‹ Histoire universelle [microforme] (volume 5)Chapitre 42 sur 245 · BUFFON. VOLNEY. DUPUIS · texte numérisé non relu

BUFFON. VOLNEY. DUPUIS

l’homme y concoure et s’y coordonne , en réagissant contre l’excès des forces motrices ». On conçoit combien dut plaire un roman qui substituait au bras de Dieu le choc indiscret d’une planète pour créer ce bel ordre du monde.

Bailly, élève de La Caille et son successeur à l’Académie, adopta la partie la plus faible de Buffon, c’est-à-dire les hypothèses , le refroidissement progressif de la Terre, la température élevée des pays septentrionaux ; pour rivaliser avec Voltaire, qui faisait dériver toute sagesse des brahmines, il alla en chercher l origine dans une Atlantide, où l’homme se serait élevé de la condition de brute à l’état d’être raisonnable ; puis, dispersé sur la terre lorsque cette île fut engloutie, il aurait emporté avec lui quelques parcelles des connaissances primitives.

Volney lança des blasphèmes lyriques du fond des ruines de

+ POrient (1791 ), qu'il fouilla pour y chercher ce « juste équilibre

de force et de sensibilité qui constitue la sagesse » ; il leur demanda des témoignages d’une antiquité en opposition avec les traditions bibliques.

Dupuis crut «qu’il ne suffit pas d’analyser les-fables sacrées, mais qu'il faut examiner le culte en lui-même. Les maux que les religions ont faits à la terre sont très-grands ; une histoire philosophique des cultes et des cérémonies religieuses , de l'empire des prêtres sur les différentes sociétés serait le tableau le plus épouvantable que l’homme pôût avoir de ses malheurs et de son délire. » En conséquence, il mêle l’astronomie et l’érudition pour rechercher l'origine des cultes dans les phases des astres, converties en légendes de héros. L’Ancien et le Nouveau Testament ne sont donc pour lui que deslégendes calendaires, la religion qu’une imposture ; il en conclut que « l’homme, pour prendre son rang naturel , devrait se placer dans la classe des animaux , aux besoins desquels la nature pourvoit par des lois généreuses et invariables ». Laissez-le aller, et bientôt il condamnera Robespierre, qui « proposa un Être suprême et des autels, parce que dans ses derniers discours celui-ci déclama contre la philosophie, et sentit le besoin de se rattacher à une religion (1) ».

, L'illustre médecin Cabanis, tout occupé de lever les barrières qui séparent la médecine de la philosophie, prétendit réunie et confondre l’ordre matériel et l’ordre spirituel, expliquer l'imagination et l'esprit sans Dieu; dans les Rapports du physique et du moral, il montre que le tempérament , les maladies, la

(1) Abréaé de l’origine de tous les cultes, c. 10

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nourriture déterminent la vertu et le génie ou leurs contraires. |

Beaucoup d’autres secondèrent cette alliance des lettres avec les sciences pour combattre la Divinité. Paris voulait des divertissements, de la variété, des sujets de conversation, mais en même temps de la culture intellectuelle, et surtout à la condition de l’acquérir à peu de frais. Les questions abstraites relatives à la nature de l’homme , aux mystères de la vie et du monde réclamaient du temps, du sérieux, de la conscience. Les grands écrivains du siècle srécédent, comme Pascal, Malebranche , Descartes , Huet , semblaient des pédants tout hérissés de latin, qu’il fallait laisser de côté avec les modes de leurs contemporains. On aurait voulu avoir une philosophie commode , qui expliquât tout, qui réunit tout et n’exigeât aucun travail.

Condillac. Gondillac satisfit à ce besoin ; en adoptant la doctrine de Locke, qu’il appauvrit, il réduisit toute la philosophie à la sensation. Se rappeler, imaginer, c’est sentir. Galilée vif que la Terre tournait ; Kepler vit l’harmonie des astres. La métaphysique dont l’ambition est de découvrir la nature des êtres qui se soustraient aux sens est une folie; toucher, voir, expérimenter, voilà en quoi consiste la philosophie. Nan-seulement Condillac n’admet pas que les connaissances s’acquièrent uniquement à l’aide des sens, mais il laisse de côté cette faible part que Locke avait faite à la

spiritualité en nommant l’attention. Locke avait supposé une table s rase ; Condillac ennoblit l’idée anglaise, et il en fait une statue. Si de on lui présente une rose, elle en sent l’odeur ; puis elle se rappelle A cette impression , la désire de nouveau, distingue cette impression : l durable de la première, qui est actuelle , se plaint d’en être pri- o "vée , ‘et connaît la succession , le temps, le possible, l'impossible. P ] Du parfum d’une rose , elle ne tarde pas à arriver aux théorèmes de l'astronomie.

C'était là un joli roman pour faire comprendre à une infante (: d’Espagne ou à quelque fermmelette la succession des idées, ces pourvu qu’elle ne réfléchit pas que pour sentir, cette statue de- En vait avoir certaine chose que n’ont pas les autres ; or, qw’il appe- pass lât cette chose âme ou esprit, notre philosophe était tenu de l’ex- exe! pliquer. Belle analyse que de partir de la supposition que l’homme l'ac puisse être entièrement expliqué par la sensation ! A coup sûr, po en se dépouillant de tout le reste, il ne saurait arriver qu’au ma- phy térialisme , attendu que la sensation ne peut lui restituer ce qu’on san en a retranché arbitrairement. Il est donc étonnant que cette con

plaisanterie ait été prise au sérieux , et soit devenue le fondement

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de toute la métaphysique du siècle passé (1); mais Condillac a tout l'attrait de la méthode, et il réduit, avec d'autant plus de clarté qu’il est moins profond, la science de la pensée à l’état de connaissance vulgaire, en la dégageant de ce qu’elle avait de trop élevé. La Harpe a dit que « la saine métaphysique ne commence en France qu’à partir des ouvrages de Condilluc; » nous, nous disons qu’elle cessa avec lui, Lorsque pour être philosophe il suffit d’avoir des sens, chacun philosopha. A l’irruption de ce bavardage prétentieux, le petit nombre des penseurs se tut pour éviter les quolibets, et le siècle poussa la moquerie à l’excès contre le bon sens, en s’intitulant philosophique.

Une fois que d’autres avaient péniblement enfanté les blasphèmes et les vérités, qui passaient inaperçus parmi le vulgaire, Voltaire les reprenait en sous-œuvre avec un art admirable pour tout rendre intelligible; il les embellissait, les façonnait, les lançait dans le monde, et en devenait le représentant. Mais il se plaisait à rire de ses prosélytes, de l’esprit de Montesquieu, de la géologie de Maupertuis, de la chimie de Lavoisier, de l’emphase des novateurs littéraires. Il reproche à Rousseau son insolence

. d’avoir osé proclamer l'égalité et l'indépendance, ce qui est à ses

yeux l’orgueil d’un fou (2). Ce n’est qu’à lui-même qu’il décerne des applaudissements , et parfois il demande naïvement : Croyezvous que le Christ edt plus d'esprit que moi!

C’est ainsi qu’il distribuait la gloire et les injures. Peu considéré d’abord à la cour, il fut comblé de faveurs lorsque madame de Pompadour devint toute-puissante. Il lui dut le titre d’historiographe et gentilhomme dela chambre, ainsi que son admission à l’Académie ; il lui adressait en retour des flatteries et des poëmes.

Lorsqu'il était en brouille avec la cour ou irrité contre ses

(1) Ce serait perdre son temps que de vouloir démontrer les contradictions de ces philosophes; car on pourrait tirer des plus impies un manuel de dévotion. Mais nous ne croyons pas devoir taire que Condillac, le grand ennemi des idées innées, y croit cependant, et pense que les sens ne font que les éveiller. Voici le passage, dont le commencement fera rire : « Avant le péché originel, Pâme..., exempte d'ignorance et de concupiscence, commandait aux sens, en suspendait l’action, la modifiait à son gré. Elle avait donc des idées antérieures à l'usage des sens; mais les choses changèrent par la désobéissance, et Dieu lui enleva cet empire ; elle devint donc dépendante des sens, comme s'ils étaient la cause physique de ce qu’ils ne font qu'occasionner , et elle n’a plus d’autres connaïissances que celles qui lui sont transmises par les sens. » Æssai sur l’origine des connaissances humaines, p. 1, sect. I, ch. 1, $ 8.

(2) Lettres à Richelieu du 15 février 1774 et du 11 juin 1770.

rivaux, il se retirait à Cirey, près de la marquise du Châtelet, La mort de cette dame le décida à quitter la France ; il prêta l’oreille aux propositions de Frédéric de Prusse, qui désirait l'avoir à sa cour comme un de ces meubles qui font honneur au maître ; pour le posséder, il aurait tout donné , disait-il, à l'exception de la Silésie. C'étaient deux ambitions en présence, et il y avait peu de bien à en espérer. Voltaire trouve que mille louis mis à sa dispo-

sition pour son voyage sont une lésinerie , et il en demande autant pour sa nièce. Arrivé à Berlin, il se prosterne devant je sceptre, devant la lyre, la plume , l’épée, l'imagination, l’universalité du roi, qui en retour le fait chambellan et chevalier, lui assigne vingt mille livres de pension, et met à sa disposition les carrosses et les équipages royaux. Frédéric lui-même fait la cour à son hôte, disant qu’il veut s’intituler roi de Prusse, marquis de Brandebourg et possesseur de Voltaire. |

Mais cette fièvre d'affection ne tarda point à se calmer, car Frédéric était avare, et il crut l’avoir acheté trop cher; Voltaire était avide, et il croyait pouvoir disposer de l’or amassé par son royal grand-prêtre. Le roi fait diminuer sa ration de chocolat et de café; le poëte s’en vénge en glissant dans sa poche les bougies de l’antichambre royale : viennent les réticences, puis les insolences. Le roi sourit en voyant le philosophe impliqué dans de sales agiotages, en querelle et en jalousie avec les autres illustrations de sa cour. Voltaire raille les vers du roi, satirise Maupertuis, que ce prince a fait président de l’Académie; bien qu’il proteste, avec sa véracité ordinaire, qu’il n’était pour rien dans la publication de ces diatribes, Frédéric exige de lui une rétractation humiliante , et lui enlève la croix de ses ordres ainsi que la clef de chambellan (1),

Ce fut alors entre eux un assaut d’injures. Voltaire résolut de s’éloigner de ce roi philosophe, qui « écrasait les humains en les nommant ses frères; qui, dangereux politique et dangereux auteur, cherchait la sagesse tout pétri de passions (2) ; » le roi envoya sur ses traces des gendarmes qui fouillèrent ses bagages , sous prétexte qu’il avait emporté les papiers de leur maître.

Voltaire, insulté par le chef couronné des philosophes et des incrédules, exclu d’une patrie qu’il a insultée de son asile royal (3),

(1) Voltaire dit de l'air d’un héros qu’il les lui renvoya lui-même ; mais il résulte de la Correspondance inédile publiée à Paris en 1836 par Th. Foisse

que Frédéric les lui redemsnda.

(2) La Loi naturelle.

(3) Il écrivait à Frédéric : « Sire, toutes les fois que je parle à Votre Majesté de choses sérieuses, je tremble comme nos régiments à Rosbach. »

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