‹ Histoire universelle [microforme] (volume 5)Chapitre 38 sur 245 · BOLINGBROKE · texte numérisé non relu

BOLINGBROKE

rence sur toute autre. Le nombre des lecteurs s'étant accru , la profession d’homme de lettres s’étendit , et devint un métier ; comme on visait à exploiter les passions populaires, il fallait bien se rendre clair. Or, la langue française étant la plus claire de toutes, elle devenait un des instruments les plus efficaces. L’Europe prenait d’elle le goût de l’aisance , de la clarté; l’élégance des écrivains dut être considérée comme l'unique mesure de la civilisation d’un peuple ; l’unique mérite d’un livre fut d’être aussi facile à comprendre qu’un roman; on traita de pédanterie, d’ergotisme, de métaphysique, ce qui exigeait de l’étude ou des recherches, et ce qui ne pouvait être dit dans un cercle du beau monde. Il devait en résulter bientôt non plus seulement des plaisirs, mais des secousses, lorsque cette littérature , se faisant belliqueuse, devint la suprême puissance du siècle , et prépara par la guerre de plume la guerre plus terrible du glaive.

Elle tenait cet esprit agressif des réfugiés protestants et des Philosophiame Anglais. Beaucoup de Français, poussés en Suisse et en Hollande ** "#27 par la persécution religieuse , s'étaient mis à écrire avec une hardiesse courroucée , en enveloppant dans la même haine les rois et les prêtres, qu’ils attaquaient dans leur origine historique comme dans la vénération des peuples. Bayle, Baillet, Jean Le Clerc, d’Argens et autres inondèrent la France de livres et d'opuscules qui servirent de type et de magasin aux encyclopédistes.

En Angleterre, les puritains, rejetant toute autre règle que l’Évangile, avaient tenté, même à la révolution de 1649, une réforme radicale. Ainsi les individus qui avaient à cœur la conservation des priviléges et de l’ancien système social se trouvèrent intéressés à attaquer la vérité et l’autorité des Écritures; de telle sorte qu’entre les deux factions religieuses, il s’en était formé une troisième d’incrédules et de railleurs. Aigris par la persécution soupçonneuse des Stuarts , ils revinrent avec le prince d'Orange , enhardis par la victoire , et confondirent dans la même aversion le parti vaincu et la religion. Déjà Shaftesbury, confident de Cromwell et ensuite grand chancelier de Charles IT, avait accueilli et encouragé les libres penseurs, comme on les appelait , en même temps qu’il professait une philosophie sceptique et tolérante. Les doctrines subversives de l’ordre social publiées par Hobbes, appliquées par Harrington, Sidney et Locke, produisirent un déluge d'ouvrages irréligieux. Toland, dans le Christianisme dévoilé, proposait une nouvelle Église; Thomas Woolston soutenait que les miracles du Christ étaient de pures allégories ; Collins nia la nécessité de la révélation , disant qu'il suffit

d’aimer Dieu et les hommes ; Tindal reproduisit ses arguties , en combattant toutes les religions positives , sans plus épargner la morale que le dogme. Le Mendiant de Gay lui attirait des applaudissements pour ses hardiesses démocratiques. Hume , marchant sur les traces de Locke, avait été jusqu’à nier que la religion pût se fonder sur les principes de la raison, et qu'il fût permis de conclure de l'effet à la cause ; il sapait ainsi toute démonstration métaphysique, morale ou physique de l’immortalité,

Lord Bolingbroke se lança avec ardeur dans cette guerre contre l’autel et le trône. Adonné dès sa jeunesse à l’érudition incrédule, il pensait qu’il convenait de laisser la superstition au peuple , mais qu’il fallait en affranchir les classes élevées. Lors de l’établissement de la maison d'Orange , s'étant trouvé d’abord éloigné de sa patrie, puis exclu seulement de la tribune, son éloquence politique , aussi chaleureuse que facile, s'exerça dans des opuscules pleins de vigueur, comme les Réflexions sur les partis, l’Idée d’un roi patriote, les Lettres sur l'histoire ; tout en y harcelant le ministre Walpole, il s'élevait à des thèses métaphysiques, secondait l’épicurisme dans la pratique, et se faisait, en théorie, ’apôtre du déisme (1). Il donna à Pope le sujet de l’Essai sur l’homme, où le déisme est poétisé , et il tendit à substituer le règne de la nature au règne idéal des théologiens. Pour lui, tout est empirisme : l’esprit doit être considéré comme un objet physique ; Descartes est un fou toutes les fois qu’il s'élève à des principes généraux ; enfin , « la plus belle des philosophies est de savoir vivre, c’est-à-dire de savoirs’accommoder autemps, aux personnes, aux affaires, lorsque la raison le commande. »

Leibniz , qui venait de mourir en Allemagne , était oublié ; Vico vivait inconnu en Italie, et quiconque aspirait à de libres idées les demandait à l’Angleterre. La littérature française alla s’y inspirer; mais si la liberté de la presse et des opinions y laissait ces sentiments s’épancher avec moins de danger, parce qu’au bruit qu'ils faisaient se mélait celui d’autres intérêts et d’autres opinions contraires ou divergentes , ils acquirent en passant en

(1) Bolingbroke ne partagait pas toutefois les idées révolutionnaires de ses séctateurs, et il écrivait à Swift, le 12 septembre 1724 : « On appelle communément esprits forts, à ce que je vois, ceux que je considère comme les fléaux de la société, parce que leurs efforts tendent à en rompre les liens, et à enlever un frein puissant à l’homme, cet animal féroce, tandis qu'il faudrait le retenir par une douzaine d’autres, etc. » Il différait en outre de ses prosélytes en ce qu'il disait que la constitution anglaise se compose d’un roi sans splendeur, d'une noblesse sans indépendance et de communes sans liberté.

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France une bien autre influence. Chez les Anglais, la philosophie sensualiste et expérimentale était contenue par ce sentiment local de modération qui existe dans les opinions scientifiques non moins que dans les rapports extérieurs, ce qui fait que l’anéantissement de l'élément spirituelet divin n’y conduisait pas aussi rapidement à la démolition; mais , tandis que les Anglais avaient besoin d’une croyance, d’un sentiment moral, les Français se jetèrent dans un fanatisme sensuel de la nature. Fontenelle avait dit ; Si j'avais la main pleine de vérités, je ne les laisserais sortir qu'une à une. Alors chacun , au contraire, prétendit tout savoir, et voulut le crier sur les toits. On voulut affranchir la race humaine , que les nobles avaient asservie et les prêtres abrutie, réagir contre le siècle précédent en affichant le scepticisme, en prêchant la réforme sociale et la prééminence des modernes sur les anciens,

Le libre examen fut ainsi appliqué non pas seulement à la religion et à la politique, mais encore à la nature, à l’homme, à la société; en conséquence, partout des doutes, partout des systèmes, partout l’amour du paradoxe. On ne parlait que de philosophie, et le grand philosophe était Locke ; on vantait l'analyse, et l’on partait toujours de données arbitraires : La raison, la raison ! répétait-on sans cesse, et l’on se flattait de refaire avec son secours le cœur et l'intelligence humaine !

Divisés sur la forme, les philosophes s’accordaient sur ce point que la foi est incompatible avec l'intelligence. L’homme existe par lui-même et: pour lui-même ; il s’est élevé de l'état sauvage en inventant le langage, la société, les idées de droit et de devoir; toutes les institutions sont une création de son esprit. La religion est donc absolument libre : haine surtout à la religion chrétienne, qui impose des croyances et des devoirs ! haine aux priviléges, qui répugnent à l'égalité primitive! Merveilleuse audace de l’esprit, qui ne respectait aucun fait extérieur, détestait l’état social tout entier, et dénigrait l’homme , qui n’avait que mépris et risée pour les opinions contraires à la sienne, et qui devenait aussi despotique que les institutions qu’il attaquait! Les magnificences de la nature révélées par les progrès de la science, toujours plus admirables et réglées dans leur variété, au lieu de porter à l’enthousiasme, fournissaient des arguments pour rabaisser notre espèce. Par amour de l’homme et de la liberté , on vanta l'intelligence de lorang-outang et la constitution des Chinois. Une fois l’ordre spirituel séparé de l’ordre temporel, on vit se manifester ce singulier caractère d’inexpérience et d’ambition qui devait engendrer tant de périls lorsque la philosophie fut appliquée aux faits.

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. Le président de Montesquieu , homme d’études graves, venu dans un temps où, comme il le dit, la plupart des écrits se composaient de facilité à parler et d'inpuissance à examiner, courut lui aussi après la mode, et crut nécessaire d’ajouter l'attrait de la vivacité à des choses qui brillent assez par elles-mêmes, la justice et la vérité. Il débuta par les Lettres persanes , le plus profond des livres frivoles , comme un critique le définit. Ce n’était pas une idée nouvelle, toute fausse qu’elle est, que de faire juger notre civilisation par un étranger, à qui l'habitude ne laisse échapper aucune bisarrerie, aucune contradiction ; mais , dans des ouvrages de ce genre, l'invention est lamoindre c! te, et. dans celui de Montesquieu, des traits incessants contre Louis A1\, contre le despotisme et les mœurs de la cour, trouvèrent une vive sympathie dans les cercles politiques. Le henu monde fut charmé de cette description du sérail où l'amour est dépouillé de toutes ses délicatesses, dégradé par la jalousie, réduit à n'être plus qu’une volupté animale ; les gens graves goûtèrent cette façon de scruter les actions des grands et des puissants, et de montrer au doigt la frivolité de la société. Ses épigrammes devinrent autant d’axiomes, et d’autant mieux qu’elles ne paraissaient pas inspirées par la haine. On comprit que l’épigramme pouvait s’accommoder aux pensées les plus élevées, aux matières les plus sévères ; une D. de gens, imitant ce ton bref et sentencieux qui cache le vide, persuadèrent être profonds comme Montesquieu, parce qu ls étaient légers comme lui.

Un pareil scepticisme, des réflexions et des traits aussi scandaleusement hardis de la part d’un président au parlement , indiquent que l’opinion avait déjà reçu une direction mauvaise , et qu’on n’osait pas se soustraire à ces exigences. Le Temple de Gnide, du même auteur, peinture d’un caractère voluptueux, fut encore un sacrifice qu’il lui offrit.

Montesquieu, accompagné de lord Chesterfield , qui lui disait, Vous autres Français, vous savez faire des barricades, mais non pas des barrière: , it 1° voyage d’Italie pour étudier ce muséum de petits États. 1! tour. Aans les ré:""Hliques, de la liberté sans indépendance ; +: !.°a::, de l’absoliutisme sans plaintes. Tandis qu’il s’effrayait de Venise comme d’un fantôme, un des spectacles les plus agréables qu’il rencontra fut de voir à Florence le premier ministre du grand-duc , en justaucorps et en chapeau de paille, assis devant sa porte sur une chaise de bois. « Heureux, ajoute-t-il , le pays où le ministre vit simplement et ainsi inoecupé! » Dans la Hollande et l’Angleterre, il fréquenta les hommes

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politiques et les raisonneurs , qui se prenatent à rire au mot de religion ; mais il s’effraya en y entendant publier et répéter à haute voix ce que l’on osait à peine ailleurs se dire à l'oreille,

IL rentra en France au moment où les esprits, revenus du long éblouisserient du règne de Louis XIV, et agités par le système de Law, se mettaient à étudier le gouvernement, les finances , la justice. Une académie morale et politique fut fondée sous le ministère de Fleury; une autre était installée à l’hôtel de Rohan ; il se forma aussi une société plus hardie, dite le club de l'entresol, où se réunissaient Bolingbroke, d'Argenson , l'abbé de Saint- Pierre. Le dictionnsire doit à ce dernier, « esprit chimérique, écrivain sans charme et le plus maladroit des gens de bien (4 » le mot bienfaisance ; les utopistes lui doivent l’écolequi puêche da perfectibilité indéfinie de l'espèce humaine. Exclu de l'A ‘adémie française pour avoir critiqué le gouvernement de Louis X: ”, il en prit plus de hardiésse pour proposer des réformes : par exemple , d’éloigner les favoris , de mieux distribuer les emplois, d’institner une haute académie pour désigner au roi, sur une liste triple, es ministres à choisir. En somme, partout où il apercevait une »s, il proposait quelques remèdes , adressait aux ministres des moires à ce sujet, et publiait des vérités importantes au 1nileu de songes qui les faisaient tolérer, ou empêchaient la censure * les voir. Dans son Projet de paix perpétuelle , il ne s'agissait « rien moins que de changer la société de fond en comble.

Le marquis d’Argenson donnait moins dans les éhimères : seul roi, une seule foi, une seule loi; mais, quoique le roi , dans son système, doive être absolu, investi de la pleine autorité législative , il ne veut pas la centralisation , mais des institutions municipales, et il ne dissimule pas les abus de l’ancienne monarchie.

C’est ainsi que F’esprit cherchait un contre-poids au despotisme établi par Louis XIV, et c’est aumilieu d’hommes de cette trempe que se furtifiait le génie de Montesquieu. Dans ses Considérations sur la grandeur et la décadence des Romains, les faits ne laissent place chez lui à aucun doute. Devancé sous le rapport des réflexions et surpassé en pénétration par Machiavel et Bossuet, il ne fait nullement comprendre ee que sont le sénat, ni le peuple, ni les luttes des plébéiens , ni les clients , ni le tribunat ; mais il déploie beaucoup d’éloquence pour faire contraster ce système vigoureux avec le gouvernement insouciant.et mou de la France.

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