‹ Histoire universelle [microforme] (volume 5)Chapitre 53 sur 245 · THÉATRE, PIRON · texte numérisé non relu

THÉATRE, PIRON

même négligence que dans sa vie, et traîna jusqu’à l’âge de quatre-

vingt-quatre ans sa pauvreté indépendante. Il débuta par une œuvre impie qu’on ne saurait même désigner ; puis il finit dans la dévotion, et traduisit des hymnes. Ses contemporains voulurent l’opposer à Voltaire, et lui-même crut parfois qu’il parviendrait à rivaliser avec lui dans la tragédie et la poésie légère ; il ne faisait grâce à personne. Assistant un jour à une lecture de Voltaire, il ne laissait passer ni une scène ni un vers sans saluer, lorsqu'il y apercevait quelque trace d'imitation, et comme on s’en étonnait : Ne le trouvez pas mauvais, dit-il; j'ai l'habitude de saluer mes anciennes connaissances. L’archevêque de Paris lui demandant s’il avait lu son mandement : Non, monseigneur, répondit-il , eé vous ? L'Académie l’ayant repoussé de son sein, il improvisa cette épitaphe si connue qui ne périra point. Sa Métromanie , conduite avec un art exquis et un esprit admirable, est la meilleure comédie du siècle, bien que l'humanité y reste étrangère à l’art.

Collin d’Harleville ramena la comédie à un intérêt tendre et

aux sentiments vrais. Dancourt ne cesse de s'attaquer avec esprit et vivacité aux prétentions des parvenus; Legrand et Dufresny puisent le ridicule à la même source. Dans les pièces de Destouches, les bourgeois commencent à prendre une certaine dignité, et n'y paraissent pas seulemeht pour exciter le rire.

La tragédie bourgeoise existait déjà chez les Anglais; La Chaussée {et non Diderot), dont l’École des maris est un modèle, peut en être considéré comme lintroducteur ‘en France. Quoiqu'on ait peu goñté cette espèce de tragédie, elle attestait encore le progrès populaire ; car elle substituait sur la scène la bourgeoisie à la noblesse. L'erreur consistait à en faire un genre distinet , où Fon apportait du mauvais goût, de l’enflure, dé la sensiblerie, une manière langoureuse ‘et souvent aussi l’idée du suicide. Voltaire, après avoir tenté vainement de faire périr cette innovation sous les épigrammes, lui paya aussi tribut dans Nanine et P'Enfant prodigue. Mercier, qui dans son Tableau de Paris s'était affranchi de la tyrannie des règles pour peindre les mœurs en toute liberté, publia en 1773, sans nom d’auteur, un Nouvel essai sur l'art dramatique. I entreprend de montrer dans cet ouvrage, plein de hardiesses à la fois et de paradoxes, que « le nouveau genre appelé drame , qui résulte dé la comédie et de la tragédie, ayant le pathétique de l’une et les naïves peintures de l’autre, est infiniment plus utile, plus vrai, plus intéressant, parce qu’il touche davantage la masse des citoyens. »

Ainsi la comédie avait d’abord associé beaucoup de philosophie à une gaieté naïve, puis elle eut la gaieté sans philosophie, et en dernier lieu l'intérêt sans la gaieté; en effet, on se servit aussi du théâtre comme d’une machine de guerre, et Rousseau, dans une lettre célèbre adressée à d’Alembert contre les spectacles, dénigra Molière, aux ouvrages duquel il préférait un médiocre drame anglais, parce qu’il était moral. Sedaine , qui faisait des vaudevilles philanthropiques contre les abus du temps et en faveur du peuple, dont il était sorti, recueillait partout des applaudissements. Palissot attaquait les philosophes sur le théâtre, et soutenait la monarchie ainsi que les principes moraux. Au milieu de ces tentatives, la comédie, à qui le naturel faisait défaut, trouvait une ressource dans Pesprit de parti , et ne s’arrêta plus aux limites du ridicule, contre lequel, en pareil cas, une moitié de l’auditoire proteste, tandis que l’autre y applaudit.

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