‹ Histoire universelle [microforme] (volume 5)Chapitre 48 sur 245 · LAMETTRIE · texte numérisé non relu

LAMETTRIE

aussi : « La bonne ou la mruvaise santé fait notre philosophie. » «Oh! le bon temps que ce siècle de fer ! » s’écriait-il, et quand d’Alembert lui prophétisait le triomphe de leurs doctrines : « Oh! alors, lui répondait-il, ce:sera un beau tapage. »

Ainsi lon détruisait pour des opinions douteuses ou railleuses les certitudes les plus consolantes ; on enlevait aux souffrances humaines l’espérance d’une autre vie , pour ne laisser que Île martyre dans celle-ci, tout en se proposant le plaisir pour unique but.

Mais on dirait que dans cette guerre faite, selon lPexpression de Burke, « à tout ce qui avait en bien ou en mal quelque autorité sur les hommes » ils ne comprenaient pas quels maux en résulteraient. Aucun des philosophes ne voulut, en effet , la révolution telle qu’elle s’accomplit ensuite ; aucun n’en prévit les phases inévitables, aucun n’indiqua de quel côté viendrait le salut. Persuadés de leur propre force, comme d’autres pourraient l’être de leur probité, ils croyaient que le monde serait mieux réglé par la logique de Condillac; que la morale pourrait s’enseigner comme l’arithmétique; que les faciles vertus des cosmopolites auraient la préférence sur les vertus difficiles du citoyen et du chrétien; que les améliorations arriveraient par la persuasion de l'intelligence et s’accompliraient par la bonté du cœur (1).

La tribune anglaise retentissait aussi de hardiesses politiques ; mais d’abord la langue de ce pays n’était pas aussi répandue que l’autre ; puis , il s’agissait d'améliorations positives à introduire dans quelques lois intérieures, tandis que dans les discussions abstraites et spéculatives des écrivains français il était question d’une grande et générale réforme , qui devait se faire sans s’arrêter aux obstacles de la réalité et de la nécessité. Ce caractère

(1) Robespierre disait des encyclopédistes, à l’époque où la guillotine moissonnait chaque jour cent cinquante victimes et où il fallait creuser un canal pour l'écoulement du sang destiné à produire l'égalité philanthropiquement prêchée : « Cette secte resta toujours, en fait de politique, au-dessous des droits du peuple, en fait de morale elle alla bien plus loin que la destruction des préjugés religieux. Ses coryphées déclamaient parfois contre le despotisme,. et ils étaient pensionnés par les despotes. Ils faisaient tour à tour des livres contre la cour et des dédicaces aux rois , des discours pour les courlisans, des madrigaux pour les courtisanes; altiers dans leurs discours, ils rampaient dans les antichambres. Cette secte proclama avec un grand zèle l'opinion du matérialisme, qui prévalut parmi les grands et les beaux esprits; on lui doit en partie cette espèce de philosophie pratique qui, réduisant l’égoisme en système, regarde la société comme une guerre d’astuce, la réussite comme la règle du juste et de l'injuste, la probité comme une affaire de goût ou de poïtesse, le monde comme le patrimoine de fripons rusés. » (15 floréal an II.)

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absvlu , ainsi que la sympathie pour :la littérature ! et pour! les usages français si front: que de pus ‘he se sr prb au loin... ::

L'Angleterre, ; qui avait. donné: l'impalsion: p Ps recevait à son tour, et des esprits très-distingués, les historièns: surtout ; furent égarés par ces préoccupations. En Russie, la même influence se fit sentir non sur les peuples, mais sur les gouvernants, En Italie’, les entraves apportées à la pensée empéchèrent le mal de:s6: tendre; mais ce fut en même temps.un obstacle à ‘ce qu'il s’élevât des voix puissantes pour s'y opposer: aussi, à l'exception de Gerdil , car c’est à peiné si l’on peut -citer Spedalieri, qui luimême aurait tant besoin! d’être réfuté, ne vit-on'point entrer en lice des champions de la vérité dans le pays où elle a son siége sacré ; la grave Germanie n’y aperçut que le complément de la réforme religieuse ; en conséquence, les journaux se mirent à disséquer cette doctrine et à la propager, et murs ses qu’elle. nés vint à pénétrer dans les masses,

Quelques-uns crurent combattre: le pe en sotfnent la reli: gion à l’aide du seul raisonnement. ‘Ainsi le Génevois Bonnet, dans la Palingénésie philosophique, part du naturalisme :èt de la statue pour rechercher, par linduction, le monde transcendental, et il:.en tire avec bonne foi les conséquences morales. I montre que les maux et les désordres de cette: vie portent à croire à une autre ; mais il pense que tous les êtres souffrants même parmi les bêtes, Coivent s’élever dans l’échellé de l'in: telligence. Se rapprochant des idées de Leibniz, il voit partout un enchaînement de sagesse infinie, et se livre à de fréquents élans d’admiration ; il v4 rêvant une résurrection qui ferait passer les âmes des hommes et celles des bêtes d’un corps dans un autre, en se perfectionnant toujours: C’est ainsi qu'il s’efforçait de concilier la raison philosophique avec les croyances.

Le Suédois Linné parle de la Divinité avec un respect qui alors était du courage; dans ses travaux , il saisit toutes les otcasions de mettre en relief les œnvres admirables de Dieu. Le médécin suisse Haller s'inspire aussi aux sentiments de la Divinité. Reimar prouve , dans les Vérités fondamentales de la religion naturelle mises à la portée du peuple, que Dieu existe , attendu qu’il faut nécessairement admettre que l’homme et les animaux furent créés par une intelligence supérieure, et parce que la nature inanimée tend constämment à un but général. Le juif allemand Mendelssohn prouve l’immortalité dans le Phédon et l'existence de Dieu dans ses Heures matinales.

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En outre, le besoin: de :croive:à là:moraie , à la vertu, à ce que les matérialistes: appelaient des illusions :s6: faisait fortement sentir, même chez beaucoup de ceux-là qui cédaient au courant des idées, nouvelles;cc’est ce qui fit que la réaction de Jéan-jacques Rousseau-produisit tant d'effet. Il révéla lui:même dans ses Confessions ses vices 1 jusqu'à.ses faiblesses ; se posant ainsi pour type moral de Phumanité:, ‘il tend à justifier systématiquerr ent les-plus tristes égarements ; car, bien qu’il se peigne comme envieux, égoïste, orgueilleux , nous sommes portés à croire bon celui. qui déclame.-contre: les méchants; nous nous intéressons même aux fautes racontées avec un air de candeur et la persuasion.que personne n'a mieux valu que celui qui pe ainsi devant nous (4): ln dl : Deux ans seulement bei la ‘publication de: l'Esprit des lois, Rousseau commença à écrire conformément au goût du temps, que Diderot dui avait enseigné; il débuta par soutenir un paradoxe, à savoir que le progrès de la nature intellectuelle corrompt les mœurs. C’est l’œuvre d’une âme indignée de loutrécuidance des. gens de lettres ;: du déspotisme des académies, du dédain montré, à. l’auteur non:seulement lorsqu'il était copiste ou apprenti, horloger, mais encore quand il vint à Paris avec deux découvertes, l’une pour voler: dans Vair, Vautre pour copier la musique. avec plus de facilité. 11 flagelle justement les écrits immoraux, 2t-obscènes , non moins que les ouvrages impies ; mais en maudissant les lettres il maudit le siècle, comme si les torts du siècle provenaient de la culture de: lesprit, L'Académie de Dijon , dont le programme avait inspiré sa première production, provoqua également la seconde en demandant quelle était l’origine, de, l'inégalité parmi les hommes: Alors Rousseau , en haine.de la monarchie.énervée de Louis XV, fit la guerre « toutes les institutions sociales ; il cria au siècle enivré de sa propre perfection : « Un sauvage, un Caraïbe qui écrase la tête de ses enfants pour les rendre imbéciles est plus sage et plus heureux que vous.» Îl.ne veut pas seulement divorcer avéc la société, mais encore avec. l'intelligence, qui peut seule mettre une différence entre l’homme et la brute. C’est le délire orgueilleux d’une sensibilité irritée : il prend pour la civilisation de Phumanité la

(1) C’est ce qu'il déclare avec |emphase dès son, début : « Que la trompette du jugement dernier sonne quand elle voudra. Être, éternel, rassemble autour de moi l’innombrable foule de mes semblables ; qu’ils écoutent mes confessions, qu’ils gémissent dé mes indignités, qu'ils rougissent dé mes misères... et puis qu'un seul te dise, s’il ose, Je fus meilleur que cet honime-là! » |

J.-J. Aousseau, 1712-1718.

corruption de la France; il s’indigne contre les richesses, qu’il ne possède pas ; n'oubliant plus une injure une fois qu'il l’a reçue, il se met à la recherche de l’origine des sociétés jusqu’à ce qu'il arrive à former un système avec tout l'appareil de la logique et de l’éloquence. À ce sujet, Voltaire lui adressait des félicitations ironiques : En vous lisant, disait-il, 4! prend envie de marcher à quatre paltes.

Reconnaissant néanmoins qu’il ne suffit pas de démolir, mais qu’il fallait encore réédifier, il répudia le sensualisme, et s’efforça de substituer aux dogmes raisonneurs le sentiment religieux. Au lieu de l’épicurisme égoïste de son temps, il voulut corriger la morale et changer l’ordre politique, simplifier la vie domestique, renouveler l'éducation; il revêtit la philosophie de ce qu’on lui enlevait, c’est-à-dire d’éloquence et de sentiment, ce qui lui gagna les femmes et ceux qui aimaient la vertu et abhorraient l’athéisme. Dans un temps où l’on se plaisait à faire tomber les illusions , où s’abandonner à son cœur passait pour une faiblesse , où les romans n'étaient remplis que des égarements des sens, La Nouvelle Héloïse dut produire un effet immense; se rapprochant de la nature, il substitua l'étude du cœur aux coups de théâtre en vogue , et préluda aux romans intimes de notre siècle. Toutefois , l'exemple n’était pas heureusement choisi : Saint-Preux est un pédant ; Julie dit ce que les autres femmes ont éprouvé sans le dire; elle analyse ses sentiments, calcule chaque progrès ue la passion, décrit les impressions qu’elle excite et celles qu’elle ressent, véritable spiritualisme du libertinage, auquel on ne saurait se livrer sans enlever à la femme le charme de la pudeur, l'ignorance d'elle-même, son abandon involontaire, en un mot ce qui fait sa grâce.

Au milieu de vérités qu’il gâte par son impatience, Rousseau représente le mouvement du peuple vers l’avenir. Peut-être vit-il seul qu’une grande catastrophe était imminente et qu’il n’était possible d’en prévenir les effets qu’en revenant à l’ancien culte, en sauvant la morale du naufrage où périssait le dogme. Fénelon voulait que le bonheur de tous dépendit de la bonté d’un seul, comme du pèredérive le bien de la famille, comme de Dieu le bien de tout le genre humain; Rousseau, à son tour, est persuadé qu’on arrive à la liberté non par les institutions , mais par la vertu , et qu'avant d’être bon républicain il faut être homme de bien.

Tel est le but de son Émile, telle est la pensée du Contrat social. Tandis que Montesquieu s’appuie sur l’histoire, et prétend déduire, avec une extrême rigueur, ce qui sera de ce qui fut,

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