‹ Histoire universelle [microforme] (volume 5)Chapitre 37 sur 245 · LESAGE, PRÉVOST · texte numérisé non relu

LESAGE, PRÉVOST

du siècle précédent. La nouvelle engeance des fournisseurs et des agioteurs, contre lesquels il lança ses traits les plus mordants, fit tout pour empêcher la représentation de son Turcaret (1709) ; ils lui cffrirent vainement cent mille francs pour le retirer. Il avait déjà quarante-cinq ans lorsqu'il emprunta au Diablo cojuelo de Louis Velez de Guevéra l’idée de son Diable Botteux, Malgré luniformité d'invention et le décousu des aventures , l'ouvrage eut un grand succès à cause des personnalités qui s’y trouvent ; car les Lettres persanes avaient mis à la mode les allusions politiques et scandaleuses dans les romans. Si Asmodée est un bon diable, observateur de scènes disparates, Gi Blas est un homme , cé qui rend la composition plus naturelle. Mais l’esprit d'observation maligne y domine aussi ;.la curiosité y est soutenue , et l'auteur produit le ridicule à l’aide des contrastes qu'offre une longue galerie de portraits, où l’on ne rencontre pas un honnête homme. La nouveauté de ce roman, à cette époque , consiste à affronter la vérité, que l'auteur découvre avec justesse et qu’il exprime avec vigueur. On n’y trouve jamais de sentiments élevés et chevaleresques ; l’égoïsme, la servilité , la pusillanimité de l’espèce humaine y sont retracés sans dégoût. Les aventuresscandaleuses des romans sont, du reste, des idylles auprès de tout ce qui se passait alors journellement. Lesage pense avec liberté, sans être toutefois ni révolutionnaire, ni irréligieux ; il ne ménage pas la cour, parodie Voltaire, mais toujours avec cette tranquillité d’Ame qui fut le partage de sa vie. Ceux qui ont prétendu qu'il avait traduit Gil Blas d’après un manuscrit espagnol que personne n’a jamais pu représenter, n’ont fait que rendre témoignage de la fidélité avec laquelle il avait rendu les usages espagnols.

L’abbé Prévost eut une existence aussi remplie d’aventures qu’on en peut trouver dans ses romans. Élevé chez les jésuites , il se fait soldat , redevient jésuite fervent , après quoi on le voit officier libertin; pauvre et riche tour à tour, il s’ensevelit , après avoir perdu une maîtresse , chez les religieux de Saint-Maur, à l’âge de vingt-deux ans; il prêche , il travaille aux collections , et, au milieu de ces occupations , le goût du monde lui revient ; il écrit un roman, et égaye les longues soirées des révérends pères en leur racontant des aventures. 11 obtient la permission de passer dans le couvent de Cluny, dont l’observance est moins rigide ; mais, ne se trouvant pas encore satisfait, il s’enfuit en Hollande , où il publie les Mémoires d'un homme de qualité ; la vivacité avec laquelle il y dépeint les passions atteste qu’elles n'étaient pas éteintes dans son cœur. En effet, s’étant uni à une protestante, il

se réfugie en Angleterre, où il fait paraître le Pour et le Contre, Cléveland et Manon Lescaut. Ses aventures plus que ses ouvrages lui procurent de la célébrité. De retour en France, il publie l’Histoire des voyages, traduite en partic de l’anglais, et supérieure à la collection décolorée de La Harpe, Il venait de mourir à l’âge de soixante-quatre ans, et l’on procédait à son autopsie, lorsque l’on s’aperçut que son cœur battait encore sous le scalpel du chirurgien.

S'il eût travaillé davantage ses romans, il aurait devancé les écrivains modernes par la passion et le naturel , par une extrême habileté dans l’enchaînement des aventures , et par l’art de .dé-

* velopper l'intérêt. Il leur donne d’autant plus de vie que souvent il se peint lui-même. Dans Manon Lescaut , il introduit les personnages les plus dégradés, et cependant quel intérêt soutenu, que de vérité dans les égarements d’une âme honnête, qui redevient noble et même sublime par l’excès du malheur !

Marivaux , dont les regards se portaient sur le petit côté des événements humains , eut des succès dans le roman, qui, plus que le drame, comporte les lenteurs,

Parmi les divers romans de madame de Tencin on cite , pour la passion et le naturel, le Comte de Comminges. La dernière scène, où la jeune femme qui est devenue moine à la Trappe en déguisant son sexe, fait à haute voix sa confession sur son lit de mort, et révèle sa passion en présence du comte, qui par amour pour elle s’est voué aux mêmes austérités , cette scène , disonsnous, est un morceau admirable.

Nous pourrions citer encore ici Pluche , heureux coloriste du Spectacle de la nature, et Le Franc de Pompignan , homme aux idées sérieuses et aux vers travaillés, qui tous deux poursuivaient des réformes sans révolution ; mais l’avenir n’était pas pour eux.

L'Europe s'était habituée à demander à la littérature française les plaisirs de l'esprit, tragédies, oraisons funèbres, romans, pensées , discussions ; car l'intérêt s’y trouvait soutenu par une délicatesse inconnue jusque-là, et par une convenance telle, qu’elle donnait même un air de franchise à la flatterie et de dignité à la soumission.

Les exilés protestants qui s’étaient adonnés à l’enseignement avaient répandu ce mélange de naturel et de réminiscences , d'affectation et de vivacité qui caractérisait la littérature et les manières françaises. Déjà la connaissance de cette langue était considérée comme indispensable aux gens bien élevés ; toutes les cours en faisaient usage, et les diplomates lui donnaient la préfé-

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