FIN DU DEUXIÈME VOLUME
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À. Page 274. TRADITIONS ORIENTALES SUR ALEXANDRE.
Les mille fables répandues sur Alexandre le Grand suffiraient pour le faire considérer comme un mythe par certains critiques modernes, s’il avait vécu dans un temps où les historiens eussent été plus rares. Quinte- Curce peut fournir plus d’un échantillon de ces fables pou: peu qu’on veuille le consulter (1).
Il semblait que l'impulsion imprimée aux études orientales püût faire espérer quelque nouvelle découverte au sujet d’un personnage si plein de vie dans les traditions de l’Asie. Nous trouvons dans les Zransactions of the Royal Society of litterature of the United-Kingdom, t. 1, 2° partie (Londres, 1829), un discours de sir William Ouseley, qui avait précisément entrepris des recherches dans ce but, mais qui, faute d’apercevoir des chances de succès, a dû y renoncer. « A peu d'exceptions près, dit-il, « toutes les anecdotes qui, dans les contes arabes ou jersans, peuvent « être considérées comme historiques au sujet du héros macédonien, « sont empruntées aux auteurs grecs et latins. Tout ce qui présente àäe «a l’extravagant ou du fabuleux me paraît enfanté par l'imagination orien- « tale. »
Souvent aussi les Orientaux confondent Alexandre Doul-Korneïn, ou l'homme aux deux cornes, dont parle le Koran, peut-être parce qu'ils l'ont vu sur des médailles représenté avec les cornes d'Ammon. Ce héros accomplit, dans de longs et insipides romans , des exploits étranges et merveilleux, dignes des Mille et une Nuits; il commence ses lettres par la formule d'un pieux musulman.
Nous avons déjà vu (livre II, page 12) que, selon les historiens perses, Alexandre est un frère de Dorab IF. Darab 1°‘, monté sur le trône après de pénibles épreuves, eut la guerre avec Fikous ( Philippe), roi des Grecs; il le vainquit, et, l'ayant obligé de lui payer un tribut annuel de quarante mille œufs, ou pièces d’or de cette forme, il demanda et obtint sa fille en mariage. Mais, quoiqu’elle fût des plus belles de la Grèce, il lui trouva la première nuit une odeur si fétide qu'il la renvoya à son père, enceinte
(1) Par exemple, : . = ‘IT, 5 et103; VIE, 3, etc, etc.
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d’un fils, qui fut ensuite Ascander ou Alexandre. Celui-ci, devenu grand, refusa letribut à Darab II, Darius, son frère germain, qui envoya le lui demander. Ascander répondit que les oiseaux qui avaient pondu les œufs réclamés s'étaient envolés dans un autre monde.” Afin de soutenir son refus, il se mit en marche avec une armée, entra en Asie, et vainquit Darius dans unebataille. Cc'..«1, 2 maurant,:trahi par ses généraux, pria Ascander de punir ses Heu. "1, d'epôuser sa fille Rusceng (Roxane), et de ne pas confier à des étragcrs le gouveriement des provinces de J’empire.
Tel est le récit de Mirkhond. Uu autre auteur (1) ajoute qu’Ascander agit ainsi, et même d’après le conseil d’Aristote, son premier vizir.
Il est facile jusqu'ici de juger que les écrivains orientaux ont puisé à une source grecque; mais on trouve chez #1 * | asains faits ignorés des classiques. Ainsi Alexandre , interrogé pourquoi il honorait plus son maître que son père, répondit : « Parce que mon père me fit descendre « du ciel sur la terre, tandis que les enseignements de mon maître m’é- « lèveui de la terre au ciel (2). »
Il dit ; un conseiller qui avait été longtemps à son service : « Je ne « suis ras content de toi; je sais que je suis un homme et sujet à l’erreur, « et pourtant tu ne m'as jamais repris. Si tu ne t'en aperçois pas, ton « ignorance te rend indigne du poste que tu occupes ; si tu t'en aperçois, « ton silence est une véritable trahison (3).
Quelques-uns s’étonnaient qu’il eût, aussi jeune, acquis un aussi vaste empire, et, plus encore, qu’il eût su le conserver. Alors Alexandre dit : « J'y suis parvenu en observant deux maximes : traiter si bien mes cr « nemisqu'ils trouvent leurintérêt à m'avoir pour ami, et traiter mes amis « de manière à les attacher doublement à mon service. »
I fit passer d'un poste élevé à un emploi inférieur un courtisan qu’il voulait mettre à l'épreuve, Après un certain temps, il s’enquit de lui s’il s’y plaisait, et comment il s'en tirait. « Très-bien, répondit le courtisan; « car ce n’est pas l'emploi qui honore l'homme, mais bien l’homme qui « honore l'emploi, quand il montre de la probité et du jugement. » Alexandre, satisfait de cette réponse, lui rendit son ancien emploi et lui fit un riche présent (4).
Mirkhond raconte qu'un homine mal véiu présenta à Alexandre une requête bien rédigée, et que le prince, en ayant admiré le style et les pensées, lui dit, après l'avoir toisé de la tête aux pieds : « Si tu t’étais of- « fert devant moi avec un habillement aussi décent que celui dont iu re- « vêts tes pensées, ta présence m’eût été plus agréable. » Le surgiiant répondit aussitôt : « La natüre a donné à votre serviteur l’habileté de « Style dont vous faites l'éloge; c'est à vos, doux la générosité est connue
(1) Sauia AL Casvint, dans Leblarikh.
(2) Vir. RABIALAKIAR.
(3) Harez, dans le Baharistan,
:) Moraxai, dans Herbelot, art. Ascander.
enu grand, ya le lui deu les œufs butenir son et vainquit iéraux, pria Roxane), et ovinces de
u’Ascander vizir,
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>: « Je ne à l’erreur, is pas, ton | aperçois,
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TRAD, ORIENT. SUR ALEXA! DRE, b43
« de tous, qu’il appartient de me donner un vê «nent digne de paraître « devant vous. » Cette réponse juste et modérée plut à Alexandre, qui non-seulement lui fit don d'un vétement magnifique, mais y joignit en core une somme considérable.
Le récit de Farez, dans le Æaharistan, contient un fait analogue. Il raconte qu’Alexandre, s’étant rendu maître d’une ville, l’abandonnait à la fureur des soldats, quand les courtisans lui dirent qu'un illustre philosophe y avait sa demeure; il le fit venir, et, trouvant que son aspect ne répondait pas à sa réputation, il se tayrna vers ses courtisans en leur demandant : « Qu'est-ce que vous.m'avez amené-là ? » Le philosophe piqué improvisa alors çes vers :
« © prince, dont l'intelligence n’égale pas la renommée,
« Pourquoi mon aspect t'inspire-t-il dy mépris pour ma personne’ « Ne sais-tu pas que notre corps n’est que l'enveloppe d’une âme invisible 2
« Pourquoi juges-tu du fil d’une épée d’après le fourreau seulement ? » Et il ajouta en prose « : On peut dire, d’un homme privé de vertu, que « son corps est une prison si désagréable à l’âme que toute autre réclu- « sion lui semble liberté. Le méchant éprouve de continuels tourments, « etil n'est besoin, pour le punir, de gardes ni de bourreaux ; car sa peau lui forme une prison dont il voudrait vainement sortir. »
Puis : « Rien n’est plus déraisonnable que d’envier aux autres les dons « que leur accorda la nature. Le sein de l’envieux est toujours plein de dépit contre le Créateur ; il crpit que tout ce que les autres possèdent a été mal partagé, et désire ce qui ne lui est pas échu. Co me c’est la « coutume des euvieux de blâmer celui qui gouverne le monde avec une « esse infinie, la bouche qui murmure ainsi contre la Providence ne « masrite d'autre réponse que d’être remplie de terre. Un homme de ce « carac'ère s'écrie, a tout ce qui arrive d’heureux à son voisin : Pourquoi celui-:, dpit-il avoir plus que moi? »
Il s'arrêta à ces mots; Alexandre, qui admirait également son courage et sa sagesse. lui ordonna de continuer, en approuvant ce qu'il avait dit, Il reprit donc : « Le sage fait part de ses richesses à ses amis, tant « qu'il jouit de la vie. L’ayare aceumyle follement des trésors pour ses enne- « mis. Les railleries que les grands font des petitsrapetissent les grands eux- « mêmes, et dispensent les autres des égards qu'ils leur doivent. L’homme « qui se fatigue à battre ceux qui n’oseraient pas lui rendre les coups, sera « facilement battu quand il trouvera qui ose lui résister ; et celui qui passe « les autres au fil de l’épée sentira un jour combien c'est un traitement in- « juste et douloureux. »
Alexandre, frappé de ce discours, pardonna aux citoyens qu'il avait condamnés à mort, et récompensa le philosophe du conseil qu’il lui avait donné.
L'auteur du Nichiartisan rapporte qu’un rebelle fameux ayant été amené à Alexandre, il lui fit rendre la liberté, Un favori lui disant alors : « Si « j'étais à votre place, je n’aurais pas usé de clémence envers lui! »
Alexandre repartit : « Et moi, je lui ai pardonné parce que je ne sui: pas à la tienue, » C’est la réponse faite à Parménion
Au moment de mourir, il écrivit à sa mère: « Ton fils, après avoir « compté quelques instants de vie, va devenir la proie de la mort ; il s’éva- « nouit comme un éclair, et ne laisse après lui qu’un sujet d'entretien aux « générations futures (1). »
Des écrivains appartenant à d’autres pays de l'Orient ont aussi mélé diverses fables à l’histoire d'Alexandre. Jean Malala, auteur d’une histoire des empereurs de Constantinople, bien qu’il s’en tienne le plus souvent aux récits des écrivains grecs, y joint quelques anecdotes qui sont évidemment d’origine orientale. Alexandre avait coutume, dit-il, dans le cours de ses expéditions, d'accompagner incognito les ambassadeurs qu'il envoyait aux diverses cours, afin de faciliter ses desseins, en observant par lui-même. Candace, reine d’Éthiopie, en ayant été informée et sachant qu’Alexandre était de petite taille, qu’il avait les dents larges et quelques-unes excédant la lèvre, un œil gris et l’autre noir, s’écria, lorsqu'il parut devant elle : « O Alexandre,tues plus vaillant que tous les autres hommes ; mais une « femme t'a vaincu en habileté. »
Ce qui lui valut cette réponse : « A cause de cela, je prends sous ma « protection toi ettes sujets, comme récompense de ta supériorité, et je « désire devenir ton époux. » Candace accepta (2).
Le célèbre historien arabe Abul-Faradj dit : « Secander ben Filukuf « régna six ans après la mort de Darius, et six avant. 11 subjugua beaucoup « de nations, étendit son empire jusqu'aux Indes et aux frontières de la Chine, 11 s’appelait aussi Doul-Kornein , c’est-à-dire à deux cornes, à cause de sa puissance, qui s’étendit de lorient à l'occident. Il vainquit trente-cinq rois, fonda douze cités. . . . . De retour de l'Inde, il mourut empoisonné à Babylone; il fut transporté, dans un cercueil d’or, sur les épaules de nobles et de rois jusqu’à Alexandrie, où il fut « enseveli. Scander construisit la muraille fajuii, en pierre et en fer. On « fit couler le fer, à l’aide du feu, entreles pierres, dont chacune avait douze « coudées de long sur huit de large. Quand cette muraille fut achevée, elle s’étendit jusqu’à l'endroit appelé Babo et Abwah, d’où elle fut continuée par-dessus les montagnes jusqu’à la mer des Grecs. Plusieurs rois de Perse, afin de garantir leurs États des invasions des Turcs, cher- « chèrent à quel endroit elle commençait; mais en vain. Quand Zazde- « gerd le découvrit, il la continua ; mais elle ne fut achevée que par Chosroës Nusherwan, etc., etc. »
Cette muraille est une autre fable orientale ; elle passe pour avoir été bâtie pour repousser la nation de Gog et Magog, composée d'hommes à tête de chien qui s'efforcent continuellement de la percer en la léchant. Ils y parviendront avant le jour du jugement dernier, et alors ils causeront d'immenses dommages sur la terre.
(1) D'HenBeLor, art, Ascander.
(2) J. MaraLa, Xoovoypzyia, p. 249.
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TRAD. ORIENT. SUR ALEXANDRE. 545 On trouve aussi dans le Talmud un apologue relatif au fils de Phi-
lippe :
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« Alexandre, poursuivant son chemin au milieu de déserts stériles et de terrains incultes, arriva près d’un ruisseau dont l’onde s’écoulait doucement entre deux frais rivages. Sa surface, qu’aucun souffle ne venait rider, était l’image du contentement, et semblait dire en son langage muet : Voici l'usile du repos et de la paix. Tout était calme, et l’on p’entendait rien que le murmure des eaux, qui semblaient répéter à l'oreille du voyageur fatigué : F’iens prendre ta part des bienfaits de la nature, et se plaindre qu’une telle invitation fût vaine. Cette scène aurait suggéré mille réflexions à une âme contemplative ; mais comment aurait-elle pu flatter celle d'Alexandre, tout plein d’ambitieux projets de conquêtes, et dont les oreilles s’étaient familiarisées au bruit des armes, aux gémissements des mourants ? Alexandre continua sa route; cependant, épuisé de faim et de fatigue, il fut bientôt obligé des’arrêter. S’étant assis sur le bord du ruisseau, il aspira quelques gouttes de son eau, qui lui parut très-fraîche et d’une saveur exquise. Il se fit alors servir des poissons salés, dont il avait provision, et les plongea dans l’eau, pour tempérer l’âcreté excessive de leur goût ; mais quelle fut sa surprise en trouvant qu'ils exhalaient une douce senteur ! Certainement, dit-il, ce ruisseau, doué d'une si rare vertu, doit prendre sa source dans quelque riche et fortuné pays; cherchons-le. Remontant donc le cours de l’eau, Alexandre parvint aux portes du Paradis, qui étaient fermées ; il frappa et demanda l'entrée avec sa fougue ordinaire. Tu ne peux être admis, lui eria une voix de l’intérieur ; c'est éci la porte du Seigneur.
« Je suis le Seigneur, le seigneur de la terre, repartit l’impatient monarque ; je suis Alexandre le conquérant ; que tardez-vous à m'ouvrir?
« Non, lui répondit-on'; l'on neconnatt ict d'autre conquérant que celui qui dompie ses passions : les justes seuls peuvent entrer ici. « Alexandre chercha en vain à forcer le séjour des bienheureux; ni menaces ni prières n’eurent d'effet. Voyant tous ses efforts inutiles, il se tourna vers le gardien du Paradis, et lui dit Tu sais que je suis un grand roi, qui reçoit l'hommage des nations ; si pourtant tu ne veux pas me laisser entrer, donne-moi au moins quelque chose qui prouve au monde que je suis venu jusqu'ici, où aucun mortel ne m'a précédé.
« Voilà, insensé, lui répondit le gardien du Paradis, voilà une chose qui puurra guérir les maux de ton âme. Un regard que tu y jetteras t'enseignera plus de sagesse que tu n’en as appris jusqu'ici detesan-
- ciens maîtres; poursuis maintenant ton chemin.
« Alexandre prit avec avidité ce qu’on lui donnait, et retourna à sa
tente; mais que devint-il lorsque, en examinant le don, il reconnut que
ce n’était rien autre chose qu’un morceau de tête de mort! :
« Voilà donc ; s'écria-t-il, le beau présent que l’on fait aux rois et HIST, UNIV, — T. NN, 35
« aux héros! Voilà donc le fruit de tant de travaux, de périls, d'inquiéludes !
« Furieux et trompé dans ses espérances, il jeta au loin ce reste misérable d’une dépouille mortelle.
« Grand roi, dit un sage qui était présent, ne dédaigne pas ce don ; quelque méprisable qu'il paraisse à tes yeux, il possède des vertus « extraordinaires, comme tu peux l'en assurer, si tu le pêèses avec de l'or et avec de l'argent.
« Alexandre ordonna d’en faire l'épreuve, et l’on apporta une balance; le débris humain fut mis dans un bassin, l'or dans l’autre, et, à la grande surprise de tous, l'os fit abaisser son bassin. On ajouta d’autre métal, et toujours l’or fut plus léger ; plus même on mettait d’or dans le bassin, plus ce bassin s'élevait.
« Il est bien étonnant, dit Alexandre, qu'une si petite quantité de matière l'emporte sur tant d'or. Il n'est donc aucun contre-poids qui suffise à rétablir l'équilibre?
« Si fait, répondit le sage, peu de chose suffit ; etprenant un peu de terre, il en couvrit l’os dont le bassin se leva aussitôt
« Voilà quelque chose d'extraordinaire, s’écria Alexandre ; pourrais-tu m'expliquer un pareil phénomène?
« Grand roi, lui répondit le sage, ce fragment d'os est celui qui renferme l'œil humain, qui, bien que limité dans son volume, est illimilé dans ses désirs. Plus ila, plus il voudrait avoir. Ni or, ni argent,niautre richesseterrestre, nesauraitle satisfaire ; mais lorsque, descendu une fois dans la tombe, il est recouvert de terre, il y a là une limile à son avide ambition. »
B. Page 495.
Les sources de l’histoire romaine primitive sont : 1. Les grandes annales ; I. Les actes publics ; II. Les livres des magistrats ; IV. Les Libri lintei, qui peut-être ne font qu’un avec les précédents ; V. Les mémoires des familles eensoriales, qui peut-être se confondent aussi avec quelqu’une des précédentes catégories. fl ne faut pas oublier certaines fêtes nationaies, telles que les Palilies, en l'honneur de Palès, qui se célébraient le 21 avril, jour anniversaire de ja fondation de Rome. Denys d’Halicarnasse conjecture qu'elles précédèrent la fondation de Rome, et que leur jour fut choisi, comme heureux, pour inaugurer la nouvelle cité ; à moins qu’elles n'aient pris naissance avec la ville elle-même, pour l'inauguration de laquelle on crut qu'il serait profitable d’invoquer les divinités pastorales enméême temps que les autres. Plutarque affirme qu’elles étaient célébrées antérieurement dans
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le Latium. Quoi qu’il en soit, c’est là un nouvel exemple de l’habitude qu'avaient les anciens, d’unir les événements historiques aux légendes hiéroglyphiques, astronomiques et agraires ; en effet, le 21 avril est le lendemain du jour où le soleil entre dans le signe du Taureau , animal révéré en Italie comme en tant d’autres pays, et lorsque le printemps renouvelle l'aspect de la nature. D’autres fêtes encore rappelaient des faits de l’ancienne Rome ; mais il pourrait se faire, ou qu’on y eût appliqué les légendes traditionnelles, ou que celles-ci en eussentaltéré le sens primitif. Ainsi, à Milan, on fête le 13 avril la venue de saint Barnabé , et l’on expose une croix que l’on dit avoir été plantée par lui ; cependant une critique plus saine semble exclure la prédication de cet apôtre dans la Gaule 1isalpine.
De plus, chaque année le premier magistrat, consul ou dictateur, enfonçait un clou dans le temple, pour indiquer le temps selon les uns, dans un but religieux selon d’autres. En cas de peste, on créait un dictateur exprès pour planter ce clou : dictator, clavi figendi causa.
Cet usage annoncerait que l’on ne savait pas écrire, ou que l’on écrivait peu; l’histoire de ces premiers temps n'aurait donc nu nous être transmise avec les particularités racontées par certains écrivains ; eux-mêmes, après nous avoir donné comme positifs beaucoup de faits dans tous leurs détails , se montrent pleins d'hésitation et d’obscuritéen ce qui concerne les événements d’une importance ‘capitale. Tite-Live, dont Niebuhr dit qu'il ne conaut pas le doute, en laisse paraître à plusieurs reprises pour ce qui touche aux commencements de l’histoire romaine.
Il existait au Capitole certains documents publics gravés sur pierre, que l'on ne pouvait lire; Polybe eut peine à comprendre le sens de plusieurs d’entre eux, ignorés des historiens latins. La prise de Roue parles Gaulois causa la ruine de tout ce qui était antérieur à cet événement. Les annales des pontifes y périrent en grande partie ; le reste était secret, et le sénat ne commença à dresser procès-verbal de ses actes que sous Jules César.
Les historiens avaient donc fort peu de sources où ils pussent puiser ; aussi ne parut-il aucun historien avant Caton. Les premiers qui s'occupèrent de l’üistoire romaine furent quelques-uns de ces Grecs salariés comme instituteurs dans les maisons patriciennes, plus désireux de donner de l'éclat à celles-ci que de rechercher la vérité. Les deux vlus illustres, Denys d'Halicarnasse et Polybe, laissent voir qu’ils n'ont aucune foi dans les écrivains qui précédèrent.
Il n'y a donc pas à s'étonner si l'on trouve tant de contradictions entre les uns et les autres; eu effet, on ne peut savoir avec certitude ni l'époque de la fondation de Rome, ni quel en fut le fondateur, ni quels étaient ses premiers habitants, ni comment furent créés les comices par tribus, ni si Porsenna se rendit maître de la ville, ni siles Gaulois la détruisirent.
M. Michelet, dans une note de son Histoire romaine, cite avec une grande exactitude les divers passages des auteurs qui confirment nos asser
tions. En résumé, nous trouvons que les documents del’histoire romaine primitive, quels qu’ils fussent, ont péri dans l’incendie de Rome par les Gaulois; qu’il ne survécut que le souvenir de certains chants nationaux (non pas une épopée régulière ), dans lesquels un fond de vérité avait été, comme toujours, embelli par l'imagination. Il était d'usage, avant Caton, de les chanter dans les banquets ; c’est pourquoi Cicéron, dans les T'usculanes (IV, 2 ), fait dire à Caton : Morem apud majores hunc epularum Juisse, ut deinceps qui accubarent, canerent ad tibiam clarorum virorum laudes atque virtutes; et Varron (aans Nouius, IT, 70 ; assa voce ): Aderant in conviviis pueri modesti, ut cantarent carmina antiqua, in quibus laudes erant majorum, et assa voce et cum tibicine (1).
Les Grecs furent les premiers qui écrivirent l’histoire sur ces documents oraux, en l’altérant selon leur manière de voir et en raison de l’éloignement des temps. Quand les Romains se mirent eux-mêmes à écrire, ils sacrifièrent trop souvent la vérité au beau, et presque toujours avec intention.
Les deux auteurs principaux sont Tite-Live et Denys d’Halicarnasse. L'Histoire du dernier commence à l'origine de Rome, et va jusqu’à l’époque où Polybe commença la sienne. Les onze premiers livres s'arrétent à l’année 433 de Rome, et le reste est perdu ; mais Angelo Maï a publié différents extraits des autres, du X£1f au XX°.
IL est facile, du reste, de voir que Denys et Tite-Live ne font que compiler sans critique des fables , mal déguisées par la rhétorique de l’un et la haute éloquence de l’autre. Tite-Live avoue de temps en temps qu'il n’a pas de certitude; il raconte souvent sous forme dubitative , sans pourtant que cela l'empêche d'entrer dans autant de détails que s’il eût réel lement entendu et vu. Comme il manque d’ailleurs et de la souplesse d'esprit, qui sait s'adapter aux différents temps ct aux peuples divers, et du sentiment de l’antiquité, il ne nous offre que l'idéal des vices et des vertus.
Denys d’Halicarnasse trouva, dans ces dernières années, un défenseur énergique dans Petit-Radel (2), qui s’efforça de prouver qu'il fut à, la fois bien informé et véridique. Il arriva à Rome peu après la mort de Cicéron, du vivant de Varron, lorsque Caton venait d'écrire son ouvrage sur les Origines de la eité, On voit qu'il a copié les annales des différentes nations et les inscriptions lupidaires de chaque pays, lesquelles, par le motif précisément qu'elles étaient municipales, ne se trouvaient pas aitérées par
(1) On se servait des mots 4554 vox pour exprimer que la voix n'était pas accompagnée du son d’un instrument. On peut y trouver l’idée du solo; ainsi que l'étymologie du mot italien asso, et de la plirase restar in asso, pour étre abandonné, demeurer seul. Dans le même Nonjias, Caton dit : Melos alterum in cantibus est bipartitum, unum quoi est in assa voce, alterum quod vo cant organicon,
(2) Voy. la dissertation imprimée en 1820 dans les Mémoires de l'Académie des inscriptions."
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la manie systématique de les faire combiner avec les autres. Ces louanges, fussent-elles méritées, ne pourraient lui attirer la confiance qu’en ce qui concerne le temps des Pélasges et les autres villes italiques ; mais, quant à Rome, son penchant à l’exalter est trop évident. Or, comme nous avons déjà établi qu’on doit une foi médiocre aux documents susmentionnés, l'autorité de Denys] en reste d'autant plus infirmée; en cffet, étant venu le -dernier et n’ayant qu’à compiler, il aurait dû mieux examiner les sources.
Plutarque, dans les Vies de Romulus, de Numa , de Coriolan, de Publicola et Camille, paraît avoir connu des documents ignorés ou négligés par Tite-Live et par Denys ; il acquiert donc quelque importance en nous les faisant connaître.
Sur ce sujet, nous recommandons les ouvrages suivants :
HEEREN, De fontibus et auctoritate F'ütarum Plutawchi, dans les Commentationes recentiores Socielatis scientiarum Gettèngæ ; ouvrage imprimé ensuite séparément : Gôttingue, 1821 :
C. F. LACHMANN, Commentatio de fontèbus Titi Livii in prima His loriarum decade.
On pourrait nous faire ici cette objection : Comment opposez- vous souvent T'acite et Pline à Tite-Live et à d’autres qui, plus anciens, étaient plus voisins des faits, et dès lors semblent mériter plus de foi ?
Nous répondrons qu’une autre source del'histoire romaine existait dans les plaques d'airain sur lesquelles on gravait les traités, et dans les boucliers couverts d'inscriptions que l’on suspendait dans les temples. Polybe y prit deux documents très-importants, ignorés de Tite-Live. Au temps de Rome républicaine, l'homme étaitabsorbé dans la vie publique, et le temps lui manquait pour fouiller les archives, exhumer les pierres funéraires, déchiffrer les tables anciennes. Toute l’histoire de cette époque indique, en effet, la plénitude de la vie publique et l'enthousiasme bien plus que la méditation et lérudition. Les temps changèrent , et les empereurs encouragèrent les recherches. Suétone nous dit positivement que Vespasien fitreparaître trois mille tables d’airain qui contenaient des traités, des sénatusconsultes, des plébiscites et des priviléges, remontant jusqu'à l'origine de Rome. /pse( Vespasianus) ærearum tabularum tria millia, qua simul conflagraverant, restituenda suscepit, undique investigatis exemplaribus, instrumentum imperii pulcherrimuan ac vetustissimun, quo continebantur pene ab exordio Urbis senatusconsuita, plebiscita d: societate el fœdere ac privilegio’ cuicunque concessis ( Vespas., VHI 12). Tacite et Pline auront ‘pu consulter ces tables d’airain, et y trouver, par exemple , le traité honteux avec Porsenna, et bien d’autres choses qui pouvaient certainement modifier l'histoire de Rome primitive , si elle avait été écrite, soit par eux, soit par des hommes de leur caractère et de leur talent.
La vénération pour tout ce qui était antique se glissa dans 'es esprits au temps de la renaissance des lettres, de manière à influer nor-seulement sur la littérature, mais encore sur la législation et sur la vie, Il n’y a donc
pas à s'étonner que l’histoire romaine ait été acceptée comme article de foi et traitée avec cette soumission d'esprit et de jugement à la lettre écrite, ettransmise avec cette peur de s’en écarter que l’on avait pour toutes les autres branches de l'enseignement. Émettre un doute sur ce qu’avaient dit un Tite-Live, un Peuys, eût paru un scandale, un crime de lèse-antiquité ; on devait tout au plus s'occuper de mettre d'accord leurs contradictions, en calculan: quelle auiorité était d’un plus grand poids. Les eritiques du XVI siècle se contentèrent donc d'employer leurs travaux à recueillir tous les fragments de la littérature survivante, propres à éclaircir les antiquités romaines : tâche pénible qui les immortalisera aux yeux de tous ceux qui ne sauraient sévèrement blâmer un écrivain de n'avoir pas été au delà des idées et de l’érudition de sontemps (1).
[est vrai qu’il se trouva dans le nombre des esprits indépendants qui, apercevant les contradictions historiques et les absurdités , affrontèrent le reproche de témérité enles révélant. F,6renzo Valla mit le premier à nu les invraisemblances du récit en ce qui conterne Rome primitive. Après lui le Suisse Glaréanus, ami d'Érasme (1521), montra avec plus de hardiesse les erreurs de Tite-Live; mais sa voix fut étouffée par l’indignation générale de Ja tourbe savante. Puis le grand Scaliger et Juste-Lipse vinrent, avec ure érudition plus mûre et une belle réputation, élément qui en impose tant aux esprits peu soucieux de penser par eux-mêmes, soumettre ies historiens à unexamen sérieux. Périzonius, professeur à Leyde, le fit avec plus de violence dans ses 4nimadversiones (1685 ). Al opposa texte à texte, et, signalant lepremier la partie qui, danslerécit de Tite-Live, doit être attribuée aux anciens chants nationaux, ilsut s'élever de la minutie des détails à des considérations générales et étendues.
Dans son livre, qui est resté classique même après tant d’autres sur le même sujet, on sentait déjà que l'art de la critique s’associait au progrès des sciences, s’émancipait et entrait dans une ère nouvelle ; que, cessant de regarder leslivres avec un respect aveugle, comme la seule étude des érudiis, il voulait qu’on se livrât à leur appréciation avec son propre jugement, son sentiment propre et l'expérience des choses du monde. Le sort de Périzonius fut celui de quiconque devance de beaucoup son siècle ; on ne lecompritpas, et il resta ignoré. Bayle, qui, douze ans plus tard, jetait en plaisantant le doute sur des choses beaucoup plus sacrées que la nymphe Égérie et les oies du Capitole, fit peu d'usage des travaux de Périzonius, qu'il appelait pourtant l’errara des historiens et des critiques. Bayle suppose que, de même qu'on donnait dans les monastères pour exercice aux étudiants de *omposer des vies et des éloges de saints, pris dans la suite pour des histuire: véritables, l'histoire des premiers rois de Rome füt tout simplement tirée d'exercices de rhétorique : Que sait-on si la plupart des anciennes fables ne doivent pas leur origine à quelque coutume de
(1) Parmi les Italiens, Paul Manuce, Sigoniue, De antiquo jure Ilaliæ ; de antiquo jure provinciarum; de judiciis, et plus tard Gravina , méritent n'anmoins des éloges particuliers.
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