CHAPITRE X
Ainsi la société était doublement attaquée par les doctrines encyclopédiques et économiques , par la science et les intérêts. Une si grande masse d’idées révolutionnaires devait nécessairement produire des effets réels; leur premier triomphe fut la destruction de la Compagnie de Jésus. Nous avons vu que cette société avait été instituée pour s’opposer à la Réforme, et qu’elle était parvenue à arrêter le protestantisme; or, lesprit d'indépendance et d’individualité, proclamé par le protestantisme, renaissait à ce moment, et comme il trouva cette barrière devant lui , illa renversa.
Une organisation compacte avait fait parvenir la Compagnie
de Jésus à cette grandeur inouïe, qui fit d’elle un objet de crainte
pour les peuples comme pour les rois, et attira sur elle la persécution dans un siècle qui proclamait la tolérance. Nés au moment où les lettres et la. civilisation apparaissaient, les jésuites, au lieu de s’obstiner à pousser la société en arrière, à prêcher la pauvreté,
à faire la guerre aux doctrines , secondèrent le mouvement. Ils
s’appliquèrent à l’instruction de la jeunesse, alors très-négligée; ils ne se cachèrent pas dans des déserts; mais , s’établissant dans les villes, dans les cours, et se faisant valoir partout, ils entreprirent de diriger les rois. Des académies, des théâtres, des exercices gymnastiques furent les moyens dont ils se servirent pour préparer leurs élèves à la vie sociale ; leurs églises offraient aux beaux-arts l’occasion de s’exercer ; ils cherchaient dans les missions les avantages temporels en même temps que le salut des âmes ; de même qu’ils enrichissaient la pharmacie en lui procurant le quinquina, ils adoucissaient la rigueur des jeûnes en introduisant l’usage äu chocolat. En résumé, ils se transformaient selon la marche du siècle; or, tandis que le siècle se moquait des franciscains parce qu'ils étaient sales, des dominicains parce qu’ils se faisaient persécuteurs , des religieux de Ciîleaux
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parce qu’ils étaient oisifs, des chartreux parce qu'ils se renfermaient dans la vie contemplative, il voyait les jésuites se mêler à la foule, vêtus comme le reste du clergé, missionnaires dans les colonies, poëtes agréables, écrivains polis, historiens soigneux à l’usage des écoles ; c’étaient en même temps des courtisans déliés, qui connaissaient les faiblesses du tempset savaient manier les hommes, et des publicistes dont l'indépendance avait devancé celle des philosophes.
Mais, loin d'entendre le progrès à la manière du siècle, c’està-dire comme un divorce avec le passé et l’Église, ils restaient étroitement attachés à Rome. Le souverain pontife désapproûvait-il certain esprit de tolérance dans leurs missions en Chine et en Malabar, ils n’hésitaient pas à obéir, dût-il leur en coûter les conquêtes achetées par deux siècles de martyres et l’espérance de convertir le plus grand empire du monde.
Ils soutenaient même les droits de la cour de Rome avec une fermeté qui ne cédait rien à ce besoin croissant d’émancipation qui se faisait sentir partout. La supériorité conquise par ces ecclésiastiques, lesquels n’étaient point assujettis aux austérités prescrites par les anciennes règles religieuses, inspirait de la jalousie aux autres ordres, qui désapprouvaient leur esprit séculier; ils leur imputaient encore de s'être écartés de leur institution première, pour se consacrer abusivement à des occupations mondaines et se faire bien accueillir des puissants.
En entrant dans la Compagnie de Jésus, au lieu de renoncer à ses biens, on en disposait en faveur de la maison, et le donateur en conservait l’administration durant toute sa vie. Dans l'origine, les quatre vœux n’étaient proférés que par un petit nombre, qui vivaient d’aumônes , entièrement adonnés à la vie spirituelle, tandis que les coadjuteurs vaquaient aux charges administratives et aux occupations temporelles ; on pouvait ainsi être rigoureux dans les choix, et la surveillance était réciproque. Plus tard , l’usage s’introduisit de donner les charges aux profès eux-mêmes, qui purent devenir recteurs et provinciaux, ce qui supprima l’opposition , relâcha la rigueur des choix et ouvrit le champ à l’ambition. Quelques généraux songèrent à : une réforme , mais ils trouvèrent de la résistance; bien plus, par déviation au principe originaire, strictement monarchique, on plaça, conformément aux idées constitutionnelles du temps, un vicaire à côté du général.
Les écoles des jésuites n'étaient plus aussi florissantes qu’à l'époque où il n’en existait pas d’autres; elles conservaient
pourtant l’art, aussi difficile qu’important, de faire aimer aux élèves leurs maîtres et l’étude. Bien qu’ils donnassent l’instruction gratuitement, ils acceptaient des présents, et montraient de la préférence pour les enfants de bonnes familles ; il en résultait des relâchements dans la discipline, à tel point qu'il y eut plus d’une fois dans leurs établissements des rixes, des soulèvements, même des assassinats.
En Italie, les jésuites comptaient parmi les écrivains les plus notables, ce qui ne veut pas dire qu'ils fussent supérieurs. . En France, où ils rédigeaient le Journal de Trévouæ, ils occupaient un poste avaucé dans la littérature militante; ils employaient une critique sérieuse, érudite, piquante, tendant à conserver la pureté de la langue contre les novateurset l’examen des faits, l’érudition solide contre les sceptiques et les épicuriens.
Voyant le monde s'éloigner de plus en plus des pratiques religieuses , ils'les allégèrent autant qu’il leur fut possible ; pour empêcher que le frein par trop tendu ne se rompit, ils le relàchèrent ; cherchant des excuses aux égarements aussi loin que on pouvait aller sans disculper le méfait. Quelques-uns d’entre eux ont défini le péché un éloignement volontaire de la rè-
g'e -de Dieu, consistent dans la connaissance de la faute et dans le parfait accord de la volonté (4) ; on déduisait de là , avec une subtilité toute scolastique, un laisser-aller qui faisait de la passion, de l'exemple, de l'habitude autant d’excuses. Quelques-uns excusèrent le duel lorsqu'on ne pouvait s’y refuser sans perdre l'honneur ou ses grades, de même que la violation d’un serment prêté sans l'intention intérieure de le tenir (2). ls déclarèrent que, dans les cas douteux, on pouvait suivre lopinion probable , c’est-à-dire celle qui avait été soutenue par un auteur grave; qu'on pouvait même, pour apaiser ses scrupules, s’accommoder à la plusindulgente (3).
Ce sont là les maximes relächées dont nous les avons vus
(1) FR. ToLeDo. — BUSEMBAUX.
(2) Privandus alioqui, ob suspicionem ignaviæ, dignitate, officio vel favore principis. — Qui exterius tantum :juravit sine animo jurandi non obliga-
tur, nisi ratione scandalii, quum non juraverit, sed luseril. BusEMBAU», Medulla theologiæ moralis, liv. 111, traité 4, chap. 1, dout. 4, art. I, n°6; traité ‘11, chap, 2, dout.'n°'8.
(3) Sa, Aphorismi confessariorum : Potest quis facere quod probabili ratione vel auctoritaie putat licere, etiam si oppositum totius sit ; sufficit aulem opinio alicujus gravis auctoris. BusemBaux, liv. I, chap. 3: Remedia conscientix scrupulosæ sunt : 1° Scrupulos condemnare ; 20 assuefacere se
ad sequendas sententias miliores, et minus eliam cerlas.
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pay teui acci etg daie nai séni sièc la v incc les | etp
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(2) well, Le pi fesse:
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accusés dans les Provinciales (1), livre qui leur porta un coup irréparable, bien plus profond que ne le crut Pascal, et qui fut'le manifeste d’une guerre à mort entre les jansénistes et les
jésuites. Comme les derniers étaient tout-puissants sur la fin du
règne de Louis XIV, on leur imputa des rigueurs insensées contre leurs illustres adversaires, dont les partisans leur vouèrent une haine ardente , et qui put se donner carrière lorsque les parle ments réprirent le dessus ; en effet, par une étrange déviation, les parlements, au lieu de rendre la justice , se mirent à prendre parti dans les querelles théologiques.
Les jésuites avaient donc contre eux les dominicains, pour leur opposition à la doctrine de saint Thomas ; les franciscains, pour leur grande ‘autorité dans les missions; les membres de l'université, pour la concurrence qu’ils faisaient à leurs écoles, quoique sans priviléges ; les négociants, parce qu’ils redoutaient en eux des concurrents actifs, qui, n'ayant point d'impôts à payer, pouvaient vendre à meilleur marché qu'eux ; les instituteurs ou ceux qui voulaient le devenir, et qui voyaient les élèves
accourir ‘en foule à ces rivaux, dont l’enseignement était solide :
et gratait; les évêques , qui, à l'exemple. du gonvernement, tendaient à rendre l'autorité locale, tahdis que les jésuites soutenaient le pouvoir pontifical. Ils avaient surtout contre eux les jansénistes, qui leur reprochaïent d’user de ménagements avec le siècle, de'se faire les soutiens de la liberté et de la puissance de la volonté humaine, d’autoriser des dévotions qui paraissaient des inconvenances : à leurs adversaires (2); puis ils exhumèrent dans les livres de casuistes de la compagnie, ouvrages écrits en latin et pour l'instruction des directeurs de consciences, des passages
(1) S'ilétait permis de recommander la modération à la passion, nous inviterions ceux qui liront ce chapitre à se reporter à celui où nous traitons du jansénisme, et qui est le onzième du livre précédent.
(2) On rapporte que Godwin , arménien, chapelain et confident de Cromwell, songea le premier à rendre nn culte particulier au sacré c œur de Jésus. Le père Colombière, l’un des jésuites réfugiés en France avec les Stuarts, confesseur de la duchesse d’York, voulut introduire cette dévotion parmi les catholiques. 1 fat aidé dans cette tâche par les visions d’une certaine Marie Alacoque, dont la vieet les révélations, racontées plus tard par l’évêque de Soissons, excitèrent, par la naïveté du style, les risées des philosophes, et scandalisèrent les gens sensés. Depuis lors.le culte du.sacré cœur s'est étendu, grâce aux jésuites, quoiqu'il ait été vivement combattu soit par les jansénistes, soit par les parlements, etbienqu'il ne fût pas favorisé par Rome ; il en résulta que cette image mystique devint presque un signe de reconnaissance dans les rangs du parti jésuitique. Comme telle ‘elle a été aussi combattue de nos jours et depuis qu’elle a obtenu la sanction du temps et de l’autorité, ;
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indécents, comme on pourrait en puiser dans les traités de médecine.
Il était naturel que les philosophes, indifférents pour les ordres vieillis, réservassent leurs coups pour celui, qui, jeune et actif, avait pour lui l'instruction et la connaissance du monde; car ils sentaient qu’ils ne pourraient abattre les autres qu’en passant sur le cadavre de ces janissaires du saint-siége (1), comme ils les ap-
pelaient. Les rois eux-mêmes, qui cherchaient à concentrer dans culati leurs mains l’autorité, ne devaient pas voir de bon œil ces pères rappo qui y échappaient; un autre grief à leurs yeux, c’est que, très- Rome nombreux , liés entre eux par une correspondance aussi rapide banq que sûre, informés de tout ce qu'il y avait d’important, et répandus dans toutes les contrées de la terre, ils se rattachaient dans Rome des à un chef dont la puissance était absolue sur chacun d’eux. ce su D'autre part, la compagnie passait pour être excessivement riche. inter On parlait de tonneaux de poudre d’or amoncelés dans les caves, les I de caisses adressées à certaines de ses maisons, et qui, confis- les sé quées par les douaniers, s’étaient trouvées contenir, au lieu de de lei chocolat, des tablettes d’or pur; aussi les rois, dont les finances père étaient épuisées, espérèrent se procurer un puissant secours tique dans leur pénurie en confisquant de telles richesses (2). . etles Quand des hommes et des partis d'opinion diverse font la Ici guerre à un homme ou à une institution sans se faire conscienge géné des moyens à employer, on peut être certain que la cause en est enfin tout autre que celle qu’on allègue. bâtir Les missions éloignées, établies par les jésuites, étaient en- d’ate tretenues à l’aide des produits de leurs terres, c’est-à-dire des ache épices et des objets fabriqués par les colons. Pour échanger ces ps el?
(1) D'Aceusenrécrivait: « Le plus difficile sera fait quand la philosophie sera dé. rait livrée des grands grenadiers du fanatisme et de l'intolérance ; les autres ne sont que com des Cosaques et des Pandours, qui ne tiendront pas contre nos troupes réglées. » avai! Œuvres, lome XV, p. 297. bâtir DucLos, s'élonnant en Italie de la jalousie des autres ordres religieux et de la k joie qu’ils manifestaient, jusqu'au scandale, pour la suppression des jésuites, étan s'écriait : « Le premier coup de tonnerre est tombé sur la société, arbre dont la glais tige perçait la nue; mais que de moines doivent penser que, si l’on coupe les pay chênes avec la cognée, on fauche l'herbe! » — Voyage en Italie, p. 40. Ric. (2) A l'époque de la suppression, l'ordre était divisé en six assistances : Italie, de | France, Allemagne, Espagne, Portugal, Pologne, et chacune d’elles avait un représentant près du général. Ces assistances formaient quarante et une provinces, de avec vingt-quatre maisons professes consacrées au soin des âmes, en même qui temps qu'il y avait pour l'éducation 669 colléges, 61 noviciats, 171 séminaires ; L
de plus 340 résidences, 271 missions. Les jésuites étaient au nombre de 22,589, co dont 11,293 prêtres répartis entré 1,542 églises. |
denrées contre celles qui sont nécessaires à la vie, il fallait les expédier en Europe; elles étaient déposées, à cet effet, dans des magasins à Lisbonne, où chaque province avait un procureur de la compagnie pour les recevoir, les vendre et acheter, avec le produit de cette vente, tout ce que réclamaient les besoins des pères et des néophytes. Voilà donc les jésuites négociants, ayant des missions d’expédition et de banque, et se livrant à des spéculations; il y avait là un côté mercantile, beaucoup plus en rapport avec le siècle qu'avec l'esprit religieux. Leur collége de Rome faisait fabriquer des draps à Macerata; des affaires de banque se traitaient entre les divers colléges et avec les colonies.
Les papes trouvèrent que le commerce ne convenait point à des religieux, et Benoît XIV renouvela la défense déjà faite à ce sujet par Urbain VIIT; puis une autre bulle de la même année interdit aux évêques américains, soumis au Portugal, de réduire les Indiens en esclavage, de les vendre, de les échanger, ou de les séparer de leurs feinmes et de leurs enfants, ou de les priver de leur liberté de toute autre manière. Cet ordre était digne du père des fidèles, mais il ne pouvait être mis tout à coup en pratique dans les missions, où les jésuites étaient à la fois les maîtres etles pères spirituels de gens sans expérience.
Ici se présente unincident bizarre : le P. Lavalette, procureur général des missions dans les îles françaises, puis supérieur, enfin visiteur général, se livrait au commerce en grand. Il fit bâtir à la Martinique une rue entière d’habitations, de magasins, d'ateliers ; il établit à la Dominique une maison de commerce, acheta des nègres, fit la contrebande avec les Barbades. Il avait des correspondances et des comptoirs dans plusieurs contrées de l’Europe, faisait des affaires de banque très-étendues, et tirait sur les frères Lionney de Marseille de grosses sommes à compte sur le sucre, l’indigo et le café qu'il leur envoyait. Il avait fait traîte sur eux pour un million et demi , et expédié deux bâtiments chargés de marchandises ; mais la guerre de”1755 étant venue à éclater, ses bâtiments furent capturés par les Anglais, et ses correspondants de Marseïlle durent suspendre leurs payements. N’ayant pu obtenir de secours ni des jésuites, ni du P. Ricci , leur général, ils citèrent l’ordre entier devant le consulat de Marseille, qui les autorisa à frapper de séquestre les biens de l’ordre jusqu’à concurrence de la somme de 1,502,226 livres, qui leur était due.
Les jésuites objectèrent que le P. Lavalette avait violé les constitutions de l’ordre en faisant le commerce, et que l’ordre
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ati ne devait pas être tenu de payer les obligations d'un de ses mc. Yes; en conséquence, le conseil d'État, devant qui l'affaire fut portée, requit la production de ces constitution. Au lieu d’assoupir le procès en payant, les pères n’hésitèrent pas à les livrer à leurs ennemis déclarés, tant ils les considéraient comme peu dangereuses; mais le parlement, en y portant des regardé pénétrants , reconnut que les biens des jésuites étaient propriété commune et, indivisible; or, les spéculations du P. Lavalette ayant été faites au profit et à la connaissance de la société, maîtresse de l’établissement de la Martinique, il la déclara tenue de cette dette, en la condamnant aux dommages et intérêts.
Mais un orage plus redoutable se préparait dans ces missions que nous avons admirées ailleurs (1), et qui furent leur première pierre d’achoppement. Les Espagnols et les Portugais étaient à chaque instant en querelle pour les frontières de. leurs colonies d'Asie et d'Amérique; la fameuse démarcation d'Alexandre VI était impuissante à les prévenir. Les Portugais, qui prétendaient que toute la côte du: Brésil leur appartenait jusqu’à la limite naturelle du Rio de la Plata vers le midi, fondèrent sur la rive gauche de ce fleuve la colonie du Saint-Sacrement (1678). Il en résulta des guerres, pendant lesquelles les paroisses des jésuites dans le Paraguay eurent beaucoup à souffrir. La colonie du .. Saint-Sacrement, qu'on se disputait, changea plusieurs. fois de maîtres. Enfin il fut convenu en 1750, par le traité de Madrid, qu’en abrogeant toutes conventions précédentes, les Philippines et les îles adjacentes appartiendraient à l’Espagñe ; que le Portugal conserverait tout ce qu’il possédait sur la rivière des Amazones et dans le district de Mato-Grosso; qu’il céderait la colonie du Saint-Sacrement et les possessions adjacentes sur la rive septentrionale de. la Plata, fleuve qui serait réservé uniquement à la navigation espagnole ; qu’il recevrait en retour tout le territoire situé entre la rive septentrionale de lYbiari et la rive orientale de l’Uruguay.
Dans cet espace se trouvaient précisément set 2°": ou réductions fondées par les jésuites dans le Pai.51,, La gentilhomme portugais, nommé Gomez Pereira, pie faiseur de
projets , avait proclamé que le Paraguay regorgeait d’or, que les
3 i‘es en tiraient trois millions de cruzades par an , et que c’était kB, motif pour lequel ils tenaient ce pays dans un isolement
A) Euctes KIT.
mystérieux ; il avait donc proposé d’attirer sous la domination portugaise les sept districts de l’'Uruguay moyennant la cession à l'Espagne de la colonie du Sacramento.
Son idée sourit à la cour de Lisbonne ; elle plut davantage encore à celle de Madrid, qui, en cédant un vaste territoire improductif, recevait une place d’une importance extrême pour les propriétaires américains, en même temps qu'elle exciuait les Portugais du commerce avec l’intérieur de l'Amérique méridionale,
Ii avait été décidé d'abord que les habitants resteraient daas le pays, en changeant seulement de maître; mais on décréta ensuite qu’ils seraient enlevés : nous parlons d'hommes, et non de troupeaux. Les jésuites, qui perdaient à ces arrangements trente mille colons , firent des réclainations, remontrant aux Espagnols que les Portugais, et par suite les Anglais , profiteraient à leur détriment des magnifiques forêts de ces contrées ; ils furent peu écoutés. Le P. Visconti, général des jésuites, recommanda au provincial du Paraguay de ne point s’opposer à l'occupation des sept réductions et mème de les abandonner immédiatement, Mais ce sentiment profond qui nous enchaîne au sol où nous sommes nés , suffit pour faire apparaître aux Indiens l’iniquité de ces mesures (4); il répugnait surtout aux colons du Sacramento
(1) « Les Indiens, écrivait le provincial, sont fermement persuadés qu'il n’est pas dans la volonté du roi de leur enlever des terres qu’ils ont possédées pendant cent trente ans, et sur lesquelles leur droit a été confirmé par diverses cé: dules royales, C’est dans cette confiance qu'ils ont construit non de simples bourgades, mais de véritables villes, avec un grand nombre d'édifices couverts en tuiles, avec des galeries en pierre sous lesquelles on marche le long des maisons sans crainte de la pluie. Celles de leurs magnifiques églises pour lesquelles ils ont dépensé le moins leur ont coûté, avec les ornements, cent mille éeus ; sans parler de celle de Saint-Michel, où travaillèrens pendant dix ans tantôt quatre-vingts, tantôt cent hommes, et dont la construction, toute en pierre, ne peut être évaluée à moins de deux cent mille écus. Ajoutez à cela le souvenir, qui les touche extrémément, des arbres qu’ils ont élevés et à la longue culture desquels ils ont employé plus de trente ans pour se procurer avec leurs fruits une boisson continuelle, La valeur de ces plantations, dans les sept populations, dépasse un million. Leurs ensemencements de coton, dont le fruit sert à faire.le
. filet lé fil à faire les toiles, ne sont pas d’une valeur inférieure à celle des arbres :
ils ne peuvent se dissimuler qu’en partant ils laisseront plus d’un million en bestiaux, tant moutons que vaches, chevaux et mulets, etc... La vie des missionnaires est exposée, tant les Indiens sont résolus fortement à ne pas obéir, Les néophytes sont déterminés à passer sous l'autorité du Portugal plutôt qu’à abandonner leurs propriétés, Enfin Le salut de leurs pauvres dmes se trouve gravement compremis par suite de cette mesure injuste, qui les expose à désobéir
à leurs supérieurs. »
d’émigrer dans des plaines stériles. Ils brülèrent les poteaux aux armes d’Espagne plantés sur leur territoire natal , et, prenant les armes contre les Espagnols et les Portugais , ils attendirent de pied ferme les troupes, qui, en une demi-heure, en tuèrent deux mille , dispersèrent les autres ou les firent prisonniers.
Comme on savait que les jésuites avaient sur eux-la plus grande autorité, on crut qu’ils les avaient excités, et que leur intention était de fonder une république au milieu des possessions d’un roi, pour y souffler la rébellion. Ce quil y a de certain, c’est l’influence illimitée des jésuites en Portugal ; car le P. Georges, leur zélé défenseur, dit lui-même : « La cour de Lisbonne avait prodigué à ces pères tout ce qui peut attester la confiance la plus illimitée, le crédit le plus prépondérant. Ils étaient non seulement à la cour les directeurs de la conscience et de la conduite des princes et princesses, mais le rui et les ministres les consultaient dans les affaires du moment ; il ne se faisait rien, dans l’Église ni dans l’État, sans leur consentement ou leur concours. »
Le Portugal était alors gouverné pas le ministre Joseph de Pombal, qui, élevé dans les idées françaises, s'était proposé de tirer la nation de sa torpeur, mais par les moyens les plus absolus.
L'ordre des jésuites devait lui porter ombrage, désireux qu’il était de ne pas rencontrer d'obstacles : spéculateur, la concurrence de ces hommes actifs ne pouvait que le gêner; adepte des philosophes, il avait à cœur de s’en faire applaudir en dirigeant ses coups sur le but qu’ils lui indiquaient. En conséquence, il expédia tout exprès son frère, en qualité de gouverneur du Maragnon et du Para, avec des troupes et des pleins pouvoirs, en le chargeant secrètement de chercher un prétexte pour chasser les jésuites des missions. Puis, dans la soirée du 19 septembre 1757, les pères reçurent tout à coup l’ordre de sortir immédiatement de la cour, sans rien emporter avec eux, pour n’y plus reparaître. Aussitôt Pombal commença contre eux une guerre de plume, selon l'esprit du temps, dénigrant à tort et à travers la conduite des jésuites en Amérique , et les désignant comme les auteurs du mécontentement et de la rébellion que ses ordres avaient occasionnés dans le Paraguay. Il envoya au pape une relation imprimée « des procédés des jésuites en Portugal et de leurs intrigues à la cour de Lisbonne, » en demandant à sa sainteté de s’employer à faire cesser les abus, les excès, les crimes journaliers de ces pères, et de les rappeler à leur sainte observance primitive. Benoît XIV, près de terminer ses jours, publia une
bulle (/n specula) où il déclara qu’informé par le roi de Portugal que de très-graves abus s’étaient introduits parmi les jésuites dans la domination portugaise, il avait autorisé à réformer les scandales, afin d’en prévenir le retour, le cardinal François Saldanha, que Pombal avait désigné pour cet office. Saldanha, sans entendre aucun père, rédigea un décret où il se montrait fort bien informé de leurs actes, et par lequel, en les inculpant de se livrer au commerce, il leur enjoignait de déclarer, dans le délai de trois jours, les objets de leur négoce, leurs capitaux, leurs lettres de change, afin qu’on püût en faire emploi au service de Dieu. En même temps, d’autres délégués du cardinal exploraient les maisons et les registres au Paraguay, au Maragnon , au Brésil ; or, comme ils y trouvèrent des preuves de trafic, ils les suspendaient, pour la plupart, du droit de prêcher et de confesser.
Tout à coup le bruit se répandit que trois coups de fusil avaient été tirés sur Joseph, roi de Portugal. Personne ne les entendit ; le roi n’avait été vu par personne, excepté par son chirurgien et Pombal ; mais on répéta que l'attentat avait été dirigé par la main des jésuites, et une commission , présidée par Pombal, fut instituée pour juger les coupables. Les principaux membres des grandes familles de Tavora et d’Aveiro furent arrêtés et enfermés dans des cachots destinés aux bêtes féroces lors des représentations du cirque, et l’on contina leurs parents dans des monastères. Les maisons des jésuites furent entourées de gardes , et fouillées du haut en bas.
Le duc d’Aveiro, mis à la torture, confessa avoir voulu tuer le roi à l'instigation des jésuites. En vain se rétracta-t-il par la suite : la sentence fut prononcée sans rien articuler de plus positif que des propos, des bruits de conspiration; Ferreira, valet de chambre du roi, se vit condamné au feu, et les autres à la roue. Éléonore, issue des marquis de Tavora par la grâce de Dieu, qui avait été vice-reine à Goa, femme instruite et belle, fut décapitée, son mari écartelé; ses fils, son gendre et ses domestiques périrent étranglés ; on confisqua leurs biens, on rasa leurs hôtels, et leur nom fut aboli. Les temps les plus barbares ne présentent pas d’exécutions plus atroces.
L’infamie du procès est la meilleure preuve de l'innocence des accusés; car il suffira de dire qu’outre le profond secret avec lequel il fut conduit, le roi défendit qu’il fût jamais revisé. Le monde, curieux de connaître la vérité, ne put découvrir autre chose sinon que le roi, revenant d’un rendez-vous amoureux avec la marquise d’Aveiro, dans le carrosse de Texeira, son valet de chambre , fut assailli par le mari et le beau-frère de la dame, HIST, UNIV, — T, É VI, 14
qui voulaient se venger sur Texeira; mais le cocher leur ayant crié que c’était le roi, ils s’enfuirent. C’est là ce qui paraît le plus probable; ce qui l’est le moins, c’est une conspiration. Au fond, c’était une vengeance de Pombal, à qui la main d’une Tavora avait été refusée pour son fils; ils furent unis néanmoins après ces sanglants préludes. Ou le ministre fit naître cet incident, ou il sut s’en servir pour frapper du même coup l’aristocratie et les jésuites ; double pouvoir qui s’opposait au despotisme central qu’il avait rêvé; en conséquence , on répandit le bruit que les jésuites avaient été les instigateurs du crime, et nommément les pères Jean-Alexis de Souza, Jean de Matos et Gabriel Malagrida.
Clément XII (Charles Rezzonico), qui venait de succéder à Benoît XIV, s'était montré mieux disposé que son prédécesseur à l’égard des jésuites. Laurent Ricci, leur général, lui avait présenté une réclamation contre ce système qui consistait à imputer à la compagnie les erreurs de quelques-uns de ses membres; en lui représentant que le roi de Portugal avait été mal
informé , il priait le pape de charger ce roi lui-même de la visite
des diverses maisons de l’ordre, afin de prévenir de plus grands malheurs.
Cette dernière phrase fut saisie par ies adversaires des jésuites comme renfermant la menace accomplie ensuite par la tentative de régicide; on publia donc que « leurs résidences étaient des bourbiers venimeux et empestés, où les exécuteurs du régicide avaient puisé le poison. » Enfin le roi les menaça de recourir aux remèdes extrêmes, c’est-à-dire “à leur expulsion de ses États. Pombal, pratiquant alors la maxime dont on attribuait l'enseignement aux jésuites, que la fin justifie les moyens, déclara les jésuites coupables ; il ordonna que, « non par voie de juridiction, mais par mesure d’économie , et pour la protection de la personne royale et de la tranquillité publique, » leurs biens fussent séquestrés et leurs personnes renfermées, en assignant à chacun cent reis (soixante centimes) par jour. *
Aussitôt un acte d'accusation fut adressé au pape relativement à leur négoce, à leur tyrannie dans le Paraguay, au régicide dont on assurait que la preuve se trouvait dans des lettres intercentées.
Sur la réquisition du procureur fiscal, Clément XIII permit de procéder contre toute personne ecclésiastique impliquée dans le régicide; il conjura toutefois le roi en particulier d’épargner les supplices, et en même temps de distinguer entre le
ie LD: dire EME
D Pere san
corps et quelques membres infects, que lui-même avait chargé Saldanha de retrancher, afin de ramener l’ordre à son ancienne pureté.
Dans le même temps, des écrits virulents étaient publiés contre la compagnie (1), leurs auteurs sachant bien que, dans un moment de passion, ce n’est pas la vérité qu’on écoute, mais ceux qui crient le plus fort, On commença par enlever aux jésuites les écoles, que l’on donna à des séculiers, et l'on fit traduire pour l'enseignement des livres nouveaux, qu’on alla jusqu’à prendre parmi ceux des protestants allemands; enfin les jésuites furent chassés du royaume comme rebelles manifestes, traîtres et ennemis de l’État.
Cent trente pères s’embarquèrent en chantant Zn exitu Israël de Ægypto, et furent transportés, les uns à Civita-Vecchia, d’autres ailleurs. Quatre cent quatre-vingt-quatorze de ces réligieux, qui se trouvaient au Brésil, furent jetés sur des bâtiments, et transférés dans les prisons de Lisbonne ou déposés dans les États du pape. On agit de même à l'égard de ceux des Indes orientales. Sur deux cent vingt-quatre jésuites arrêtés dans le royaume, trente-sept moururent, trente-six furent déportés; les autres restèrent détenus jusqu'à la mort du roi, ét alors on les fit sortir du territoire.
Dans la guerre engagée alors avec les philosophes , Rome était saisie d’une frayeur qu’elle cherchait d'autant plus à cacher qu’elle était plus vive; en sorte que, pour ne pas donner la moindre prise sur elle, elle modérait le zèle de ses défenseurs. Elle n’osa donc, dans le principe, soutenir les jésuites, et encouragea ainsi de nouvelles attaques ; toutefois elle ne put dissimuler l’outrage qui lui était fait par l’expulsion de ces religieux sas qu’on l’en eût prévenue; mais Pombal, devenu plus hardi, renvoya le nonce, rappela son ambassadeur, et entreprit des innovations ecclésiastiques. Il fit enfermer au fond d’une tour l’évêque de Coïmbre pour une encyclique publiée par ce prélat contre les livres impies, et qui fut brûlée par le bourreau. Aux soixante -dix prisonniers d’État détenus par ses ordres, il en ajouta alors
(:) Un des plus méchants est la « Déduction chronologique et analytique, première partie, où sont révélés, pendant la série successive des gouvernements portugais depuis Jean II jusqu'à présent, les horribles massacres accomplis par la compagnie dite de Jésus dans le Portugal et dans ses possessions au moyen d’un plan et système par elle conservés toujours inaltérables, depuis l'instant où elle est entrée dans ce royaume jusqu'à celui où elle en a été expulsée par la juste,
sage et prudente loi du 3 septembre 1759 ; publiée par le docteur Joseph de Seabra de Sylva, etc. » A Lisbonne, 1787.
beaucoup d'autres, et le tribunal spécial d’inconfidensa condamna plusieurs personnages de distinction (4).
Le jésuite Malagrida, natif de Côme , était un visionnaire qui, adonné à une espèce de quiétisme, débitait les contes les plus étranges (2). Le peuple et les princes de la famille royale le vénéraient; mais Pombal avait contre lui une haine particulière, ayant cru se reconnaître dans l’Aman d’un drame que ce jésuite avait fait représenter. Quoique Malagrida eût alors soixante-treize ans, et se trouvât prisonnier, comme visionnaire, au moment de l'attentat, il fut condamné au feu, coiffé de la mitre, et envoyé au bûcher à la tête de cinquante-deux autres. « L’excès du ridicule, dit Voltaire, se joint à l’excès de l’horreur. »
Le premier coup contre les jésuites fut donc frappé en Portugal; mais il partit, à ce qu’il semblé, des pays où se trouvaient les agitateurs infatigables de l'opinion et un gouvernement ennemi de cet ordre.
Le cardinal de Fleury avait enseigné à Louis XV que les jésuites étaient de mauvais maîtres, mais qu’on pouvait en faire d’excellents instruments. Madame de Pompadour, sa maîtresse, et le duc de Choiseul, son ministre, amis complaisants tous deux des encyclopédistes et peu soucieux de religion, répétaient sans cesse que l'Église avait duré quinze siècles sans jésuites, qu'elle pouvait donc bien subsister encore sans eux; que ces religieux étaient ennemis des rois, et qu’ils permettaient de tuer les mauvais princes ; que d’ailleurs ils conspiraient sans cesse pour hâter l’avénement du Dauphin au trône. Louis XV, plus désireux du repos que de la vérité, ordonna, par lassitude, une enquête sur les constitutions des jésuites, afin de s’assurer si elles n’avaient rien de contraire à la morale, à la religion et à la politique. Jacques de Flesselles, président de la commission, opina pour conserver un corps aussi utile; mais il proposa des réformes pour obvier aux dangers que certains esprits imaginaient, no-
(1) Le prince de Kaunitz plaisantait souvent avec le duc de Choiseul sur le compte de Pombal : Ce monsieur, disait-il, « donc toujours un jésuite à cheval sur le nez ? $
(2) 11 disait dans la Vie de sainte Anne que, lorsqu'elle était encore dans le sein de sa mère, elle pleurait, et faisait pleurer de compassion les chérubins et les séraphins qui lui tenaient compagnie; que dès cette époque elle avait fait des vœux, etc. Dans le Tr'ailé de la vie et de l'empire de l’Antechrist, il affirmait qu’il y aurait, d’après ce qui lui avait été révélé, trois antechrists, le père, le fils et le petit-fils, que ce dernier naîtrait à Milan d’un moine et d’une religieuse, en 1920, qu’il épouscrait Proserpine, furie d'enfer, etc.
tamment que le général fût astreint à nommer un vicaire résidant en France, et duquel seul dépendraient tous les jésuites du royaume.
Le dauphin eut connaissance de ces manéges, et il prit les jésuites sous sa protection ; il était déjà en butte aux railleries de ceux dont il n’imitait pas la dépravation. Louis XV le haïssait comme un censeur de ses désordres; la marquise de Pompadour pensait que, d’accord avec la reine et les jésuites, il épiait chez le roi un moment de faiblesse ou de raison pour le ramener à une vie meilleure; elle s’acharna donc à vouloir la destruction de cet ordre, pour se délivrer de ses ennemis, : pour brouiller Louis avec sa famille et bien mériter des philosophes, qui la comparaïient à cette Agnès Sorel dont les conseils avaient délivré la France des Anglais. |
Choiseui et les philosophes, dont les écrits étaient dévorés par toute l’Europe avec l'attrait du fruit défendu, se firent fort de ces haiïnes féminines. On se mit à accuser les jésuites de mauvais goût en littérature; puis on leur reprocha leur esprit mercantile, reproche bizarre dans la bouche de ceux qui ne cessaient d'attaquer les moines pour leur oïisiveté. On alla même jusqu’à dire (et le siècle de l’analyse seul pouvait prêter croyance à de pareils contes) qu’ils aspiraient à une monarchie universelle, dont les missions du Paraguay devaient être le premier fondement.
IL était difficile de s’accorder au milieu des haines frémissantes. Le parlement, jaloux de sn omnipotence, désapprouva les ménagements dont la cour usait encore, et, possédé plus que jamais de sa fureur théologique , il déclara abus toute bulle pontiñicale ou bref portant concession de priviléges à l’ordre. Selon lui, Pinstitution de la société était contraire à l’autorité de l’Église, des saints conciles, du siége apostolique, des supérieurs ecclésiastiques et civils, puisqu'elle permettait de donner des ordres sans qu’il fût besoin de les faire confirmer par le pape, et qu’elle obligeait d’obéir au général comme à Jésus-Christ luimême : c'était donc un pouvoir monarchique excédant les limites du contrat social, qui établit des obligations réciproques entre la société et les membres qui la composent.
Sur ces entrefaites, le procureur général Louis de la Chalotais lisait à la cour de Rennes deux comptes rendus de la constitution des jésuites, chefs-d’œuvre d’éloquence judiciaire et tout à la fois de véhémence. L'avocat général de Monclar, déployant autant de force, mais avec plus de réserve, publia sur
leurs doctrines une enquête où il révélait un mélange de despotisme et de servilité. Les autres procureurs généraux agirent à l’envi dans le même sens. Le parlement de Paris fit imprimer un Extrait des assertions dangereuses et pernicieuses enséignées et soutenues par les soi-disant jésuites, et il condamna les écrits de vingt-sept jésuites (1), publiés avec Pautorisation de la société, à être brûlés par la main du bourreau, comme renfermant des doctrines séditieuses ou contraires à la politique et à la morale. Défense fut faite à tout sujet du roi d’entrer dans l’ordre, d’en fréquenter les égoles, les noviciats, les missions, ou d'avoir communication avec ses membres. Le même arrêt leur enjoignait à eux-mêmes de prêter serment comme tous les autres ecclésiastiques, et de professer les libertés de l’Église gallicane et les quatre articles.
Louis XV convoqua le haut clergé pour examiner ces constitutions; mais les quarante-cinq évêques et cardinaux appelés, à l'exception d’un seul, le supplièrent de conserver une institution si avantageuse, disaient-ils, à l’Église et à l'éducation, honorée de la confiance du roi et du'peuple. Le parlement ne s’inquiéta point de leur avis, et, sans avoir entendu les jésuites , illes exclut de la France comme se rattachant à un institut vicieux et condamnable, tandis qu’ils étaient bannis du Portugal pour s'être écartés de leur saint institut; il leur fut interdit de porter l’habit de l’ordre, de correspondre avec leur général, d’exercer aucunes fonctions , à moins de prêter serment au roi et aux libertés de l'Église galliçane, et de s’engager à combattre les principes immoraux de la compagnie.
Les jésuites se résignèrent, et ne prêtèrent point le serment, à Pexception de cinq sur quatre mille, L’archevêque de Paris adressa des éloges aux membres de l’ordre, ce qui était une désapprobation de la manière illégale dont avait procédé le parlement ; en conséquence, le parlement fit brûler la pastorale par le bourreau, et le roi exila le prélat à cinquante lieues. Puis, cédant aux artifices de la Pompadour et à la politique de Choiseul, il supprima irrévocablement Yordre en France. « Les parlements, dit Voltaire, le supprimèrent sur quelques règles de son institut que le roi pouvait réformer ; sur des maximes horribles, il est vrai, mais dédaignées , la plupart publiées par des jésuites étrangers et répu-
(1) Nous citerons dans le nombre Bellarmin, Molina, Salmeron, Vasquez, Suarez, Lessius, Escobar, Busenbaum, Colonia, Lacroix, Jouvency et l’Abrégé historique d'Horace Torsellini.
diées par les jésuites français. Dans les grandes affaires , il y a toujours un prétexte qui se montre, et une cause véritable qui se cache. Le prétexte pour punir les jésuites était le danger de leurs mauvais livres, que personne ne lit ; la cause, leur crédit, dont ils abusaient, »
La veille du dimanche des Rameaux de lan 4766, le peuple de Madrid se souleva en demandant les denrées à bas prix et une satisfaction sur différents griefs. Ni le roi, ni les ambassadeurs, ni les soldats ne pouvaient l’apaiser, lorsque les jésuites, se jetant au milien de la multitude, parvinrent à la calmer, tellement que les mutins se dispersèrent en criant : Vivent les jésuites! C’en fut assez pour que le duc de Choiseul persuadât au roi qu'ils étaient les auteurs de la sédition, ce qui les lui fit détester et craindre, Charles III, homme religieux et clairvoyant, les avait assurés de sa protection; mais, circonvenu par le comte d’Aranda, son ministre, adepte des philosophes (1), il crut sa propre vie en danger par l'effet de leurs machinations. On lui présenta une
‘lettre attribuée au P. Ricci (fabriquée, dit-on, par le duc de Choi-
seul lui-même), où l’auteur affirmait qu’il avaiten main des documents suffisants pour prouver que Charles était adultérin. Il n’en fallut pas davantage. A la suite d’une procédure tout à fait secrète, des ordres scellés avec le plus grand soin , comine s’il s'était agi du salut public, furent adressés aux alcades dans tout le royaume, pour être ouverts par chacun d’eux à la même heure, sous peine de mort : ces ordres portaient l'expulsion des jésuites, On en arrêta donc six mille en un instant, vieux, jeunes, savants, infirmes , nobles, sans aucune distinction ; on fit l'inventaire de leurs biens, et, après avoir permis à chacun de prendre son bréviaire, un sac et les hardes à son usage, on les entassa à fond de cale sur des bâtiments qui les transportèrent à Civita-Vecchia, Le pape, trouvant qu’il était inique de jeter ainsi sur ses rivages, sans même lui en donner avis, des individus étrangers à ses États, refusa de les recevoir. Gênes et Livourne en firent autant. Après avoir erré six mois, ils furent poussés sur les côtes de la Corse, où
(1) « Le comte d’Aranda est le seul Espagnol de nos jours que la postérité puisse écrire sur ses tablettes... C’est lui qui voulait faire graver sur le frontispice de tous les. temples et réunir dans le même écusson les noms de Luther, de Calvin, de Mahomet ,de Guillaume Penn et de Jésus-Christ. C’est lui qui voulait faire vendre la garde-robe des saints, le mobilier des vierges, et convertir les croix, les chandeliers, les patènes, etc., en ports, en auberges ct en grands chemins. » MARQUIS DE LANGLE, Voyage en Espagne, t. 1, p. 127. fl écrivait en 1785.
83 avril.
ils eurent à endurer une véritable famine et toute espèce de privations; enfin le pape consentit à les recevoir, sous la condition que l'Espagne leur assurerait un mince subside. Il en arriva autant dans les colonies d'Amérique, d’Afrique et d'Asie.
Bientôt parut une pragmatique annonçant que la sûreté de l'État et autres motifs que le roi tenait renfermés dans son auguste cœur (indépendamment des complots ourdis pour lui donner la mort et démembrer la monarchie) le déterminaient à expulser les jésuites et à confisquer leurs biens. 11 adressait en même temps des éloges aux autres ordres qui ne se mélaient point des affaires temporelles, et assignait à chaque jésuite cent piastres, quatrevingt-dix aux laïques ; ilne donnait rien aux novices. Puis il ajoutait (chose remarquable) que, si jamais il était publié, à titre de défense, quelque écrit contraire à cette résolution royale, la s0ciété entière perdrait tout droit à la pension ; que ce serait un crime de lèse-majesté de parler, soit pour, soit contre l’ordonnance, « attendu qu'il n'appartient pas aux particuliers de juger ou d'interpréter les volontés du souverain (1). » Cela fait, Charles s’écriait : J’ai conquis un royaume.
Le pape ressentit vivement ces actes, et lui en écrivit dans des termes remplis d’affliction : Et foi aussi, mon fils, lui disait-il ; lui retraçant les bons services de la société, si dévouée aux intérêts du ciel et à ceux de l’État, il attestait Dieu et les hommes que, si quelqu'un de ses membres avait troublé le gouvernement , la société n’était pas seulement innocente dans son institut et son esprit, mais encore pieuse, utile, sainte dans son objet, dans ses lois, dans ses maximes. 11 l’adjurait donc, si le salut de son âme lui était cher, de révoquer ou de suspendre son décret jusqu’à ce qu’un examen impartial eût fait prévaloir la justice et la vérité. Tout fut inutile. Le roi de Naples, obéissant aux ordres de l’Espagne et aux instigations de Tanucci, rendit aussi un décret d’expulsion contre les jésuites ; « faisant usage de l’autorité suprême et indépendante qu’il tient immédiatement de Dieu, inséparablement unie par sa toute-puissance à la souveraineté , » il exclut les
Novembre. jésuites du territoire des Deux-Siciles (3 novembre 1767), et fit
envahir, pendant la nuit, leurs cellules, dont ils furent chassés sans pouvoir emporter autre chose que leurs vêtements, et conduits au port le plus voisin pour y être embarqués. Parme agit de même, et éous les princes de la maison de Bourbon se mirent d’accord pour demander au saint-siége l’abolition de l’ordre.
(1) Article XVI.
ABOLITION DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS, 217 Avec un autre général et en mettant en jeu cette souplesse dt on accusait les jésuites , peut-être aurait-il été possible de sauver l'ordre en le transformant ; mais Ricci, quoi qu’il en dût arriver, ne vit que l'injustice faite à la société, et il répondit : Siné uf sunt, aut non sint ; il était comme un capitaine de vaisseau qui veut sauver son équipage Ôu périr avec lui. D’un autre côté, demander au pape la suppression des jésuites , c'était (disait d’Alembert ) comme si l’on eût demandé au roi de Prusse le sacrifice de ses grenadiers. N’étaient-ils pas les meilleurs champions des droits pontificaux, eux qui, par leurs recrues dans le Chili, dans le Pa-
raguay, en Chine, compensaient les pertes faites par l’hérésie et ‘
le schisme? Le pape répondit donc que l’ordre était trop expressément approuvé par le concile de Trente et les constitutions de ses prédécesseurs ; puis il le raffermit par la bulle Apostolicum. Il protesta, il écrivit; mais il n’avait personne sur qui s’appuyer.
Les princes élevaient de toutes parts des prétentions à l’encontre du saint-siége : ils s’emparaient de ses droits et de ses domaines ; il fut même question de bloquer Rome pour soulever le peuple contre le pape, « unique moyen d'obtenir l’abolition des. jésuites (1). »
L'Église était donc entièrement bouleversée lorsque mourut Clément XIII, ce marchand vénitien qui osa tenir tête aux descendants de saint Louis, et le dernier pape qui ait rappelé ceux du moyen âge. L’astuce italienne et la toute-puissance des jésuites auraient dû alors s’exercer auprès d’un conclave dont dépendait la vie ou la mort de l'ordre. Les brigues de la totalité des ministres et des cardinaux appartenant aux différentes cours, les menaces des ambassadeurs, l’hypocrite déduin de Joseph II, qui ne se montra que pour satiriser les papes, les jésuites et les rois, plus de trente exclusions émanées des princes de la maison de Bourbon, firent traîner l’élection en longueur. Le choix tomba enfin sur Laurent Ganganelli, qui prit le nom de Clément XIV. C'était un homme de vertus douces, d’un caractère conciliant, à la fois simple et ambitieux ; il crut que ce n’était plus le temps de résister, et qu’il convenait de céder, oubliant qu’un pouvoir tout moral doit diriger l'opinion, et non pas s’y soumettre.
Il sentait le monde catholique battu en brèche par lirréligion , qui menaçait les trônes et les autels; cependant les rois semblaient faire cause commune avec elle, en attaquant le chef de
(1) Dépêche du 30 novembre 1768, adressée par le marquis d’Aubeterre au duc de Choiseul, ap. SAINT-PutEsr , p. 8 2.
2 février.
l'Église et en projetant d'établir partout des patriarches nationaux , indépendants de Rome, Il se confiait dans la parole du Christ, et il écrivait à un de ses amis : Le saint-sidge ne périra pas , parce qu'il est la base et le centre de l'univers; mais on reprendra aux papes tout ce qui leur a été donné. En conséquence il laissait les princes détendre de plus en plus les liens qui rattachaient les nations à Rome. On prétendit que, dans le conclave, il avait souscrit l'obligation de détruire les jésuites, et laissé même espérer qu’il transférerait le saint-siége à Avignon; mais les actes authentiques de ce conclave attestent ie contraire (1). Ce qu’il y a de certain, c’est qu’aussitôt après son intronisation, il rapporta le mpnitoire que son prédécesseur avait lancé contre Parme, et renvoyàa en Portugal le nonce qui en avait été rappelé.
[l ne suffisait pas aux princes d’avoir chassé les jésuites de leurs États : ils voulaient qu’il n’apparût point de dissidence entre le pouvoir civil et l’autorité ecclésiastique; ils voulaient qu’un changement de ministre ou de maitresse ne pôt les exposer au péril de voir les jésuites revenir ulcérés et triomphants. La France, l'Espagne et Naples, agissant d'accord , insistèrent pour que l’abolition de l’ordre füt prononcée par le pape, et pour qu’on mît à la disposition des puissances le P. Ricci et le cardinal Torrigiani, leur protecteur, Pour soutenir cette demande, Tanucci, irrité personnellement contre Clément X1V, fit enlever les marbres qui garnissaient depuis un siècle le palais Farnèse à Rome, pour les transporter à Naples; le grand-duc de Toscane fit dépouiller le palais Médicis : actes qui, en ayant l’air d’une insulte, irritaient le peuple italien , passionné qu’il est pour les arts. Le nonce ne fut point reçu à Madrid, et Avignon, Bénévent, Ponte-Corvo, furent occupés, avec déclaration qu’ils ne seraient rendus qu’après que le pape aurait cédé, et l’on fit semblant de vouloir aller plus loin ; on finit même par lui faire entendre qu’il était environné de poignards et de poisons jésuites, comme on disait que son prédécesseur avait péri de poison philosophique.
Clément XIV, « pontife doux et bienveillant, mais que Dieu n’avait pas créé pour de si violentes tempêtes (2), pour échapper à ce danger et surtout aux visites des ambassadeurs, se faisait
(1) Voyez les Documents dans Sainr-PriesT. Son livre De la destruction des jésuites, dicté par la colère d’un encyclopédiste, est cependant assez sincère, et peut être lu avec fruit. Nous avons consulté les ouvrages les plus violents publiés alors sur ce sujet, et ils nous out convaincu de l'importance de connaître les faits, de quelque part qu'ils soient rapportés.
(2) SAINT-PRIEST, p. 137.
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passer pour malade, ne mangeait que les mets les plus simples , apprêtés par un religieux, et vivait sans amis , sans conseils; afin de gagner du temps, il promit de ne pas nommer un successeur
au P. Ricci, de ne plus admettre de novices, et de réunir un con-
cile lorsque tous les souverains seraient d'accord. Il négocia pour la translation du saint-siége à Avignon; enfin il implora trêve et pitié des inexorables ministres auxquels il avait affaire, montrant les plaies de son corps macéré. Cependant il approuva ce que les trois coursavaient exécuté, et usa d’une extrême rigueur à l'égard des jésuites; il supprima plusieurs de leurs colléges, leur envoyait des visiteurs, les grevait d’impositions, laissait leurs créanciers vendre leurs meubles à l’encan, et les opprimait par des mesures fiscales qui répugnaient à son caractère. Puis il demanda aux rois de lui faire au moins connaître les causes de la condamnation qu’ils exigeaient pour qu’il pôût la motiver. Charles LI les fit en effet rédiger; mais Choiseul, se moquant des momeries du pape, ne permit point qu'on les envoyât, et on lui répondit que les motifs se trouvaient énoncés dans les édits de chaque souverain , ce qui était suffisant; que les rois ne devaient point compte de leur conduite au pontife , et qu'ils ne l'avaient point pris pour juge.
Ganganelli fit donc libeller le bref de suppression par Morefoschi ; mais il le trouva plus judiciaire que pontifical , et pensa que la forme en devait être plus en rapport avec la majesté du sacerdoce. Cependant les cours insistèrent pour qu’il mît fin aux délais; Clément se désola, pleura, protesta qu'il allait abdiquer ; aussi lui sembla-t-il voir la main de Dieu dans les lettres que lui adressèrent les cours de Londres, de Saint-Pétersbourg et de Berlin, c’est-à-dire un pape anglican, un pape grec et un philosophe athée , en faveur d’un ordre que venaient de frapper un roi trèschrétien, un roi catholique et un roi très-fidèle.
Ce fut un motif pour que l’Espagne , c’est-à-dire le ministre Aranda, par l'intermédiaire de l’ambassadeur Florida-Bianca, pressât davantage le pape, refusant de croire à ses maladies, et promettant de lui faire restituer sur-le-champ Bénévent ainsi qu’Avignon (1), à quoi Clément répondit : Un pape dirige les âmes, il n’en trafique pas. Marie-Thérèse elle-même le laissait dans une position difficile, prétendant qu’il s’agissait d'une affaire d’État, non de religion ; or, tandis qu’elle donnait de bonnes
(1) Arraun a publié une lettre du duc de Choiseul au cardinal de Bernis, du 26 juin 1769, lettre d’après laquelle Charles III aurait été le principal moteur de
cette œuvre, tandis que le pape tâchait de gagner du temps. Elle est dans la Vie de Léon XII, c. 50.
1779, 16 août.
paroles au pape, elle défendait à l'archevêque de Milan de publier la bulle Zn cœna Domini , et cherchait à profiter de cette rupture pour s’emparer de Plaisance; enfin elle adhéra à l'abolition des jésuites, poussée par Joseph IE, qui convoitait leurs biens avec une avidité impatiente (1), et qui inséra lu clause expresse de pouvoir en user à son plein gré. Tous les subterfuges ayant échoué, le pape fit une nombreuse promotion de cardinaux , afin d’avoir un fort parti dans le consistoire; puis , lorsque le bref Dominus ac Redemptor meus eut été approuvé par toutes les cours, il fut publié.
Ce bref contenait l’éloge de la société : Saint Ignace l'avait érigée sur de saintes bases; les pontifes avaient récompensé par des priviléges et des honneurs ses grands services ; cependant elle était accusée d’avoir trop désiré les biens de la terre , d’avoir laissé germer dans son sein des semences de dissension avec les autres ordres , avec les universités , avec les princes, qui en avaient porté des plaintes au saint-siége , lequel avait en vain cherché à les assoupir; mais les souverains les plus dévoués à la société s’étaient déclarés contre elle. En conséquence le pontife, pur amour pour la paix de l'Église et d’après l’exemple de ses prédécesseurs, qui par prudence avaient aboli les templiers et les humiliés, prononçait la suppression de cet ordre. Ses membres devaient entrer dans les rangs du clergé séculier, ou, s'ils le préféraient, dans quelque ordre claustral, mais sans s'occuper de l’administration publique. Défense absolue fut faite à tous de parler ou d'écrire sur la suppression ou les instituts de leur ancienne compagnie ; c'était mettre l’univers catholique dans la nécessité de désobéir.
Il s’agissait d’un ordre extrêmement puissant, immensément riche, dont le général commandait despotiquement à vingt-cinq mille membres chers aux peuples, en même temps qu'ils étaient admis dans la familiarité des rois. On conçoit dès lors quelles précautions étaient nécessaires pour empêcher une conflagration gé-
(4) SANT-PRIEST, p. 155. — Nous ne savons jusqu’à quel point sont anthentiques les Lettres inédites de Joseph [1, empereur d'Allemagne; Paris, 1822. IL y respire un sentiment haineux envers tous les ordres monastiques et en particulier envers les jésuites, contre lesquels il dirige les accusations les plus avilissantes en leur donnant des noms injurieux. Il accuse la maison d'Autriche et sa mère de leur être attachées ; enfin il exhorle le duc de Choiseul et le comte d’Aranda à leur porter le dernier coup. Si je pouvais hair, dit-il, j’exécrer'ais cette race d'hommes qui persécuta Fénelon, enfanta la bulle In cœna Dumini, eé rendit Rome si méprisable. Il laissa apparaître les mêmes sentiments lors de sa visite à Rome, visite décrite dans les dépêches de d’Aubeterre, que nous avons citées plus haut.
nérale. Des ordres de la nature la plus secrète furent expédiés dans les contrées les plus lointaines ; les soldats pontificaux s’armèrent de tout leur héroïsme ; les baïonnettes qui s’étaient dirigées contre les religieuses de Port-Royal prirent alors d'assaut toutes les maisons des jésuites. Mais, chose étonnante , il n’y eut pas la moindre opposition. Cet ordre puissant, cet ordre vindicatif céda au premier commandement ; il croisa les mains sur sa poitrine, et expira en déplorant la faiblesse du pontife ou l’intolérance des temps.
Au milieu de tant d’abominations reprochées à ces pères, on ne trouve pas un coupable. Les preuves des méfaits jésuitiques devaient jaillir des archives dont on s'emparait, et la postérité aurait pu ainsi joindre sa réprobation à celle des contemporains ; mais ces preuves , elle les attend encore. Les ministres promettaient de payer les dettes publiques avec les trésors de la compagnie, et Charles III disait que ce devait être son Pérou; on se rua donc sur le butin, et Rome y apporta une avidité farouche, que les républicains eux-mêmes n’ont pas surpassée, On fit jurer au P. Ricci de fournir un compte exact des biens de l’ordre, et, comme on ne trouva pas les trésors que l’on espérait , le général fut mis au château Saint-Ange, protestant que les uniques richesses de l’ordre étaient celles qui lui provenaient de la piélé des fidèles.
Peu de temps après, Clément XIV, dont la santé et la raison étaient gravement altérées, mourut en proie au délire , assiégé de fantômes et implorant son pardon. On a prétendu qu’il avait été empoisonné par les jésuites. Il est vrai que les médecins ne trouvèrent dans son corps aucune trace de poison; il est vrai que le bon sens demandait pourquoi, s’ils en avaient les moyens et la volonté, ils ne le firent pas avant qu’il portât le coup décisif, ou ne frappèrent point les forts qui violentaient plutôt que le faible qui subissait leur pression ; mais, dans un temps de passion, le bon sens peut-il se faire jour ?
Pie VI, qui succéda à Clément XIV, n’osa mettre le père Ricci en liberté, par égard pour les princes; en conséquence il fut retenu dans le château Saint-Ange, sans qu’il apparût de ses actes ni de sa correspondance la preuve qu’il se considérait encore comme investi du généralat que lui avait enlevé la bulle pontificale. Un évêché lui ayant été offert, à la condition d’apposer sa signature à un écrit qu’on lui présentait, il le refusa. Au moment de mourir, il déclara par écrit que , sur le point de comparaître à ce tribunal dont la justice est seule infaillible, il attestait, comme convaincu de la vérité et comme parfaitement informé en sa qua-
1776, 22 septembre.
or
lité de supérieur de lordre, que la compagnie de Jésus n'avait donné aucun motif à son abelition , ni lui la plus légère cause à son émprisonnement; que du reste il pardonnait sincèrement à ses ennemis , remerciant Dieu , qui le rappelait de cette vallée de misère ; et désirant que sa mort pôût adoucir les peines de ceux qui souffraient pour la même cause. Il répéta cette protestation en recevant le viatique , supplia toutes les personnes présentes de la rendre publique , et rendit le dernier soupir. Pie VI lui fit faire des obsèques solennelles, et ordonna qu'il füt ensevéli à côté de ses prédécesseurs. L’évêque de Comacchio, qui prononça son oraison funèbre ; le proclama martyr.
Ainsi périt cette société, qui n’eut ni enfance ni vieillesse. Le pontife avait ajouté à la bulle de suppression la défense d’insulter les jésuites pour leur abolition, comme si la défense d’un pape importait à leurs ennemis. En effet , on vit éclater des transports de joie : Pasquin se donna, carrière ; les poëtes firent assaut de vers et de félicitations ; il y eut à Lisbonne un Te Deum , des illuminations , et l’ordre fut donné de poursuivre tout jésuite qui serait rencontré , comme aussi toute personne qui médirait du bref pontifical.
Les princes crurent enfin pouvoir dormir en paix; ils n’acceptèrent pourtant une bulle si opiniâtrément sollicitée qu’avec des réserves contre tout ce qui leur paraissait attaquer leur autorité ou celle des évêques. Le pape ayant surtout recommandé que les biens de la compagnie fussent employés à des œuvres pies , ils àeclarèrent qu’ils pouvaient en disposer à leur gré. C’est ainsi que la faiblesse encourageait à de nouvelles insultes.
Les philosophes, qui avaient provoqué le coup, s’en firent un prétexte pour insulter la religion comme persécutrice. Catherine IL, loin de détruire les jésuites dans ses Etats de Pologne, demanda au pape de les confirmer, et leur accorda les attributions épiscopales dont les missionnaires sont habituellement investis ; elle écrivait au pontife , de ce ton railleur et dé philosophe : « La « crainte convient mal au caractère de Votre Sainteté , et sa di- « gnité ne peut s’accorder avec la politique mondaine lorsqu’elle « se trouve opposée à la religion. Si je protége ces pauvres reli- « gieux pérsécutés, ce n’est pas caprice , mais raison et justice , « dans l'espoir de l'utilité qu’en retireront mes peuples. Cette « société d'hommes pacifiques et innocents vivra dans mon em- « pire, parce que je trouve que , de toutes les corporations, c’est « la plus propre à instruire la jeunesse et les basses classes en leur « inspirant des sentiments d'humanité, de soumission et les vrais
« principes de la religion chrétienne. Je n’ai à redouter ni cabales « ni manéges de prêtres, et, sous mes lois, on ne persécute « personne que pour des raisons évidentes. Je n’ai jamais pu « voir les preuves des méfaits dont cet ordre a été accusé , et j'ose « dire que Votre Sainteté elle-même ne les a pas vues. » Elle finissait en demandant au pape de conserver les jésuites en Russie, se chargeant de donner satisfaction aux cours hostiles à l’ordre, qui sans doute n’iraient pas jusqu’à lui fair la guerre pouer ce motif. (4 juin 1783.)
Frédéric IL défendit la publication de la bulle , déclarant qu'il s'était engagé à ne rien changer dans la Silésie concernant la religion catholique, et qu’il voulait conserver, dans les jésuites, les meilleurs prêtres et les meilleurs instituteurs qu’il connût. Les philosophes, ses amis, insistaient , avec toute la persévérance des persécuteurs , pour qu’il les détruisit ; mais il répétait que les lois savent punir le coupable là où il est, sans confondre les innocents et les criminels; que la tolérance, dût-on l'en accuser, était le défaut le moins à déplorer dans un souverain (1). Fatigué de leurs objections, il ordonna, de guerre lasse, que les jésuites renonçassent à leur habit et à leur nom, en continuant toutefois à se livrer à l'instruction publique comme prêtres de l'institut royal des écoles. Plus tard ils furent expulsés par son successeur.
Les gouvernements ne réfléchirent pas qu'une société déchue de son influence politique et de celle qu'elle exerçait sur l'opinion publique ne devait plus inspirer de crainte ; ils ne virent pas que la destruction d’un ordre qui dirigeait l’éducation et les consciences ne pouvait s’opérer sans un bouleversement moral (2). Les biens qui suffisaient à des gens vivant en commun devenaient insuffisants pour salarier l’enseignement séculier ; il en résulta que les finances s’obérèrent, au lieu de refleurir. Les princes .avaient prouvé qu’ils ne connaissaient plus de frein à leurs volontés ; en conséquence , les peuples, qui commençaient à demander les libertés, sentirent qu’ils ne pouvaient les obtenir que par des voies illégales et violentes (3).
(1) Voy. sa correspondance à ce sujet avec d’Alembert, dans le tome XVII des Œuvres de ce dernier, et principalement ses lettres des 7 janvier, 11 :mars, 15 mai 1774.
(2) Cependant un ennemi des jésuites écrivait d’un ton de reproches, en 1815 : « Les hommes qu’on accuse d’avoir donné le mouvement ou préparé les voies à la révolution n’avaient-ils pas été, pour la plupart, élevés dans les colléges tenus par les jésuites ? » DE PRaDT, Congrès de Vienne.
(3) Quand nous avons écrit pour la première fois ce chapitre et le dix-neuvième du livre IV, la peur des jésuites n’était pas encore ressuscitée,
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