‹ Histoire universelle [microforme] (volume 5)Chapitre 39 sur 245 · LEMONTEY · texte numérisé non relu

LEMONTEY

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Montesquieutrayailla vingt ans à l'Esprit des lois, et vingt-deux éditions de cet: ouvrage en dix-huit mois attestèrent à quel point la curiosité se portait sur le gouvernement civil , qui était resté longtemps un mystère. Néanmoins , il n’obtint pas l'approbation de l'école philosophique elle:même (4) ; la postérité le critique, et pourtant continue à de lire, séduite par cette ampleur de vne , par cette clarté, ces, sagaces interprétations de l’histoire , cette manière de puiser des témoignages dans tous les temps et dans tous les lieux.

Il ne recherche pas, en homme de conviction profonde, Les abus pour les corriger ; mais il veut en trouver da raison et la place : indifférent entre Dracon et le Christ, entre le gouvernement du Japon et celui d'Athènes, il justifie toute loi, toute religion; il accepte l’histoire telle qu’elle est, sans chercher à l’expliquer, à comprendre comment les institutions s’harmonisent avec les nécessités. Il comprend.qu'il a besoin de chercher le sens des faits dans la nature de l’homme ; mais les lois , qu’il définit /es rapports nécessaires ; dérivant de la nature des choses, seraient alors celles de l’univers ,et non les lois positives, dérivées de conventions. Il déteste le despotisme; mais, au lieu de faire en sorte de le briser, il le considère comme: un effet nécessaire de la corruption; il ne comprend. pas les révolutions, ni le bien qui se cache sous le mal. Machiayel n’avait vn.de grand, au milieu des luttes italiennes, que l’habiieté et la force. de:caracfère, quel qu’en fût l’emploi. Montesquieu, à une époque tranquille, aperçoit dans le succès la récompense naturelle des vertus et de l’honneur. A la différence des théoriciens du jour, il s’appuie sur les faits; mais, au lieu de les

(1) Helvétius détournait Montesquieu de publier ce livre comme trop défectueux et pouvant faire tort à l’auteur des Lettres persanes. Voltaire, qui pourtant aimait. Montesquieu comme philosophe irréligieux, disait qu’il était obligé de voir dans un livre qui aurait pu profiter à la philosophie « une foule-de paradoxes, la vérité sacrifiée au bel esprit, point d'ordre, des citations presque toujours fausses, des exemples pris chez des peuples du fond de l'Asie, à peine connus, d’après des voyageurs mal instruits ou menteurs, et une infnité de raisonnements faux. Ce livre est un labyrinthe sans fil, un édifice mal fondé et construit irrégulièrement, dans lequel il y a beaucoup de beaux appartements vernis et dorés, un cabinet mal rangé avec de beaux lustres de cristal de roche. Après lavoir lu, on ne sait guère ce qu’on a lu. Je désirais connaître l’histoire des lois, les motifs qui les ont établies, négiigées, détruites, renouvelées; je n’ai malheureusement rencontré souvent que de l'esprit, des railleries, de l'imagination et des erreurs. Une dame qui avait autant d’esprit que Montesquieu disait que son livre était de l'esprit sur les lois : on ne l’a jamais mieux défini. L'auteur sautille plus qu’il ne marche; il brille plus qu'il n’éclaire ; il lisait superficiellement, et jugeait trop vite. »

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interroger pour en tirer la vérité, il les rassemble sans critique pour fortifier sa théorie; si l’histoire ne les lui fournit pas, il a recours aux reletions de la Chine ou de l'Amérique, dussent-elles être altérées par l'intérêt, par l'ignorance ou la vanité,

Il a déduit ainsi plusieurs règles fausses de faits inexacts , appuyé des règles vraies de faits faux, et il n’a distingué ni les pays ni les temps. Au milieu de cet amas d’anecdotes empruntées à des civilisations très-différentes, au milieu de tableaux sociaux incohérents, où l’on ne trouve qu’un enchaînement illusoire de rapprochements métaphysiques , il hasarde beaucoup d’explications qui ne peuvent se déduire que des accidents et des circonstances.

I ne voit donc que des accidents là où Vico n'avait aperçu que les généralités, indépendamment des cas particuliers. À la différence de Vico, il croit les peuples formés par les grands hommes : Mahomet et Confucius créent la ciyilisation de leur pays; les codes constituent les nations. Si toute autre explication lui manque, il a recours au climat , qui produit pour lui ce que la succession des événements engendre pour les véritables philosophes. C'était un paradoxe, et comme tel il plut; mais, outre que cette théorie matérialiste de la législation subordonnée aux climats était nécessairement précoce, il oubliait, dans le cercle restreint de ses connaissances , que le Turc dominait sur la patrie de Solon. Montesquieu est supérieur à ses contemporains en ce qu’il envisage les phénomènes politiques comme soumis, non moins que les autres phénomènes , à des lois naturelles et inévitables ; mais le plan qu’il s'était proposé ne fut pas complété dans son ensemble, et il ne pouvait l’être : il rentre dans la classe commune de ces travaux généralisateurs dont Aristote a fourni le modèle primitif, mais sans toutefois l’égaler, eu égard au temps.

La division du gouvernement donnée par Montesquieu est toute scolastique , comme si le monde se soumettait à des classifications de mots; puis, après avoir inventé les siennes , il y ajuste , bon gré, n1l gré, tous les siècles, tous les peuples, sans s’effrayer de la différence qui existe entre la république d’Athènes et celle de Hollande, entre la monarchie anglaise et la monarchie ottomane. Il assujettit toutes les matières, les religions même, à ces distinctions de pouvoir législatif, exécutif et judiciaire, de gouvernements aristocratiques, démocratiques et monarchiques ; ce qui le détourne de l’enchaînement historique. Après avoir donné des mobiles divers aux nations humaines, selon les gouvernements sous lesquels elles vivent, tandis que l’homme est le même partout , il pose en

Voltaire.

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principe que les républiques sont fondées sur la vertu, et que le commerce leur est préjudiciable, tandis qu’il convient aux monarchies , auxquelles le luxe est nécessaire. Si Carthage, Rhodes, Venise, la Hollande lui donnent un démenti, il ne s’enwynquiète

Son type suprême et universel, c’est la constitution parlementaire de l’Angleterre, dont il fit connaître, en effet, les ressorts compliqués, ainsi que les garanties apportées aux sujets par la loi d’*abeas corpus, par le jury, par l’opposition, par la liberté de la presse, par le droit d’accusation judiciaire contre tout individu. Il faut lui tenir compte néanmoins de s’être appliqué à un type existant plutôt qu’à des utopies ; à coup sûr, il rendit service en habituant les esprits à discuter sur les faits, à en rechercher le sens, à comparer les gouvernements. Bien qu’il ne fût rien moins que novateur et qu’il révérât le roi, les lois, le pays, il vint en aide par ses écrits au parti révolutionnaire, qui à sa mort perdit un modérateur ; alors il ne resta plus que le grand agitateur du siècle.

Voltaire avait appris aux écoles des jésuites à faire des vers dignes du siècle précédent ; son Œdipe lui ouvrit l'accès de la haute société, qui, s’émerveillant de trouver tant d’esprit dans l’auteur d’une tragédie, le mit avec les grands seigneurs sur le pied de l'égalité. Mais le chevalier de Rohan, blessé de ses plaisanteries mordantes, lui fit administrer des coups de ‘bâton par ses laquais, et Voltaire, qui lui envoya ün cartel, fut mis par la police à la Bastille, où il resta six mois. Irrité contre un pays où le privilége de la naissance mettait tant de différence entre les citoyens, il passa en Angleterre, et y fut reçu dans les cercles dispensateurs de la renommée; il emprunta à Bolingbroke sa hardiesse , aiguisa dans l’entretien de Swif sa malignité naturelle, et apprit de Pope l’art d’associer des pensées profondes à des images brillantes (1).

Le mouvement d’une société libre, l'originalité de ses caractères , les mille formes nouvelles des clubs et des associations religieuses, la libre discussion des affaires publiques , l'intelligence

(1) IL connut aussi en Angleterre Samuel Clarke, sectateur des nouveaux ariens, auteur de la Doctrine de l'Écriture sur la Trinité, ainsi que de plusieurs ouvrages contre les incrédules, et l’un des premiers qui aient professé dans les écoles les principes de Newton. Clarke ne prononçait jamais le nom de Dieu qu’avec un air de recueillement et de respect. Comme Voltaire lui en exprimait

-8on étonnement, il lui répondit qu’il avait pris de Newton cette habitude, qui

devait être celle de tous les hommes.

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devenue un moyen d’arriver au pouvoir, les applaudissements des hommes illustres , la littérature fondée sur l'opinion non de la cour, mais du peuple, donnèrent à son imagination une énergie impossible à acquérir sur le continent, où les préjugés, l’habitude et le cérémonial étaient autant d’entraves pesantes. De retour à Paris, il y fit connaître Shakspeare, Locke, Newton, linoculation, le jury et d’autres institutions ignorées en France. Si la cour eût su le traiter comme il le désirait, peut-être se fût-ii mis à flatter les vices plutôt qu’à combattre les erreurs ; mais avec un gouvernement sans vigueur, qui entravait la publication de la pensée sans savoir la maîtriser, Voltaire se fitun mérite d’une opposition sans danger : caressant certaines passions , protestant qu’on lui avait volé son maauscrit et que l'éditeur l'avait altéré ; ayant recours à d’autres subterfuges, qui enlèveraient à la vérité elle-même le prestige de la candeur et du courage , il captiva les esprits en disant ce que le siècle pensait déjà et surtout en traitant les choses sérieuses sur le ton de la plaisanterie ; puis, la persécution le rendit puissant, parce que les opinions que l’on punissait en lui étaient celles de son temps.

Dans les Lettres anglaises, le premier de ses ouvrages qui fut condamné, il attaque Pascal et Newton avec une intention évidemment antichrétienne. La Pucelle d'Orléans lui valut une grande réputation dans les sociétés qui avaient fait leur éducation aux soupers du régent, par le motif que c’était une œuvre à la fois criminelle et inédite. Lorsque cette « parodie sacrilége d’un sublime épisode de l’histoire nationale (1) » eut été livrée à l’impression, le public complaisant imputa à des altérations faites par l'éditeur ce qu'il y trouvait de faible ou de défectueux.

Que de bien eût fait Voltaire s’il eût entrepris de diriger lopinion dans le sens de la reconstruction de la société nouvelle! Au contraire, il ne tient aucun compte de la réflexion : il est tout sentiment et vivacité d'expressions, bon sens d’une implacable énergie; or, comme ce bon sens lui révèle la pauvreté d’esprit dont il est entouré, il vise à son but sans égard pour personne, sans se soucier si lui-même ne pensera pas autrement demain. L’espérance lui avait fait louer le régent, il loua l’Angleterre par vengeance ; il exalta Shakspeare alors que personne ne le connais-

(1) Nous empruntons cette appréciation à l'Éloge de Voltaire par M. Harel, couronné en 1844 par l'Académie française. Ceux qui veulent voir le héros du dix-huitièmesiècle divinisé avec les sentiments de dévotion et les expressions du quatorzième peuvent y recourir.

sait, et il le dénigra quand il redouta en lui un rival. On aperçoit sous son air d’indépendance une courtisanerie assidué pour tout ce qui est autorité. Personne ne connut mieux l’art de donner aux louanges ce tour spirituel qui les rend doublement agréables. Peu d’hommes l’égalèrent aussi dans ce courroux dont il était animé contre ses rivaux, et qui semblerait le fait de Pambition déçue.

Voltaire était d’autant plus dangereux ; qu’il occupait le premier rang parmi les poëtes de son époque; époque à la vérité peu poétique ; exprimant ses idées nouvelles sous la belle forme du siècle précédent, il prétendait, non sans raison, être au niveau des auteurs les plus illustres. Écrivain remarquable, il sut garder ce milieu au delà duquel est la déclamation et en deçà la trivialité; énergique et modéré, naturel et correct; il doit au style une grande partie de ses triomphes et sa supériorité sur les littérateurs emphatiques qui suivirent son drapeau ; mais dans sa carrière poétique ilne connut pascet élan du génie qui s’ignore lui-même. Il traita le Dante de barbare, tandis qu’il exaltait le Tassé ; il chercha à faire passer Corneille pour un plagiaire des Espagnols, uniquement parce que Corneille honorait le moyen âge et avait mis des saints sur la scène, et il lui reprocha ses plus nobles hardiesses, ses tours les plus librés et jusqu’à la langue de son temps (4). Quel en fat lé résultat ? Hardi en tout, excepté dans le style, il habitua la langue à une telle timidité, qu’elle perdit sa correction élégante pour rester vulgaire.

Il s’était adonné à la poésie avec cet esprit critique, et voyant qu’une épopée manquait à son pays, il dit : Je lué en donnerai une. Mais son dédain pour la religion ne lui permettant pas d’en chercher Je sujet dans les temps poétiques , il le prit dans le siècle de l'examen; or, bien qu’il eùt choisi le héros le plus populaire de la France, il était peut-être impossible de Pélever jusqu’à lidéal

(1) Galiani, quoique adepte de cette philosophie railleuse, opposa aux dernières critiques de Voltaire sur Corneille une doctrine digne d'attention : « Du mérite d’un homme, il n’y a que son siècle qui ait droit d'en juger; mais un siècle a droit dé juger d’un autré siècle. Si Voltaire a jugé l’homme en Corneille, il est absurdémént énvieux. S'il a jugé le siècle de Cornellle et le degré de l’art dramatique d’alors, il le peut, et notre siècle a lé droit d'éxaminér le goût des siècles précédents... Jé suis tombé sur des notes grammaticales qui m’apprenaïent qu’un mot ou une phrase de Corneille n’était pas cn bon français. Ceci m'a paru aussi absurde que si l’on me révélait que Cicéron et Virgile, quoique Italiens, n’écrivirent pas en aussi bon Italien que Boccace et l’Arioste. Quelle impertinence! Tous les siècles et tous les pays ont leur langue vivante, et

toutes sont également bonnes ; chacun écrit la sienne. » Lettre à Madame d'Epiñay.

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épique, ét à coup sûr.il n’y réussit pas. La’ Henriade est composée selon toutes les règles, avec tout le cérémonial des poëmes calqués sût L’Enéide; ôh y trouve une tempête, ün récit, une héroïne! abändonnée ; une descente’ dans les royaumes de la mort,

uñë prédiction de grandeurs et de revers ; nrais le siècle qu'il dé criVait m'était pas assez naïf pour comporter de pareilles invén: tions, de même que celui auquel il s’adréssait n’avait point assez dé fraîcheur d'imagination. Jamais il n’offre de scènes champêtres ou d'une nature calme’; il disserte dans le paradis sur la tolérance religieuse et la gravitation de Newton; c’est la”raison, toujours la raison qui parle. Comme œuvre politique , il mit dans son poëme de la grandeur, des sentiments élevés ; et il peïgnit bien les caractères , mais sans créer un seul type. C'est un'travail d'esprit et de goût entrepris par point d’honneur, sans croyance ; sans respect pour l’art, et où il mêle à de très-beaux élans des trivialités que l'enthousiasme ne. justifie pas. Frédéric place La Henriade à côté de l'Énéide, parce qu’il n'avait pas lu le poëme de Virgile ; la postérité l’a placé au-dessous de La Pharsale, et trouve que la fable en est moins poétique que l’histoire:

Faisant son profit dans la tragédie’ de la réforets tentée par ce CrébiHon q'it reniait, à voukut substituer la sévérité aux fadeurs, ét se rapprocher déla pompe du théâtre grec ainsi que de l'énergie anglaïse ; ik s’essaya donc dans ces différents genres, mais il n’atteignit la perfection'dans aucun. Il connaissait à merveillé- le secret des: émotions puissantes et le: moyen: d'agir sur les spectateurs, dont it étudiait le! goût; sans s’en faire un Cas de conscience comme Racine. H reclierche plutôt les coups de théâtre; lé prestige des décorations, lés phrases déclamatoires, l’étalage des grands sentiments que la fine étude du cœur; il vise plutôt aux expressions passionnées qu’à la correction, au succès immédiat qu’à l’immortalité. I imite à contre-temps, se résigné àitoutes les règles de l’art, conserve la déclamation et les périphrases ; mais non la simplicité de ses deux grands prédécesseurs ;s’ila de beaux passages , de très-beaux vers, il lui. manque un style qui lui appartienne en propre.

Il s'était fait dans Œdipe, dans Artlémise, dans Mariamne l’imitateur le plus habile de Racine ; il voulut ensuite être lui-même, etse montra plus passionné, plus hardi dans les expédients dramatiques. Dans la Mérope, il fit moins d'emprunts aux anciens qu’à Mäffei (4). Son Oreste, où il mit de côté les’ confidents et les

(2) Cette tragédie excita un tel enthousiasme que le public pria la duchesse de

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amours, offre bien plus de complication que ne le comporte le caractère grec.

Il accabla de mépris Shakspeare , qui lui avait arraché une admiration d'artiste , lorsqu'on l’évoqua pour montrer ce qu’il lui avait pris, et combien le talent reste inférieur au génie ; il se fait même un mérite d’avoir été le premier à ramasser quelques perles dans l’immense fumier de cet histrion barbare. À son imitation, il introduit des spectres, mais sans qu’il en résulte ni épouvante ni puissants effets. Il imita dans Brutus le Jules César de l’auteur anglais, cette pièce où le peuple joue un si grand rôle et si naturel; il y retraça bien l’amour de la liberté, mais sans oser, comme son modèle, reproduire la vérité nue. Dans le second Brutus, il crut devoir ajouter à l'horreur qu’inspire le parricide ; mais cette tragédie est aussi faible que le Catilina et que toutes celles dont la trame se noue et se développe sur la scène.

Ilréussit mieux dans les sujets nouveaux, lorsqu’il met en scène les héros chrétiens, bannis du théâtre depuis le Cid. L’invention de Zatre est toute poétique ; mais combien ne le cèdeelle pas, pour la vérité, à la passion d’Othello et à la scélératesse de lago! On ne retrouve pas non plus dans cette pièce la femme de l'Orient, née pour l’amour et les enivrements. Les prisonniers chrétiens sont peints de main de maître; mais l'intérêt qu’ils inspirent jette une ombre sur la dignité de cette Zaire,

qui persiste dans son amour pour le farouche Orosmane.

"De même que Voltaire a mis là en contraste les Orientaux et les Européens, il met en regard les Espagnols et les Péruviens dans A/zire, où la lutte de l’héroïne est belle entre ses nouveaux devoirs et ses sentiments, ses habitudes d’autrefois. Les sentiments chevaleresques et les généreux sacrifices du Cid sont reproduits dans Tancrède ; mais l’auteur s’embarrasse dans l’exécution. Dans Mahomet, le prophète n’est, conformément aux idées de l’auteur sur la religion, qu’un habile imposteur ; comme si lon pouvait produire de grands effets sans enthousiasme (1)! La fin qu’il s’y propose le porte aussi à exagérér les cruautés qu’il fait commettre au prophète.

Villars, dans la loge de laquelle il assistait à la représentation, de lui donner un bäiser. |

(1) Voltairese moquait sans doute de lui-même et des autres lorsqu'il écrivait à Benoît XIV la. dédicace suivante : « Très-saint père, Votre Sainteté pardonnera la hardiesse que prend un des fidèles les plus infimes, mais un des plus grands admirateurs de la vertu, de soumettre au chef de la vraie religion cet ouvrage contre le fondateur d’une secte fausse et barbare. » La réponse dont Benoît XIV honoral’autenr de La Pucelle n'a pas non plus la dignité convenable,

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L'Orphelin de la Chine mérite à peine que nous nous y arrétions ; c’est une de ces tragédies de bureau, qui ne demandent à l'histoire qu’un nom et une catastrophe; aussi, est-elle dans le faux d’un bout à l’autre.

Napoléon disait de Voltaire qu’il « ne connut dans la tragédie ni les choses, ni les hommes, ni les grandes passions, » C’est pourtant le genre d'ouvrage où il réussit le mieux, parce qu'il n’y parle pas en son propre nom. Il était trop malin pour être gai dans la comédie, trop superficiel pour développer complétement un caractère ; sans égal pour railler les opinions et les doctrines, il ne savait pas bien saisir le côté ridicule d’un personnages, le seul qui puisse être mis en action.

Voyant que son siècle, dans son goût d’opposition et de réformes, voulait des maximes philosophiques, il en remplit sa poésie ; de même qu’il avait établi la trame de ses tragédies sur des thèses morales, il composa, à l’exemple de Pope, des discours en vers. Ses poésies philosophiques offrent toutes les beautés que l’on peut attendre d’une morale sans religion, d’une métaphysique sans ‘croyance : elles inétruisent sans émouvoir, et vous enseignent la vie. sans vous rendre meilleur (4) ; en outre, elles ont toujours un but autre que Part, car elles tendent à favoriser l'indépendance de la raison, à répandre le scepticisme, à relâcher le frein des mœurs, et le sensualisme y arrête l'inspiration.

On ne peut accuser Voltaire d’avoir de propos délibéré voulu renverser la religion et la morale. Déjà il n’y avait plus de bonnes mœurs, et les croyances étaient ébranlées ; il eut seulement le désir de plaire, et se résigna aux exagérations inévitables lorsqu’on veut exercer de vigoureuses représailles. Il se flatta de contribuer à l’affranchissement des peuples ; mais il crut y parvenir par le relâchement des mœurs et l’affaiblissement des croyances, qui sont, au contraire, les appuis du despotisme. C’est aussi à la réforme que tendent, par la voie de la science, ses délicieux romans, où il ne se proposa point, à la manière anglaise, d'offrir le tableau simple et vrai de la société , ou bien, à la manière moderne, le développement d’une passion , mais une thèse à démontrer, pour faire pénétrer ses idées dans la classe) même la plus nombreuse, en restant toutefois dans les conditions du goût et de l’art; son but était de combattre la politique , la religion, les usages avec une ironie inépuisable et inimitable , et d'établir la morale de la jouissance.

(1) Nisarp,

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C'ést aussi dans ce genre qu’il conçut l'histoire, Schlegel a dit qué Voltaire nuîsit moins par sés impiétés que par le faux eéprit qu’il répandit dans Vhistoire; en effet, si elle avait rempli sous les rois précédents le rôle officiel. d’adulätrice (4) ; tout en' réstant sérieuse, ehe se jeta, grâce à lüt, dmis Vépigramme et l'opposition. Volfäire, s'étant fait de l’histoire une arme, comme dé tout lé resté, ne choisit pas entre l’éloduence des grands siècles littéraïres et la naïveté des temps primitifs; mais il se mit à tracér des caricatures au heu de portraits. Son Histoire de Charles XII; où les événements trouvent leur explication dans le récit méme, et où il est parvenu à inspirér de Fintérêt: pour un héros tout guerrier; sans pourtant justifier la guerte, est ps épfqué qué £a Heñriatde, parce qu'il s'agissait uniquemént dé peindte ; en’ quoi il est mcomparable pour la rapide élégance et l& simplicité ; ce qui ne Fermpêche pas de s’élever parfois jusqu’à l’énthowsiasme. |

Voutant combattre la décadencé' du goût; les paradoxes de Roësseat contre les lettres ; la Hberté dès philosophes ; qui: cessait dé lui pléire depuis qu’elle lui enlevait des applaudissements ,.la crainte que lé! gouverriément montrait des écrivains , il éorivit le Siècle de Louis XIV ; rüais dans cé travail. il ne se montre que pinégvyriste, sans révéler le fond des choses ni les changements survenus alors dañs les mœurs ; sans rappeler qu’un roi a d'autrés devoirs que celui d’exciter l’admiration ; et que la France avait d’autres gloires que l'élégance de ses écrivains. Que les guerres dont il parle soient justés ou non, que tout ce. luxe ait ruiné lé France, il ne sait qu’admirer ; afin de mieux faire resplendir le vernis qu’il répand sur cette époque, il traite de barbares les siècles précédents. A la manière de certaines vies de saints, il distribue soûs des catégories distinctes les différents faits, et il ne sait pas embrasser d’un regard les événements, les caractères, les mœurs. Qu’en résulte-t-il? Vous connaissez les cas paitivaliers ét les anecdotes, mais non le siècle, et vous ne pouvéz prononcer sur cette époque un jugement fondé.

L'Essai sur les mœurs et l'esprit des nations est une thèse

(1) Gomberville proposait sérieusement, eh 1620, de réserver aux rois le dtoit dë faire écrire l’histoire, et de condamner à être écorché vif quiconque l’entréprenidrait sans y être autorisé ( Discours des vertus el des vices de l’histoire, p. 158). Beaucoup plus tard, Camusat ( Hist. critique des journaux) désapprouve la liberté des journaux, par la belle raison qu’Agrippine n’eût pas trouvé bon qu’un gazetier indiscret annonçât les circonstances particulières de la mort de son mari,

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CAES À VOLTAIRE. 193

contre le pouvoir ecclésiastio * Avec une érudition qui paraît étendue parce qu’elle est effr.. .és, et à laquelle on ne peut reprocher d’être incomplète à cause da titre même de l’ouvragé et de la méthode élastique de l'auteur, il recueille aux sources les moins connues les faits et les anecdotes; mais au lieu de s’en servir pour donner de l'originalité au récit des actions principales, et pour faire ressortir la peinture des faits sociaux , il les répartit par chapitres dictincts : système commode pour substituer ses opinions aux faits, et se substituer soi-même à la vérité. Les grands désastres et les infortunes magnanimés le font soùrire; il n'apprécie point la puissance des caractères, et ne met pas les hommés à leur place. Il se complaît à assigner de petites causes à de grands événements, à rapetisser les héros, « à se railler des « deux hémisphères ».

Ainsi la gloire que Voltaire aurait acquise en affrachissant l’histoiré et en familiarisant lé monde avec les idées nouvelles et indépendantes fut gâtée par un esprit de système et par ce titre de philosophe auquel il aspirait; ses ouvrages servirent à corrompre le sentiment historique, qui alors; comme tout autre, subissait Pinfluence de la philosophie de Locke, cette philosophie qui faisait tout dériver de la seule sensation. Le sauvagé sent un besoin, y réfléchit, et trouve le moyen de le satisfaire ; il ob-

. serve les animaux et apprend : enfin, l'invention procède en ligne

droite et logiquement. Cest ainsi qué Buffon , Raynal et Templé construisirent la civilisation , et Condillac le système entier de la connaissance ; mais le sauvage secoue difficilement son indolence habituelle. Eh bien, il faut attendre ces cas extraordinaires qui ne se renouvellent qu’à des intervalles très-éloïgnés , ét pour cela multiplier les siècles à Pinfini. Quant à des idées innées ; à des traditions d’une civilisation antérieure , il n’en est rien; on y substitue la nature, l'intelligence, la logique. Il est vrait que quelques-uns ont recours à des générations antérieures aux nÔtres; mais ceux-ci vont les chercher d’un côté, ceux-là d’un autre, en Tartarie ; en Sibérie, dans la Nouvelle-Hollande, pourvu qu’on waikle pas les chercher là où les place la tradition la plus ancienne, et qu’on ne demande pas de qui ces pays les tenaient. Il en est qui attribuent les inventions au génie; mais le génie, selon Helvétius ; n’est qu’une combinaison fortuite de sensations, ce qui rentre dans le même principe.

Uné fois Dieu répuüdié , Fhistoire ne fut donc plus qu’un amas d’accidents. Le hasard crée les religions chez les hommes effrayés par un cataclysme ; le hasard qui conduit un ermite à Jérusalem

enfante les croisades; le hasard d’un Nazaréen qui meurt crucifié dérange la sublime architecture de l’empire romain. Bien plus, le hasard d’une comète, qui heurte le soleil et en détache quelques fragments , produit ce bel ordre planétaire, ainsi que ce globe terrestre sur lequel le hasard nous ballotte un instant pour nous rejeter ensuite parmi les atomes errants.

A quoi bon dès lors étudier l’histoire, si le passé ne peut nous instruire en rien sur l'avenir? Elle aura tout au plus, comme le veut Condillac, l'utilité de l’Ilote ivre dans les soupers de Sparte. D’autres encore la rendent inutile à force de septicisme (1). Déjà Eayle avait ouvert la brèche en trouvant que toutes les opinions se présentaient avec un égal cortége de preuves. En vain Fréret, dans son traité sur la certitude historique, essaya d’une opposition méthodique , et assigna les limites du doute ; on accumula avidement les contradictions et les erreurs rencontrées çà et là, au point d’arriver, comme Volney, à affirmer qu’on n’avait d’histoire véritable que depuis un siècle, c’est-à-dire depuis le moment où Venise commerça à avoir des gazettes, « monuments instructifs et précieux jusque dans leurs erreurs, parce que leurs contradictions offrent des bases fixes à la discussion des faits (2) ».

Puis, de même que l’Usbek de Montesquieu trouvait nos usages ridicules parce qu'il les comparait aux siens, tous prétendaient juger ceux d’autrefois d’après les idées du jour et mesurer toute grandeur à i'aune de Paris.

L'histoire se réduisit en conséquence à un assemblage de faits incohérents, ou à une suite de raisonnements abstraits ; rebutante sans être vraie; elle offrit dans ses récits non des événements, mais des réflexions , et ne raconta point comment les choses étaient arrivées , mais pourquoi. C'était le moyen de rester ignorant ; car il faut, pour bien comprendre les livres et les œuvres du temps passé, de l'amour et de l’estime pour eux ; ceux qui veu-

(1) On a calculé qu’en y employant pendant huit cents ans dix-huit heures par jour, on ne parviendrait pas à lire tous les ouvrages historiques que contient la Bibliothèque impériale:

(2) Vozney, Lecons d'histoire prononcées à l'école normale, p. 57. Le plan qu'il trace d’une histoire mérite d’être lu. Il réclame pour l’exécuter le travail minutieux d'une académie ; générale, historique, philosophique , divisée en sept sections, une celtique, une hellénique, une phénicienne, une anglo-saxonne, deux pour les langues mongole et kalmouke, sanscrite et chinoise, une pour confronter les langues de l’Asie orientale avec celles de l'Amérique occidentale. 11 sortira de là à coup sûr un ouvrage philologique, mais jamais une histoire, Et puis une histoire écrite par une académie !

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Il ne faut pas croire néanmoins que l’on cessât alors d'étudier sérieusement l’histoire ; on dirait même que quelques-uns s’y obstinaient pour protester contre la légèreté qui faisait invasion partout. La Bletterie restait dans les rangs des conservateurs ; mais son style fleuri enlève à son Histoire de Julien l'originalité du sujet. Le président de Brosses, ressuscitant Salluste , dont il rappelait quelque peu la manière, ne néglige aucun détail, même le plus minutieux ; il aime les vieilles coutumes , mais en même temps la liberté de penser, et il parut original tout en faisant son récit en marqueterie. Le Beau savait le latin mieux que personne en France : pédant, mais exact, il jette quelque lumière dans le labyrinthe inextricable du Bas-Empire ; mais il méconnut l’importance du christianisme et des missions, ou il craignit de se faire traiter d'écrivain à préjugés.

Rollin , de l’école de Port-Royal mitigée, ami sincère et cordial de la jeunesse, voit sa propre honnêteté dans tous et partout, même chez les Romains; mais il admire les héros de Plutarque , les humbles et patients ouvriers de l'Évangile. Soupçonné d’avoir écrit des pamphlets jansénistes , il entend le cardinal de Fleury lui reprocher de ne pas se borner aux choses de sa sphère; persécuté par le régent, l'Académie n’ose l’admettre dans son sein , et il souffre sans se plaindre. Enlevé à l’enseignement, il entreprend à l’âge de soixante ans d'écrire l’histoire romaine à la manière ancienne, et le public lui accorde la récompense que lui refusait le gouvernement. Frédéric IE, lui-même, lui adresse des lettres aussi flatteuses qu’à Voltaire. Manquant d’érudition véritable et plus encore de critique, il ne pèse pas les autorités , et il lui suffit qu’une chose ait été dite par un ancien pour qu’il la croie ; il montre la même bonté d’âme dans son Traité des études, ouvrage qui offre de naïves impres:ions du beau et un jugement sain , et dans lequel il ramène l’art au bon sens et à l’expérience du génie, en façonnant les jeunes gens pour la société.

Montfaucon, Winckelman , Caylus méditaient sur l’art ancien. Des manuscrits arabes, turcs, persans enrichirent la Bibliothèque royale. On fondait des chaires de langres orientales ; Renaudot , d'Herbelot, Petit de La Croix révélaient l’histoire civile, politique et religieuse de l'Orient. De Guignes retraçait les vicissitudes des Huns et des Turcs; Anquetil du Perron rapportait de l’Inde et de la Perse les codes sacrés , comme Galland en avait rapporté les

Rollin, 1661-1641,

126 DIX-SRPTIÈME ÉPOQUE.

Mille et une nuits. On continuait à se livrer dans l’Académie des inscriptions à une critique sans passion, et l’on y méditait, indépendamment de ce qui concernait les Grecs et les Latins , sur les iustitutions nationales. On ne saurait trop louer sous se rapport la patience de Foncemagne, de La Porte du Theil, de Barthélemy, de Vaillant. Les religieux de Saint-Maur continuaient leurs laborieuses compilations; il suffira de citer les cinq volumes de chartres de Brequigny (4763-1790 ), dans les préfaces desquels le passé de la France est interrogé avec une conscience aussi sévère qu’éclairée , et le problème des libertés municipales au moyen âge posé clairement, de manière à fournir les moyens de trouver l’origine du tiers état. On commença , en 1778, la grande collection des historiens de la France , qui donna l'impulsion à tant d’autres, et l’on vit paraître l'Histoire de Languedoc de dom Vaissette, celle de Bretagne de dom Morice , celle de Bourgogne de dom Plancher, et l'Histoire lütéraire , imprimée aux frais du roi ; la collection des diplômes et la Gallia christiana des frères Sainte-Marthe. Dom Clément, Clémencet et Durand publiaient en même temps l’Art de vérifier les dates (1750-1787).

Mais ce n'étaient pas là les historiens de la multitude; la simplicité inculte des érudits ne pouvait prévaloir sur le fracas sentencieux et vide des philosophes, sur tous ces esprits à la mode alors , qui débitaient avec assurance des maximes sans lien , et paraissaient profonds sans posséder l’ensemble de la matière.

Anquetil essaya d'employer, dans son Esprit de la Ligue , les expressions mêmes des anciens chroniqueurs , mises de côté comme dures et vieillies ; mais il abusa ensuite des citations, au point de devenir presque un compilateur. Il raconte avec naturel et simplicité, mais terre à terre et avec des idées préétablies ; il fait peu réfléchir, il est rarement ému, et ne s’indigne jamais. Il met en balance les faits les plus horribles avec quelques bonnes qualités, et croit avoir pénétré le fond des choses parce qu'il a

jeté quelques mots heureux sur la Ligue ou sur la diplomatie de

Henri IV.

Boulanger, contraint de vivre comme ingénieur dans les entrailles de la terre , retrouva partout les traces d’un déluge, et songea à en découvrir les effets sur notre race. Il étudia donc le latin pour comprendre les Romains ; les trouvant trop récents, il interrogea les Grecs , puis reconnut la nécessité de remonter aux Orientaux ; lorsqu'il eut appris les langues de l'Asie, il scruta ses traditions , et écrivit une histoire universelle , riche d'idées fécondes, bien que trouquées et incohérentes. Tant de patience

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BOULANGER, HÉNAULT. MABLTY. 497

n’eût mérité que des éloges, s’il n’avait eu pour but de n’en faire ressortir que le doute et la négation.

Philosophe , et pourtant ennemi des philosophes , le président Hénault rendit l’histoire aride dans son A4brégé chronologique ; mais il popularisa les recherches sur les premiers temps de la France , en soutenant toujours labsolutisme des rois. Dans ses Observations, il expliqua l’histoire de France à l’aide des lois et des coutumes , et prêcha du moins , s’il ne le fit pas lui-même, qu’il fallait éviter cet anachronisme de peindre notre siècle lorsqu’on en retrace un autre. Sérieux et austère , il se mêla peu à la troupe railleuse. Il reproche à Voltaire sa mauvaise politique et sa mauvaise morale; mais, idolâtre de l’ancienne société , il ne comprenait pas les progrès de la nouvelle, et, censeur de son temps, il admire Sparte en devançant Rousseau.

Son exemple multiplia les tableaux historiques, les résumés , les histoires universelles. Saint-Marc écrivit celle d'Italie d’après Muratori ; Méhégan en entreprit une moderne en continuation de Bossuet, dont il reste bien loin pour la forme et bien plus encore pour les idées, Hardion composa à l’usage des princesses une histoire universelle, longue à la fois et frivole. Nous mettrons sur la même digne des Discours sur l'histoire et l'Histoire universelle que Millot et Condillac écrivirent pour l’instruction du duc de Parme. Mably, frère du dernier de ces auteurs, raisonneur sec, mais intrépide, détigura , dans ses Observalions sur {Histoire de France, Yhistoire nationale, pour la ramener à son système politique de la démocratie, sans néanmoins apercevoir }es progrès de celle-ci à travers les institutions catholiques et franques. C’est un roman absurde et témérare; mais il fut porté aux nues, parce que sa tendance plaisait alors. Suivant la mode, il dénigre les usages de son siècle , trouve partout de la frivolité , et se reporte vers ce qui est ancien : méthode excellente pour rendre l’histoire inexplicable. Ainsi il traita de barbare tout ce qui portait l’empreinte des temps et des caractères ; il ne considérait comme dignes d’éloges que les républiques de l’antiquité , et, au lieu de marcher en avant, il trouvait nécessaire de rétrograder vers le passé.

C'était sans doute une grande idée que celle d’appliquer la philosophie à l’histoire , c’est-à-dire de l’ériger en science plus ou moins rigoureuse, et d’expliquer les œuvres des hommes et celles de la société; mais l'intolérance et les préjugés l’égarèrent : les faits furent reniés , etse décomposèrent en anecdotes. Le classicisme païen se glissa dans l’histoire , non moins que dans la littérature et dans la politique.

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Raynal 1718-1796,

S’il est une science qui vive d’action, qui ait besoin de rester à la portéc du peuple, de s'inspirer à ce qu’il a de sublime et de vertueux, c’est l’histoire. Or, les philosophes étaient étrangers aux affaires publiques ; ils érigeaient dans leur cabinet un autel à la vérité, dont ils se considéraient comme les ministres ; mais ils ne songeaient pas tant à la rendre efficace qu’à lui obtenir l’encens des lecteurs, c’est-à-dire de la classe cultivée. De là les défauts principaux de leurs histoires comme des autres ouvrages du temps; ce sont des thèses tantôt de rhéteurs , tantôt de s0phistes, où les physionomies sont défigurées pour les faire ressembler à celles que l’on voulait censurer ou louer. Leur ton satirique et déclamatoire gâte la naïve franchise des chroniqueurs ; ils négligent la vive impression qui est produite par les faits, et sous le prétexte de les interpréter philosophiquement ils les altèrent au point qu’ils deviennent des allusions.

Raynal était un bon abbé, qui voulut par son Histoire des Indes

. (1770) mettre le commerce en honneur et appeler l'intérêt sur

des classes ravalées}jusque alors. Dans la crainte qu’on ne fit pas plus d’attention à cet ouvrage qu’aux précédents qu'il avait publiés, il en fit un thème de déclamations ampoulées et virulentes, empruntées aux plus mauvaises improvisations de Diderot; animé de tout l’enthousiasme des plagiaires, il y sema des digressions incohérentes, des reproches, des conseils donnés avec véhémence à tous les gouvernements. Toutefois , même en harcelant les rois et les prêtres , il 3 put obtenir les honneurs de la persécution, et son œuvre anonyme fut vendue presque librement. Comme il voulait une condamnation , il en fitune autre édition avec son nom et son portrait, en y ajoutant un renfort de déclamations et des allusions évidentes au ministre Maurepas ; en conséquence , son livre fut bràlé par la main du bourreau, et il put alors donner carrière à tout son courroux.

Raisonner sur tout ce qui se présente au bout de sa plume, sur les diamants de Golconde comme sur le poivre des Maldives, sur les Juifs comme sur les Bohémiens ; substituer aux particularités véritables les ornements à la mode , sans critique, sans concilier les contradictions et en adoptant ce que lui fournissaient ses collaborateurs officiels (1), telle est sa méthode. Son style consiste à

(1) Le plus laborieux parmi eux fut Pechmeia, que nous ne citons que pour rappeler son amitié pour le médecin Dubreuil, On disait à Pechmeia : Vous nées pas riche. — Non, répondit-il, mais Dubreuil l'est. Ce dernier, atteint d’une maladie grave, fait appeler Pechmeia, et lui dit : Ami, mon mal est contagieux,

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