HELVÉTIUS
limmoralité comme la cause déterminante de la prospérité d’une nation. La morale n’est, selon lui, qu’un artifice du législateur, et la société ne subsiste que par l’égoïsme , l’astuce, l'envie. Il fait ensuite le tableau d’une république d'abeilles, qui d’heureuse qu’elle était se trouve bouleversée dès que Jupiter lui a accordé la vertu. En conséquence, la bienveillance n’est qu'imbécillité ; c'est une folie que d'ouvrir des écoles pour le peuple ; toutes les institutions dérivent d’une bassesse; le langage lui-même fut inventé pour tromper, et tous les hommes seraient vils s’ils osaient l'être.
Après lui Helvétius appliqua dans son livre de l'Esprit le sensualisme à la morale, comme Condillac l'avait appliqué à la psychologie empirique. Si dans l'intelligence il n’y a que sensation, il n’y a dans la volonté que plaisir et douleur, puisqu’elle ne peut s'exercer que sur les éléments fournis par l’intelligence. Il déduit de là, par une conséquence toute logique, la morale de l'intérêt comme la seule possible ; pour dédommager le lecteur de toutes les nobles consolations qu’il lui a enlevées, il offre pour but à l’égoïsme l'amour de l’humanité , sentiment sans énergie parce qu'il est général. Intelligence sans portée, il croit que l’esprit de ceux qui l’entourent est celui de toutes les générations et de tous les pays; avec la prétention d’être original, il ne fit qu’imiter et tirer des conséquences des doctrines déjà connues, exagérant La Rochefoucauld, commentant Mandeville, contrefaisant Montesquieu et estropiant Locke. Ce dernier avait déduit des sens toutes les connaissances humaines; mais les animaux étant doués de sens comme les hommes, d’où naît la supériorité de l’homme ? D’une meilleure conformation de la main, répond Helvétius, qui ne voit les choses que d'un seul côté, et du plus mauvais, Il nie l’amitié en théorie, tandis qu’il lui fait, dans la pratique , de généreux sacrifices ; il fait de son livre le code philosophique des mœurs du siècle de Louis XV, une accusation frivole et calomnieuse contre la nature humaine. Exceïent homme au fond, mais avide de renommée autant qu’il manque d'intelligence ; aussi ne fait-il que recueillir ce qui tombe de la bouche des idoles du jour, pour l'exposer dans sa nudité, l’e:agérer et révéler le fond véritable de cette philosophie, l'intérêt individuel, de manière à soulever l’horreur et le dégoût de ceux-là même dont il tirait la quintessence.
Il semblait que le théorème fondamental du libre examen et l'égalité sociale ne pouvaient être établis solidement qu’en admettant l'égalité organique des hommes à leur origine ; mais, au lieu de cela, on chercha dans les influences ambiantes la cause des
Helvétius.
inégalités, Quelques-uns indiquaient le climat, d'autres l’éducation, qui, selon Helvétius, suffit pour rendre raisonnable l’homme pris à l’état de brute. Il était donc au pouvoir des gouvernements de modifier à leur gré l'humanité par les lois et l'éducation; mais cette conclusion ne conduisait-elle pas à la nécessité de la tyrannie, comme il était arrivé à Hobbes lorsqu'il tendait à la liberté?
En étudiant ces ouvrages, pleins de frivolité avec un appareil de science, on est étonné de voir tous leurs auteurs parler d'analyse et d'expériences, et risquer en même temps les hypothèses les plus dénuées de fondement. Aux idées innées, qu'ils rejettent, ils substituent la nature, non moins intelligente qu’elles. Personne ne vit jamais l’Atlantide, personne n’attesta que le berceau de l’homme ait été au nord; ce sont là pourtant les axiomes ou les expédients des philosophes. Personne ne vit l’homme à l’état sauvage pur, personne ne l’a vu sans idées, personne sans langage, personne avec un seul sens, auquel les autres soient venus s'ajouter successivement ; c’est pourtant de ces faits que partent les systèmes qui ont fait le plus de bruit (1).
Or, le langage était précisément, comme il le sera toujours , le grand écueil de la philosophie athée, qui s’y évertue en vain. La Mettrie en attribue l’invention à quelque génie inconnu sorti du milieu de l’humanité brutale, comme il peut en surgir un parmi les singes et les chiens. Condillac exalte comme dignes des autels les inventeurs d’une ressource aussi précieuse. Pour Maupertuis, il y voit le résultat d’un pacte social entre les hommes, qui ,s’étant réunis dans cette ignorance primordiale , firent de telles prouesses d’analyse que pas une académie moderne ne saurait y parvenir.
Nous laissons de côté une foule d'écrivains et de livres fort commodes pour les mauvaises consciences ; car il semblait qu'il y eût une espèce de concert général pour traiter légèrement les plus grands problèmes de la philosophie, de la politique, de l’économieet de la religion. L'un déchiquetait la science pour plaire à la multitude ; l’autre étudiait la nature du commerce et de Pindustrie; celui-là recherchait l’origine des choses et des idées, l’organisation du monde, celle de l’homme et leur fin; les hypothèses arrivaient en foule, et chacune d’elles arrachait une pierre de l’ancien édifice ; la chimie, la physiologie , l’anatomie faisaient la guerre à Dieu. Ainsi la métaphysique se réduit à la sensation, le
(1) « Les philosophes perdent un temps précieux à élever des systèmes qui nous
en imposent jusqu’à ce que les prétendus faits qui leur servaient de base aient été démentis » Raynaz, His!. philos.,t. TI.
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. ‘ulte au déisme des païens incrédules, le langage à une algèbre,
la poésie à un syllogisine, la morale au tempérament, la législation à un calcul de latitudes, l’histoire à une duperie, le style à une salve d’épigrammes.
Mais afin d’en venir à une bataille rangée, il fallait réunir les forces éparpillées des combattants , et les mener d'accord à l’attaque. La proposition que fit un libraire de traduire le dictionnaire anglais de Chambers en offrit l’occasion. Cet ouvrage donna bientôt naissance à un travail nouveau, qui fut l'Encyclopédie, application du système de l'association , où le nombre dut suppléer au talent. Diderot et d’Alembert se mirent à la tête de l’entreprise.
Diderot, né dans une humble condition , avait été élevé par les jésuites ; marié de bonne heure, il dut d’abord à cette circonstance d’être préservé des vices; mais bientôt il délaissa la mère de ses enfants, et se mit, pour vivre et faire figure, à écrire des productions éphémères , préfaces, annonces, sermons, encycliques , comédies, satires, tous les genres, en un mot. Afin de se mettre en réputation, il se déclara athée, et dirigea une attaque des plus hardies contre la religion dans ses Pensées philosophiques (1746). Plein de feu, mais sans aliment pour l’entretenir; plein d’esprit, mais incapable d’une application soutenue , tout fermente chez lui, rien n’y arrive à maturité. Critique large et ingénieux, quoiqu'il s’abandonne trop à ses élans lyriques et à une manière prétentieuse, il combattit le goût faux et conventionnel de son temps en rappelant les écrivains à la vérité des mœurs, à ia réalité des sentiments et à l’observation de la nature ; mais il se fourvoya étrangement dans la pratique, et il ne montra dans ses drames larmoyants, genre dont on l’a prétendu à tort l’inventeur, que l’exagération des passions. IL mêla dans ses romans, où il imita les Anglais, une familiarité de discours expressive , le sentimental et l’obscène, et à un tel degré qu’il faut pour les lire avoir perdu toute pudeur. Logicien insidieux, peintre attrayant, il causa beaucoup de mal, en ne cessant de prêcher une morale perverse, par sa licence doctrinale et déclamatoire.
Dans son Essai sur le mérite, imitation anglaise, il demande ce que c’est que la vertu morale, et quelle influence la religion exerce sur la probité. Dans cet ouvrage , comme dans tous les autres , il tend à ramener l’homme à un état de nature, où la vertu s'établit par un penchant à la bienveillance, soutenue par la raison; ce qui suppose un accord primitif entre le sentiment et la raison, que : société aurait altéré. Dans la Lettre sur les aveugles, il met en scène ce Saunderson, élève de Newton, qui, bien qu’aveugle,
Diderot.
D’Alembert, 1717-1798.
professa l’optique, et lui fait nier Dieu, parce qu’il ne le voit pas. Ainsi un des plus merveilleux triomphes de l'esprit humain, l’éducation des aveugles, ne lui inspire qu’une objection, et encore cette objection est-elle sans aucune force; car tout homme qui voit clair pourrait dire qu'il ne touche pas Dieu. Il poursuit en disant que la matière en s’assemblant forma une infinité d’êtres parmi lesquels les moins imparfaits survécurent ; que les idées de vertu et de vice naquirent également du hasard, de manière que l’aveugle n’a pas le sentiment de la pudeur. Telles sont les thèses qu’il développe constamment dans ses ouvrages.
Il comprit le grand mouvement qui s’opérait alors et le progrès qui s’ensuivrait, non partiellement, comme les autres l’entendaient, ou dans les lettres, ou dans les arts, ou dans la politique, ou dans la religion ; mais dans toutes choses à la fois ; il se fit l’organe, le directeur, nous dirons presque la caricature de linsurrection philosophique. Cette école ne publia rien qu’il n’y mît la main ; il laissa son nom à la postérité , mais sans aucun ouvrage digne d’elle (4).
D’Alembert avait bien autrement de mérite, et la modération était dans sa nature. Fils naturel de la célèbre marquise de Tencin, sa mère l'avait abandonné ; elle voulut le reconnaître lorsqu'il fut devenu illustre ; mais il s’y refusa avec un juste dédain, et plein de reconnaissance pour la pauvre vitrière qui l'avait ramassé sur le pavé de la rue, il continua à vivre auprès d’elle. Ayant succédé à Fontenelle en qualité de secrétaire de PAcadémie, ses éloges accrurent sa réputation, bien qu’ils ne soient pas aussi spirituels que ceux de son prédécesseur, et q''’on n’y trouve ni aisance ni élévation de style. Doué du génie des mathématiques, il chercha à les appliquer d’une manière utile, et à tirer parti de la théorie des infiniment petits. Il n’avait que vingtsix ans lorsqu'il publia son Traité de dynamique, où il posa le premier ce théorème fécond que dans le mouvement il y a à chaque instant égalité entre les changements de celui-ci et les forces qui l’ont produit; ce qui permit de résoudre une quantité de problèmes tant de pure géométrie que d’astronomie.
D’Alembert aurait pu, avec tant de savoir et un esprit aussi droit , prendre place parmi les hommes supérieurs s’il ne se fût mêlé de se faire le chef du parti philosophique. Circonspect dans
(1) L’éloge le plus enthousiaste de Diderot se trouve dans l'Encyclopédie nouvelle Nous croyons faire preuve de bonne foi en citant ceux qui écrivent dans un sens opposé au nôtre.
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