‹ Histoire universelle [microforme]Chapitre 117 sur 146 · ÉPILOGUE · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE

Ici se termine l’époque héroïque de Rome, époque plus que toute autre féconde en vertu (1). Mais quelle vertu ! Brutus condamne à mort ses deux fils , et assiste à leur supplice ; Lucrèce se tue pour un crime qui n'est pas le sien; Scévola punit sa main d’avoir mänqué un assassinat, assassinat approuvé par le sénat tout entier ; Curtius, par superstition, se précipite dans un gouffre, comme les Décius au milieu des rangs ennemis; un tribun fait brûler vifsses neuf collègues, parce qu’ils empêchent de remplacer les magistrats (2); le sage Cincinnatus déshonore sa vieillesse par unassassinat légal. Lesserments sont violéssousla sanction de l'autorité publique; E. Fabius Gurgès, édile curule, construit un temple à Vénus avec le produit des amendes encourues par les dames romaines pour avoir violé la foi conjugale et manqué à l’honnêteté publique; dans un temps d’épidémie (3), cent soixante-dix femmes (4), accusées d’avoir empoisonné leurs maris, sont réduites à s’empoisonne” elles-mêmes, ou bien un dictateur est élu pour enfoncer le clou sacré dans le temple de Jupiter au Capitole : singulier préservatif contre la peste qu'un rite d’une superstition ridicule, ou qu’un supplice inique et cruel.

La vertu des temps héroïques, pur égoïsme de l'individu et de la classe, ne profite en rien à la masse du peuple, opprimé et décimé par des guerres continuelles , appauvri par l’usure, battu de verges, emprisonné dans les cachots particuliers : c’est, au lieu de l'intérêt public, la tyrannie d’un petit nombre; c’est le crime de rébellion imputé à quiconque élève la voix en faveur de la multitude : multitude insolente, qui osait demander que chacun füt traité en homme et en citoyen !

La Grèce nous présente le même aspect dans ses nombreuses aristocraties, facilement dégénérées en oligarchies, dont l'unique but était de se conserver à tout prix : de là, la chasse aux Ilotes, et le serment prêté d’être toujours hostiles au peuple et de ne lui donner que des conseils funestes (5). Faits incroyables , s'ils ne

(1) Nulla ætas virlute feracior. Trre-Lave.

(2) VaALÈREMAxXIME, VE, 3, 2.

(3) Héyne 4 soutenu ( Opuse, TTL) que toutes les pestes de Rome dont il est fait mention jusqu'à celle de Lucius Vérus, dans le deuxième siècle après 3, C., n'étaiént en réalité que des épidémies.

(4) Tiré-Live, VII, 18.

(3) Nüv uèv dviaus {buyanyiars) éuvuouar Kai r@ ênuw xaxévous Éouat, ai

s'étaient renouvelés sous nos yeux : à Fribourg, par exemple, où l'on punit comme traîtres des députés qui, dans leur conscience d’honnêtes gens, proposent de rendre aux bourgeois et aux habitants de la campagne les droits qui leur ont été enlevés ; à Schwitz, qui prive de leurs franchises ses nouveaux sujets. Aux États-Unis, ce pays de la liberté, c’est un crime que de donner l’instruction aux nègres. Une liberté avec des esclaves, comme est celle-là, peut nous donner une idée (en tenant compte du progrès du temps) de la liberté antique, ramenant tout au profit d’une classe plus ou moins nombreuse de dominateurs.

Et cependant combien l’humanité n’a-t-elle pas fait de progrès, en s’étendant de l'Orient vers l’Occident! La barrière des castes est abattue ; la philosophie, ramenée du ciel sur la terre ; la science, arrachée aux sanctuaires et discutée dans les écoles. Alexandre écrit à Aristote : Je suis fâché que tu aies publié les livres sur les sciences acroamatiques. En quoi serons-nous supérieurs au resle des hommes, si les sciences que tu m'as enseignées deviennent communes à tous? J'aimerais bien miéux les surpasser en connaissances élevées qu'en puissance. Orgueil oriental , qui, en rendant au savoir le plus magnifique hommage, s’efforce en vain de retenir un torrent prêt à déborder, et à répandre par mille ruisseaux la vertu et la science.

Ce ne sont plus des multitudes quis’offrent désormais à la politique, mais des hommes. Le citoyen est devenu individu , et peut librement travailler. La subdivision a facilité les moyens de perfectionner l'ouvrage : ce qui faisait le profit de quelques-uns s’est étendu à beaucoup; la concurrence augmente , et l’habileté donne des garanties contre les attentats de la force. Rome renonce à la perpétuité des lois et des coutumes , aïfernie en Orient, essayée à Sparte, et les rajeunit de siècle en siècle.

La religion n’est plus déjà, comme en Orient, une essence infinie qui absorbe et contient tout; mais à Rome, comme en Étrurie eten Grèce, elle parle et gouverne , de sorte que Pactivité humaine met à profit les croyances mêmes , et pratique ce qu’elle croit,

Nous ne rencontrerons peut-être jamais sur notre chemin une autre époque dans laquelle l'esprit humain ait ainsi marché à pas de géant. Ceite époque a produit les plus grands artistes, les plus grands écrivains, l’éternelle admiration de la postérité ; elle a vu

Bouhetauw 6, ti av Éyuw xanôv. « Dans quelques oligarchies, on fait ce serment : Je serai toujours ennemi du peuple, et je lui donnerai les conseils les plus nuisibles, » AtSiore, Polil., V, 8, 19.

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