasphème était le bienvenu quand il se présentait en costume élégant, chargé de dentelles, alors surtout qu’il était aiguisé de traits spirituels. On invitait au repas Moïse et les prophètes; la Bible se trouvait mêlée aux fumées de l'ivresse, et les jours consacrés par l’Église étaient choisis pour les orgies les plus scandaleuses.

Hors de l’esprit, il ne restait rien, ni foi, ni enthousiasme, ni dévouement à la vérité non plus qu’à la patrie, confondue dans le mot vague de genre humain; on se raillait de tout, on ne suivait que le caprice, et l’on ne s’appuyait que sur sa propre raison.

Cet état de choses ne faisait qu’augmenter l'influence de Paris, qui grandissait à mesure que Ja sociabilité s’était répandue parmi la noblesse. En 1474, Louis XI avait voulu faire une revue des habitants de cette capitale en état de porter les armes ; comme il en trouva cent mille vêtus d’écarlate avec des croix blanches, il s’en effraya, et ne renouvela point un spectacle qui révélait aux Parisiens leur force. Henri III disait de Paris que c’était une trop grosse tête, et il songeait à la diminuer. Sous la régence, sa population s’accrut immensément. Le faubourg Saint-Germain se forma , sous Condé , précisément à l’endroit où il avait ordonné qu’on n’élevât que des cabanes.

(1) Mais d’Alembert disait plus sensément : « Les savants n’ont pas toujours besoin d’être récompensés pour se multiplier; témoin l’Angleterre, à qui les sciences doivent tant sans que le gouvernement fasse rien pour elles. Il est vrai que la ration les considère, qu’elle les respecte même; cette espèce de récompense, supérieure à toutes les autres, est sans doute le moyen le plus sûr de faire fleurir les sciences ct les arts, parce que c’est le gouvernement qui donne les places et le.public qui distribue l'estime. » Disc. prél. à l’Encycl.

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Dans Paris s’agitaient en outre les sociétés secrètes , autre imitation anglaise. La vanité a voulu reporter à une antiquité éloignée le berceau de la franc-maçonnerie. Tout ce que les sociétés secrètes ont pu inventer de songes pour se parer d’une ancienne origine a été adopté par cette dernière. Les uns la font dériver du temple de Salomon, les autres des mystères égyptiens ; elle aurait été perfectionnée par Manès, dont les disciples répandirent le culte du G. A. D. L. U. (grand architecte de l'univers). Dans les premiers temps, disait-on, elle enseigna la civilisation aux Européens, sous le nom de Pythagore; puis, au moyen âge, elle conserva les traditions du savoir; enfin, les Européens y furent initiés à l’époque des croisades par l'intermédiaire des Hospitaliers et des Templiers, à la destruction desquels elle survécut dans le mystère. En réalité, les loges maçonniques n'étaient, comme nous l’avons dit, qu’une des nombreuses associations à ’aide desquelles l’industrie cherchait au moyen âge une défense a milieu de tant d’ennemis, une assistance dans une si grande pénurie de ressources. La tradition des méthodes architectoniques était conservée parmi ses affiliés avec le soin jaloux commun alors à toutes les méthodes. Cette association fut reconnue par les princes, et l’empereur Maximilien en confirma les statuts (1).

Des traces historiques de la franc-maçonnerie apparaissent en Angleterre dès 1327, ettous les lords en faisaient partie ; en 4425, le parlement défendit les chapitres et les réunions des francs-maçons, mais Henri VI les autorisa de nouveau ; en 1592, ils étaient proiégés par Henri VII, et avaient pour dignitaires les premiers officiers de la couronne, à la tête desquels ce roi, en costume de franc-maçon, posa la première pierre de Westminster. Durant la révolution d'Angleterre, la tyrannie dominante et l’humeur taciturne de ce peuple portèrent à constituer des sociétés secrètes ; elles furent entées sur les loges maçonniques, tolérées dans le pays, pour qu’on ne les considérât pas comme des innovations

(1) Ceux qui ne se soucient pas de se plonger dans une foule d’écrits mystiques aussi obscurs que bizarres peuvent trouver des lumières à ce sujet dans un livre assez étrange d’un auteur italien, intitulé. 77 mis{ero dell amor platonico del medio evo, derivato da’ misteri antichi, par Gasriez Rosserri, 5 vol. ; Londres, 1840. Tout s’y trouve appuyé sur l'existence de sociétés secrètes, où les anciens mystères auraient été Conservés par tradition. La franc-maçonnerie, comme on le pense bien, y tient une grande place, et il en est parlé principalement dans le tome III. Voyes aussi BECHEILINI, La Maçonnerie considérée comme le résultat des religions égyptienne, juive et chrétienne ; Gand 1828.

Esprit du dogme de ia franc-maconnerie; Bruxelles, 1825.

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dans le cas où elles seraient: découvertes , et on les entoura ds ces symboles bibliques dont.le langage d’alors était tout rempli.

Les jacobites exilés ‘les! apportèrent en France; mais; outre qu’on y est moins amateur du secret ; la persécution soupçonneuse dé: Louis XIV les empêcha de se propager. Le prétendant anglais en institua plusieurs; le régent, qui aimait tout ce qui pouvait offrir à la eoncupiscence l’aiguillon du mystère et de la prohibition, se prit de goût pour cette mode anglaise comme pour toutes les autres; la première loge fut tenue en 4725, sous la présidence de:trois chefs étrangers , lord Derwemwater, le chevalier Maskeline et sir Heguettye. À cette époque précisément, la franc-maçonnerie cessait d’être secrète en Angleterre; au mois d'avril 4724, il fut tenu, sous la présidence du grand maître comte Alkeith , une assemblée publique où cinq adeptes, après avoir reçu le tablier de cuir, le marteau et la truelle, allèrent, dans cet affublement, se promener à travers la ville.

En 1736, lors du départ de lord Harnonester, second grand maître, de France , la, cour donna à entendre que, si le choix tombait sur.un-Français, il serait mis à la Bastille. Le due d’Antin fut cependant élu, :et sous lui la maçonnerie française parvint à s'établir à demeure, Sous le comte de Clermont, prince du sang, en 1744, les, loges .furent défendues ; mais cette défense les fit augmenter et se répandre dans les provinces ; enfin celles de Paris s’affranchirent de la dépendance de celles d'Angleterre.

Michel Ramsay, membre de l’Académie de Londres, gouverneur des fils du prétendant et auteur estimé de différents ouvrages, qui, converti par Fénelon , avait renoncé au déisme, fut un des plus ardents propagateurs de la maçonnerie en France. Selon lui, elle avait été instituée en Palestine , au temps des croisades, pour réédifier les églises détruites par les Sarrasins; elle avait dû, disait-il, se modifier en Angleterre, pour ne pas “auser d’ombrage à la reine Élisabeth, qui voyait dans les francs-maçons des papistes déguisés. Ramsay se proposait, en sa qualité de grand chancelier de l’association , de convoquer à Paris les députés de toutes lesloges de l’Europe, et de faire consentir tous les membres, qu’il évaluait à. trois mille, à verser dix louis par tête pour l’impression d’un dictionnaire français qui aurait compris les arts libéraux. Les discours que l’on prononçait à leurs soupers de chaque semaine roulaient ordinairement sur ce sujet.

Ramsay fut dissuadé par le ministre Fleury de donner suite à ce concile. Plus tard, il écrivit l’ Histoire de la franc-maçonnerie, qui ne fut pas imprimée; mais il convient qu’elle avait beaucoup

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contribué à la restauration des Stuarts sur le trône d'Angleterre,

Cette association conserva dans la Grande-Bretagne un caractère sérieux ; mais elle se convertit ailleurs en réunions joyeuses, en hérésie bienfaisante qui se rendait utile par des secours mutuels ; elle offrait le type d’une société constituée sur des principes tout autres que ceux de la société civile. Dans ses loges, en effet, on ne connaissait aucune prérogative héréditaire ; sur les murs du cabinet des réflexions, au milieu des tentures noires et des emblèmes de la mort, on lisait : Si {u fais cas des distinctions humaines ; sors; elles sont inconnues ici. Le néophyte entendait l’orateur proclamer que le but de la maçonnerie était d’effacer toute distinction de race, de couleur, de patrie, d’éteindre les haines nationales et le fanatisme, de même que les sages des climats divers avaient élevé le temple à l’architecte de l'univers; sur le trône du vénérable de chaque loge, on voyait le triangle avec le nom hébreu de Jéhova, pour annoncer que lunique devoir religieux de l’initié était d’adorer Dieu; Comme les loges comptaient une foule d’individus ennemis des subversions sociales , les plus ardents instituèrent de nouveaux grades secrets, auxquels on n’arrivait qu’à travers des épreuves , calculées pour attester le progrès de l’éducation révolutionnaire. Il y eut done trente-trois grades , dunt les quatre premiers se distinguent par des symboles de maçons; du cinquième au dix-huitième, ils indiquent une chevalerie religieuse; au trentième, on reçoit la solution du problème indiqué dans les précédents.

Ce mystère était pour les imaginations un attrait et un stimue lant. Les visionnaires y apercevaient une école de perfections chimériques et un mysticisme ténébreux, les charlatans un amas de prestiges; certaines gens s’en servirent pour se livrer à des escroqueries ; un plus grand nombre trouvèrent dans cette institution une ressource pour venir en aide à l’indigence.

il était impossible que les princes ne prissent pas en défiance ces réunions secrètes, cette intelligence mystérieuse entre gens de tous les climats; les loges furent donc proscrites en France d’abord en 1729, puis en Hollande en 1735, et successivement en Flandre, en Suède, en Pologne , en Espagne , en Portugal, en Hongrie, en Suisse. À Vienne, en l’année 1743, une loge fut envahie par des soldats; les francs-maçons remirent leurs épees, et furent arrêtés ou relâchés sur parole. De là une grande rumeur, attendu que dans le nombre se trouvaient des personnes de haut rang ; mais ils déclarèrent ne pouvoir répondre à l’interrogatoire , liés qu'ils étaient par la promesse du secret. Le gouvernement se

contenta de cette fin de non-recevoir, et les mit en liberté , en se cont bornant à prohiber les réunions de ce genre. à se

Déjà Clément XII les avait excommuniés en Italie ; Benoît XIV poin renouvela l’anathème , et aussitôt Charles IIT leur appliqua dans inve le royaume de Naples, où ils étaient très-répandus, les peines portées contre les perturbateurs de la tranquillité publique. Les il fit autres princes l’imitèrent. linu

= ri hr et ne +

De semblables défenses donnèrent à ces sociétés l'attrait d’un et vo danger à braver, et tout ce qui pensait voulut y être affilié ; les et nd discours y roulaient sur ce que la philosophie d’alors révait de Or plus hardi, et ne contribuèrent pas peu à répandre les idées queld révolutionnaires (4), surtout lorsqu’elles se mirent en rapport scien avec les illuminés de l’Allemagne. subti

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