‹ Histoire universelle [microforme] (volume 5)Chapitre 90 sur 245 · CRIMÉE · texte numérisé non relu

CRIMÉE

Potemkin, nouveau favori de la czarine, homme ignorant, incapable de sentiments généreux et de vues élevées. Ce parvenu, qui reçut le nom de Taurique, fut chargé d'organiser la Tauride à la rasse, et d'opérer la fusion des deux pays. Il s’en acquitta avec une telle férocité, que la plupart des habitants émigrèrent; en effet, tandis que le khan s’était plusieurs fois montré à la tête de cinquante mille hommes, on ne comptait plus dans le pays, deux ans après la réunion, que dix-sept mille habitants mâles. Potemkin, pour qui la fortune avait tout fait, voulut offrir à sa souveraine et maîtresse un spectacle de magnificence et de mensonge dont on parlât ; il réunit sur le Borysthène une armée nombreuse, et, mettant en œuvre le talent des peintres de décors, il étala aux regards i’upparence menteuse d’un pays florissaht. Les rives du fleuve étaient couvertes de villes ; mais c’étaient des villes peintes sur toile : on voyait des cathédrales en construction, des navires qu’on lançait, des villages qu’on bâtissait. Les Tartares, poussés ‘de loin à coups de nerfs de bœuf sur les rivages, simulaient une population; des troupeaux amenés de quatre cents lieues à la ronde , paissaient l’herbe qu'ils foulaient pour la première fois. Gette représentation Coûta plus que h’eussent fait des établissements utiles. Parmi les peuples barbares que traversait le cortége royal, les uns cachaient les femmes pour les soustraire au libertinage des étrangers, les autres s’empressaient de venir les leur offrir ; on ne voyait là qu’un spectacle. Catherine se laissait abuser, pour abuser l’Europe sur les forces de son empire et sa propre activité : les rois même vinrent se joindre à son coftége ; Joseph II l’accompagna jusqu’à Cherson, ville qu’elle avait bâtie et dont une des portes portait cette inscription : route de Constantinople. Le roi de Pologne dépensatrois millions en trois jours qu’il y resta (4). Potemkin réussit

(1) Ségur a décrit minutieusement ces fêtes et ces ‘entretiens, Nous rapporterons quelques fragments des lettres du prince de Ligne à une dame française :

« Il me semble encore rêver quand, au fond d’ua carrosse à six places, quiest un véritable char de triomphe orné de chiffres en brillants, je me trouve assis entre deux personnages sur les épaules desquels la chaleur m’endort parfois, et que j'entends dire en m'éveillant, par l’un de mes deux camarades : J'ai trente millions de sujets, dit-on, en ne comptant que les mdles. —.Et moi vingtdeux, répond l’autre, en comptant tout. J'ai besoin, ajoute l’un de six cent mille soldats au moins, du Kamitchatka jusqu'à Riga. — Avec la moitié, répond l’autre, j'ai ce qui m'est nécessaire.

« Tous ceux qui possédaient des terres en Crimée, comme les Morza, ou ceux à qui l’impératrice en fit cadeau, comme moi, lui jurèrent fidélité. L'empereur est venu à moi, et, me prenant par le ruban de la Toison d’or, il me dit : Vous

à imposer silence aux plaintes qui s’élevaient de toutes parts contre sonadministration ; le monde, qui philosophait au lieu d'examiner, célébra à envi ces triomphes de l’industrie et de la civilisation.

La Crimée fournissait à la Turquie, non-seulément des soldats, mais encore des grains, et l’on demandait à grands cris que Île sultan s'occupât de la recouvrer; mais Abdoul-Hamid, se sentant hors d’état de résister à la Russie et à l'Autriche réunies, se résigna à cette usurpation nouvelle. Il réprima par les supplices les hospodars insurgés, fit dévaster les côtes de la Morée, que les Russes avaient soulevées, et renouvela les concessions faites aux principautés de Moldavie et de Valachie, en y ajoutant de nou veaux priviléges et des garanties contre tout acte arbitraire de la part des officiers de l’empire et des hospodars. Le tribut de la Valachie fut fixé à six cent dix-neuf bourses, à cent trente-cinq celui de la Moldavie (1); de plus, le prince de Valachie devait offrir, aux fêtes du baïram et de rikiabid, un don de cent trente mille piastres en argent eten denrées , celui de Moldavie un présent de cent quinze mille.

Cependant Abdoul-Hamid, voyant que la Russie méditait sa ruine, se prépara à résister, et demanda à la France des ingénieurs et des srilleue (2). L'armée no fut organisée, et la

éles le premier de l'ordre qui ait prété serment avec des seigneurs à Longue barbe. A quoi je répondis : Z/ vaut mieux, pour Votre Majesté et pour moi, que je sois avèc les gentilshommes tarlares qu'avec les nb re flamands.

« Nous passâmes en revue, dans la voiture, tous les États et tous les grands personnages. Dieu sait comme nous les arrangeâmes? Plutôt que de signer la séparaïion de treize provinces, comme mon frère George, dit Catherine à demi-voix, je me serais laissé tirer un coup de pistolet. — Et plutôt que de donn°r ma démission comme mon frère et beau-frère ( Louis XVI), reprit Joseph, en convoquant et réunissant la nation pour parler d'abus, je ne sais ce que je n'aurais pas fait.

« Leurs majestés impériales se tâtaient par moments sur ce pauvre diable de Turc, et jetaient quelques propositions en se regardant. Moi, comme amateur de la belle antiquité et d’un peu de nouveauté, je parlais de ressusciter la Grèce ; Catherine, de faire renaître les Lycurgue et les Solon; je parlais d’Alcibiade : mais Joseph, qui était plus pour l'avenir que pour le passé, pour.le positif plus que pour les chimères , disait : Que diable faire de Constantinople ?

(1) La bourse est évaluée à cinq cents piastres d’un florin et sept carantani.

(2) On lit dans deux dépêches du bailli Augustin Garzoni, du 10 novembre 1785 : « La France, qui a toujours pris intérêt à l’existence de cet empire, s’aperçut que le principal boulevard de la Crimée lui étant enlevé, son destin devait être considéré comme très-vacillant. En concevant donc des alarmes, elle envoya à cette cour un nombre considérable d'officiers tous à sa solde, de tout genre et de toute profession, pour introduire l’ordre, la discipline et la science

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