‹ Histoire universelle [microforme] (volume 5)Chapitre 83 sur 245 · DÉMEMBREMENT ! A POLOGNE · texte numérisé non relu

DÉMEMBREMENT ! A POLOGNE

graphiques et 3,330,000 habitants (1). Ce territoire, très-important à cause des salines qu’il renferme, mettait la Pologne sous la dépendance de l’Autriche pour un objet de première nécessité ; comme on disait que ces salines appartenaient autrefois à la Hongrie, dans le pays de Haliez et de Vladimir, on forma de ces provinces le royaume de Gallicie et de Lodomirie, détaché toutefois de la Hongrie.

Ainsi la plus grande part, mais la moins fertile, échut à la Russie, la plus productive à l’Autriche, la plus petite à la Prusse (190,000 habitants seulement), mais qui était pour elle très-importante en ce qu’elle arrondissait ses États, et lui fournissait une communication entre les provinces prussiennes et le Brandebourg.

On conçoit quelle fut l’indignation de la Pologne; mais les patriotes les plus ardents avaient péri dans la guerre ou par les supplices ; beaucoup d’autres avaient émigré , et le reste était désuni. Dans les provinces occupées, on empêcha les sénateurs de se rendre au sénat ou à la diète.

Cette diète n’en fit pas moins une opposition énergique au démembrement du pays. Korsach, vieillard infirme, avait dit à son fils au moment de son départ : Je te fais accompagner à Varsovie par de vieux serviteurs, avec ordre de me rapporter la léte si ty ne résistes pas de tout ton pouvoir à ce que l’on ose tenter contre notre nationalité expirante. En effet, le senatus consilium excipa contre cet acte de nombreux motifs : il rappela les assurances d’intégrité du territoire que les trois puissances lui avaient réitérées, et les accusa d’avoir fomenté l’anarchie, dont elles se faisaient actuellement un prétexte. Une semblable résistance irrita les cabinets, qui éclatèrent en reproches sévères ; « afin que nulle illusion ne vint diminuer aux yeux de la nation polonaise le poids des faits accomplis, un terme lui fut fixé pour s’y résigner. Ce délai passé, Leurs Majestés se déclaraient dégagées de toute renonciation, et décidées à employer les moyens qu’elles jugeraient les plus prompts et les plus convenables pour se faire pleine justice (2). »

La noblesse polonaise se plaignit hautement de ces formes

(1) Il est à remarquer que l’on avait, sur la carte, assigné pour limite à l’Autriche le fleuve de Podgorge. Or, ce fleuve n’existant pas en réalité, on appliqua ce noin au Gobrocza, et cette erreur gévgraphique fit gagner à l'Autriche un territoire considérable vers la Volhynie et la Podolie.

(2) Note du comte de Stackelberg, plénipotentiaire de Russie.

impérieuses, de ces inculpations et de ces reproches contraires aux habitudes diplomatiques. Elle demanda que les troupes fussent retirées avant la convocation des diétines, pour qu’elles n'y entravassent pas la liberté des votes ; mais on lui répondit par un manifesté et l’envoi de trente mille hommes, avec ordre aux généraux (ce sont les expressions de Frédéric) d’opérer de concert, et de marcher contre les seigneurs qui voudraient cabaler où mettre obstacle aux innovations à introduire dans leur patrie. »

Ce fut ainsi qu’on força la main aux diètes, en refusant de soumettre aux puissances neutres et garantes les prétentions alléguées par les spoliateurs, et tout fut consommé. On obligea la Pologne à conserver cette constitution si vicieuse dont on s'était fait un motif pout la morceler, en lui interdisant de changer jamais sa Gberté sans le consentement des trois puissances complices ; seulement l’exclusion était prononcée contre tout prince étranger, afin d’écarter l'influence des autres potentats.

Les lois cardinales furent présentées par les ambassadeurs qui, chose inouïe, assistèrent aux délibérations : elles portaient que toutes les luis qui ne seraient pas abrogées dans cette diète resteraient confirmées ; que l’on ne pourrait élire pour roi qu’un piaste noble et propriétaire ; que les fils et les petits-fils de celui qui serait élu ne pourraient succéder à la couronne qu’après un intervalle de deux autres règnes; que la couronne resterait élective, avec un gouvernement libre composé de trois états, le roi, lesénat, l’ordre équestre ; afin que ce dernier participât

également au gouvernement dans l'intervalle des diètes, on éta-

blit un conseil permanent chargé de veiller à l’exécution des lois établies, sans pouvoir législatif ni judiciaire ; il fut composé du roi et de membres pris, en nombre égal, dans le sénat et dans l'ordre équestre : nouvelle entrave à l'autorité royale, déjà si restreinte. Le roi obtint, dans la distribution des biens confisqués aux jésuites, un accroissement de dotations et enfin le droit de nommer tous les membres du conseil permanent. On lui attribua plus tard la faculté d'interpréter les lois dans l'intervalle des diètes, et l’on établit les bases d’un code pour constituer un tiers état, en favorisant les villes etles paysans; mais ce projet, rédigé par Zamoïski, fut ensuite mis de côté, surtout parce qu’il supprimait le tribunal de la nonciature et tout appel à Rome, exigeait l’agrément du roi pour publier les bulles et brefs poutificaux, et diminuait les immunités du clergé.

Le sultan Mustapha III, qui régnait alors, observant les lois

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nion

NOUVELLE CONSTITUTION POLONAISE. 263 de la morale en bon musulman, avait peine à comprendre que

Le les rois pussent recourir au Inensongé ; aussi fut-il plus d’une les fois la dupe de Frédéric et de Catherine, qui le prenaient pour dit but de leurs plaisanteries. Frédéric lui avait tenu un langage ke amical tant, qu’il avait eu intérêt à l’exciter contre la Russie; es lorsqu'il se fut réconcilié avec cette puissance, il changea de ton, sol au point de scancaliser l’honnête mahométan. Moustapha, effrayé Le de la prépondérance de la Russie, surtout de l’influence qu’elle acquérait en Pologne, ordonna au khan des Tartares, ainsi qu'aux de princes de Moldavie et de Valachie de lasurveiller; mais, l’ambasbe sadeur russe l’assura que les troupes envoyées en Pologne n’a: à vaient pour but que d’assurer la liberté de l'élection et celle de la religion. On conçoit son indignation lorsqu'il apprit que Cathea rine voulait faire élire un homme dont le seul mérite consistait À dans une liaison immorale avec elle. Pensant que la justice doit nee présider à la politique, il voulut à l'instant rompre la paix ; mais les ulémas, intimidés ou gagnés, lui représentèrent que le Coran sn défend d’attaquer ceux qui laissent l'empire en repos. Il se décida Dot même, à leur suggestion, à envoyer en exil le khan des Tartares ‘te Crym-Guéraï, qui le pressait de déclarer la guerre, et auquel il diun sait : Frère, que puis-je tout seul? Tous sont amolis, lous corromelui pus; ils n'aiment que les maisons de plaisance, les musiciens, un les harems; je m'efforce de rétablir l’ordre et les anciens usages, it el personne ne me seconde.

es Informé par l’évêque de Kaminiek des violences faites à la Po- F De logne, il somma en vain la Russie d’évacuer le pays et de rendre rw sa liberté aux sénateurs ; bien plus ; il eut à se plaindre d’une violois lation de territoire ; alors , irrité de tant de mauvaise foi , et sollips cité par la France qui avait envoyé trois millions à son ambassa- EF deur pour corrompre le divan, il fit renfermer aux Sept Tours à si l'ambassadeur russe, déclara la guerre, et rappela Crym-Guéraïi fis- pour la diriger.

ait La Russie, prompte à lui susciter des embarras en Asie, soului leva les Cosaques du Don, les Kalmouks et les princes chréalle tiens de la Géorgie, excités par ses promesses de délivrance; ce in * baron de Tottleben , si terrible aux Polonais, fit encore dans ces tot contrées preuve de ses férocités. Les espérances que l’on pouvait Ha fonder sur la Turquie ne tardèrent pas à s’évanouir. L’Angleterre | à caressait la Russie pour la détacher de la Prusse, ce qui l’empêcha refs de rompre le silence. Les philosophes avaient employé tous leurs

efforts, mais surtout Voltaire et d’Alembert, pour soulever l’opinion contre les Polonais; ils raillaient les victimes et encoura-

geaient leurs assassins (1). La France, endormie dans les jouissances et la paix, s’inquiéta peu d’un pays éloigné, ou s’imagina qu’il n’y avait plus à espérer de le voir se relever : ce fut un tort inexcusable; car, en soutenant la confédération de Bar et l’élan de la Turquie, devenue généreuse, il lui eût été facile de conserver cette barrière de la civilisation européenne. Lorsqu’on s’aperçut à Versailles qu’il y avait eu non-seulement lâcheté, mais faute politique, à laisser s’accomplir le meurtre de la Pologne , le cabinet s’en excusa en disant qu’il n’en avait été instruit qu'après l’événement , excuse pire que le mal. Il menaça alors, négocia avec les Pays-Bas et l’Angleterre, et ce fut tout. Charles III d’Espagne eut la gloire de se montrer seul décidé à soutenir les Polonais; mais, isolé et éloigné, il dut accepter. les excuses de PAutriche.

La noblesse polonaise était surtout ‘ndignée contre l’Autriche. La Russie et la Prusse, connues pour des ennemies, devaient se venger d’avoir été autrefois soumises à la Pologne ; mais l’Autriche, qui se proclamait l’amie et la protectrice de la nation dont les efforts l’avaient empêchée de devenir turque , se concertait maintenant avec d’autres pour la partager. Parmi les seigneurs polonais, les uns se donnèrent la mort, d’autres affrontèrent la pauvreté, laissant confisquer leurs biens par les envahisseurs plutôt que de consentir à leur prêter hommage. Les autres remplirent l’Europe de plaintes et d’appels à la postérité.

Ainsi se trouva rompu l'équilibre établi par la paix de West-

(1) Voltaire écrivait à Frédéric IL : « On prétend que c’est vous, Sire, qui avez imaginé le partage de la Pologne; je le crois, parce qu'il y a là du génie, et que le traité s’est fait à Potsdam. » Et à Catherine le 29 mai 1772 : — Nos don Quichottes Welches ( les Français) ne peuvent se reprocher ni bassesse ni fanatisme: ils ont été très-mal instruits, très-imprudents et très-injustes.… Mon héroïne prenait, dès ce temps-là, un parti plus noble et plus utile, celui de détruire l’anarchie en Pologne, en rendant à chacun ce que chacun croit lui appartenir, et en commençant par elle-même. » Il célébra en vers Les rois qui se partagent le gâteau. Il écrit à Catherine : « Le dernier acte de votre grande tragédie paraît bien beau ; » et il se dit heureux « d’avoir vécu assez longtemps pour voir le grand événement. » Lettres inédites publiées en 1845 par lord Brougham.

Pour connaître l'esprit du temps, ilest bon de consulter les Fasfes universels, etc., par M. BuRET DE LonccHAmes, avec les additions de M. LEJEUNE ; 1825. Ce dernier, après avoir fait l'éloge des rois philosophes et particulièrement du « plus grand homme de cette époque, » est forcé de se donner lui-même un démenti en disant : « Le cœur souffre et se serre en voyant ces deux princes si « dignes par leur philosophie de l’admiration de la postérité se concerter, se liguer « pour fouler aux pieds les lois de la morale, pour faire céder à la force, à la « violence, là justice et les droits les plus sacrés, dépouiller une nation de ses « possessions, sans autre motif que le désir immodéré de leur agrandis:cment. »

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NOUVELLE CONSTITUTION POLYUNAISE, 265

phalie. Les trois puissances prédominèrent, tandis que l’Angleterre s’agrandissait d’un autre côté; mais la France se trouvait repoussée au second rang, et ce fut un effroi général dans toute l’Europe, lorsqu'on vit la sûreté de tous les États compromise et la force considérée comme l’unique base du droit.

Stanislas, qui, tout en se souvenant qu’il devait le trône à Catherine, n’oubliait pas qu’il était Polonais, profita de ce calme momentané pour rétablir l’ordre dans l’armée et dans les finances; mais on gouverne plus avec le caractère qu’avec le talent. La noblesse, frémissante , n’attendait que l'instant de tenter de nouveau la fortune, et espoir qu’elle nourrissait fut flatté par le successeur de Frédéric, dont le ministre, le comte de Herzberg, paraissait résolu à lui rendre l’indépendance. Les Polonais augmentèrent uonc leur armée , et, malgré les réclamations de la Russie, ils convoquèrent une diète permanente pour mieux régler les affaires de l’intérieur; ils abolirent le conseil permanent, et travaillèrent à une constitution nouvelle d’après les idées qui venaient de s’éveiller en France, autant que cela était possible dans un pays où il n’y a point de tiers état et où le paysan est serf. |

Les puissances sollicitèrent l’alliance de la Pologne du moment où elle fut devenue tranquille ; mais Frédéric-Guillaume obtint la préférence après que le marquis Luchesini , son ministre, eut révélé Poffre faite à la Prusse par la Russie de lui céder toute la Grande-Pologne, si elle restait neutre dans la guerre contre la Turquie. On dit aussi que l’empereur avait proposé au ministre prussien Dantzick et Thorn, qu’il convoitait, à la condition de laisser l’Autriche augmenter la Gallicie; mais il démentit ce bruit.

Ce qui importait à la Pologne , c'était d’accélérer l’œuvre de sa nouvelle constitution , pendant que les puissances qr:‘ Îu° étaient hostiles ne pouvaient l'empêcher de bien faire; mais : ‘ravail était confié à des hommes sages , qui ne voulaient n' azi: nrécipitamment , ni démolir le passé, ni imposer à un peupie des institutions avant d’en avoir mesuré l'opportunité. Or le peuple considérait comme un droit précieux l’éligibilité du roi, tandis qu’il leur semblait, à eux, nécessaire de l’abolir; ils durent donc y préparer peu à peu les esprits.

Le plus grand obstacle venait de la faction russe ; elle se composait de gens qui, ayant la pratique des diètes et l’art de traîner les choses en longueur, chicanaient sur des misères, suscitaient des incidents, proposaient des amendements ; quand ils ne pouvaient empêcher une délibération, ils poussaient les auteurs de la

proposition à des exagérations aui en faisaient ressortir les inconvénients et les difficultés. Pendant ces denats, les forces s’usaient et le temps se perdait. Les puissances voisines recommençaient à se méler des affaires de la Pologne , et déjà on disait ouvertement que leur intention était de s’indemniser des dépenses de la guerre en opérant un nouveau partage du pays. Les patriotes, qui, avec autant de courage que de bon sens et de loyauté , avaient déjà donné une charte aux villes immédiates, par laquelle tous les habitants de ces villes étaient déclarés libres et soumis à une législation unique , jugèrent alors nécessaire de se rapprocher du roi.

Stanislas devait s’estimer heureux de sortir enfin de la servitude où la Russie le tenait depuis vingt-cinq ans, et d’avoir acquis une constitution nationale ; ils’animait à l’idée de devenir le législateur de son pays et d’attirer sur lui l'admiration de l’Europe, disposée alors à louer de semblables mesures. Il rédigea donc lui-même une constitution, et, quelques machinations que mît en œuvre le parti russe pour opérer, au contraire , une révolution, il les déjoua, et promulgua son œuvre ; il prêta serment le premier, et tous les autres nobles suivirent son exemple au milieu d’une joie inexprimable

Cette constitution confirmait les anciens droits de laristocratie comme principal soutien de la liberté , ainsi que les chartes accordées aux villes. Le pouvoir législatif devait résider dans les États, le pouvoir exécutif dans le roi et le conseil d’État , gardien des lois ; le pouvoir judiciaire dans les tribunaux, La diète se trouvait divisée en deux chambres, celle des nonces et celle des sénateurs ; le liberum velo éiait aboli, ainsi que toute confédération ; l’inviolabilité du roi et l’hérédité du trône étaient consacrées (1).

(1) Voici le 5réambule de cette constitution; nous le citons comme un échantillon de l’éloquence ampoulée, habituelle à Stanislas :

« Au nom de Dieu, Stanislas-Auguste, par la grâce de Dieu et la volonté de la nation, roi de Pologne, etc., conjointement avec les États confédérés en nombre double, représentant la nation polonaise.

« Persuadés que la perfection et la stabilité d’une nouvelle constitution nationale peuvent seules assurer notre sort à tous ; éclairés par une longue et déplorabie expérience sur les vices invétérés de notre gouvernement; voulant profiter des conjonctures dans lesquelles se trouve actuellement l’Europe et surtout des derniers moments de cette époque fortunée qui nous a rendus à nousmêmes ; affranchis du joug avilissant que nous imposait la prépondérance étrangère ; faisant passer avant notre bonheur particulir, avant notre vie même, l'existence politique, la liberté intérieure de la nation qui nous est confiée et son indépendance extérieure ; voulant mériter les bénédictions et les récompenses de nos contemporains et de la postérité, en dépit des obstacles que les passions peuvent nous opposer, et ayant en vue que le bien public; voulant assurer la

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