CRITIQUE. DELILLE
anciens auteurs , mais il remplit ses traductions d'erreurs grossières, ce qui fait de lui un guide infidèle,
Le Voyage du jeune Anacharsis (1788), de Barthélemy, appar- 1716-1795.
tient aussi à la critique. Cet écrivain, au milieu de ce dédain de Vérudition, eut le courage de travailler trente ans sur les classiques, dont il recueillit tous les faits, mais sans s’animer de leur esprit. L'idée n'était pas nouvelle; en effet, quelques jeunes Anglais, pendant leur séjour à l’université de Cambridge, avaient apporté leur fruit d’études sérieuses dans les Lettres athéniennes avec un sentiment politique bien supérieur à celui de l’auteur français, auquel du reste ce travail était inconnu. L’immense tableau de la civilisation grecque ne pouvait être bien exposé que dans son ensemble, et il aurait fallu ajouter à ce spectacle l’intérêt excité par un observateur, non pas Scythe et contemporain, mais riche de toute l’expérience et de toute la philosophie moderne, La naïveté grecque a échappé à l’ingénieux abbé, qui, pour être élégant, défigure la physionomie hellénique ; il trouve les originalités du théâtre grec grossières et intolérables, parce qu’elles n'étaient pas conformes au cérémonial de Louis XIV, et il transporte la société française à Athènes et à Corinthe.
Chez le poëte Lebrun, ce fut Pesprit philosophique, l’essor de limagination, la colère et la vengeance qui lui fournirent des inspirations contre des rivaux indignes de lui. On trouve dans Chénier la peinture, Fart le plus exquis, la volupté, mais rien d’idéal. Gilbert, fort de sa conscience, déclara la guerre aux encyclopédistes , et lança contre le siècle une satire vraie et bien sentie; il mourut à l’hôpital, et son dernier chant est un des meilleurs morceaux de la poésie française.
Delille eut, au contraire , un bonheur extrême; plein de vivacité, il se fit aimer sans causer d’ombrage, et obtint la sympathie en raison même de ses défauts. Il plaît par des tours gracieux, par de vives anecdotes, surtout par le talent de décrire, et il passa sa vie entière à chercher des sujets propres aux descriptions ; aussi devint-il le représentant de cette poésie descriptive dont l’étude est de bien peindre sans réussir à faire un tableau. Il ne faut lui demander ni des idées, ni l’enthousiasme de la nature, ni l’intelligence de l'histoire, ni de grandes connaissances ; il va à la recherche de pensées dans les livres des autres, dans les ouvrages en prose surtout, pour les répéter en vers harmonieux. La préface des Géorgiques, son meilleur morceau , est traduite de Dryden; en travaillant à reproduire en français le poëme de Virgile, il apprit l’artifice du style descriptif, et son chef-d'œuvre en ce
nan
168 DiX-SEPTIÈME ÉPOQUE.
genre fut le poëme de. /ardins, À une époque où la prose avait pris de l’ampleur av°c Rousseau et Buffon, il aurait dû aussi changer le ton du vers; mais, au contraire, ayant peur de toute hardiesse, il ne posséda qu’un vague instinct de mélodie et d’élégance. Il ne se mêla point au parti philosophique; puis il quitta la France au 9 thermidor, et y revint de son plein gré en 1803. Il publiait de temps à autre des compositions où il s’amusait à peindre des bagatelles , à parler science, à retracer des amusements, des paysages, des expériences. Cette forme plaisait, et lui valait d’être presque divinisé : des duchesses anglaises, des princesses polonaises lui écrivaient pour le remercier; son apparition à l’Académie était une solennité; ses lectures faisaient éclater des applaudissements et couler des larmes ; ses admirateurs le portaient chez lui dans leurs bras, et ses compositions se tiraient à cinquante mille exemplaires.
De Foôntanes forme en quelque sorte l’anneau entre Delille et Chateaubriand, qui lui dut ses premiers encouragements. Flottant entre le voluptueux et le dévot, il fit des discours pour l’empereur Napoléon; mais il osa aussi le contredire. Joubert, son ami , n’acheva rien, et n’a laissé que les Pensées, publiées ensuite par Chateaubriand. Il disait de Voltaire : « Comme le singe, il a les mouvements charmants et les traits hideux ; il connut la clarté et se joua dans la lumière, mais pour l’éparpiller et en briser tous les rayons, comme un méchant ; » de Lesage : « Ses romans ont l'air d’être écrits dans un café par un joueur de dominos en sortant de la comédie; » de La Harpe : » La facilité et l'abondance avec lesquelles il parle le langage de la critique lui donnent l’air habile, mais il l’est peu ; » de Barthélemy : « Añacharsis donne l’idée d’un beau livre , et ne l’est pas. »
D’autres écrivains tentèrent la tragédie. Du Belloi montra le parti que l’on pouvait tirer des sujets nationaux en mettant sur la scène Gaston et Bayard, ainsi que le Siége de Calais. Saurin fit entendre dans son Spartacus, avec une force qui rappelait Corneille , les accents de la liberté, dont l’avénement était prochain. Ducis, dont le talent ne se courbait point devant le siècle, sentait la nécessité « de sortir de ces formes dont la beauté était usée; » mais il n’osa le tenter qu’à demi. Dans un temps si peu historique, ilne comprit pas la grandeur des tableaux où Shakspeare retrace si complétement la vie humaine; il n’en saisit que les terribles émotions, qui résultent de la peinture des affections et des douleurs domestiques. Il ne connaissait que par extraits le grand poëte anglais, et il crut devoir l’ennoblir pour le faire accepter aux spec-
tateurs français. Bien qu’il eût supprimé tout ce que -kux.'peare avait d’original, le goût s’en effraya; mais on s'y haitue reu à peu, et Le Tourneur se hasarda à donner une tradu:ticu de ce théâtre, traité de barbare par Voltaire. Malheureusement, elle manquait d'intelligence et de goût; le naturel et la simplicité, qui excitent l’étonnement dans le texte, y disparaissent sous une parole correcte et la périphrase traînante. Les applaudissements donnés au poëte anglais troublèrent le sommeil de Voltaire, qui affecta de craindre qu’on « ne tombât dans l’exagéré ou dans le gigantesque ; » il dénonçait à l’Académie cet engouement pour « ce saltimbanque , qui fait des contorsions et a des saillies spirituelles. » Diderot comparait Shakspeare « au saint Christophe de Notre-Dame , colosse informe, grossièrement sculpté. »
Cette sorte de talent qui révèle la nature comme par instinct avait disparu de la comédie ; on s’ingéniait à produire de l'effet, et on parvint quelquefois à exciter de l'intérêt pour des personnages imaginaires. Gresset, reproduisant avec vérité le langage et les manières des salons de Paris, immortalisa , dans le Vert-Vert etle Méchant , des modes éphémères ; mais plus tard, regrettant d’avoir sacrifié aux idoles du temps, il châtia l’égoïsme et proclama la vérité.
En dehors des sociétés élégantes, Piron vivait d'esprit et d’épigrammes; d’une intelligence supérieure à ses ouvrages, il était recherché et redouté, et, malgré sa réputation, onle fuyait. Poëte par métier, il essaya tous les genres, apporta dans ses vers la