LE PÉLOPONÈSE
Le Péloponèse, outre la montueuse Laconie, comprenait l’Arcadie, que ses pâturages, le temple des Grâces à Orchomène, l’Alphée et l'Érymanthe rendirent fameuse dans les chants des poëtes. Ajoutez-y la Messénie, dont nous avons déploré les infortunes ; l’Élide, où les jeux Olympiques rassemblaient toute la Grèce; l'Argolide, l'Achaïe, Sicyone, et enfin Corinthe, assise sur deux mers.
Les Arcadiens se vantaient de n’avoir jamais quitté le territoire natal, ni porté le joug de l'étranger ; c'était un peuple trèsancien, chez lequel furent introduits de bonne heure, par les habitants d’Éleusis , les mystères de la grande déesse, c’est-à-dire la culture du blé, Mylès, l’un de leurs rois , fut inventeur des moulins, aôhka, auxquels il donna son nom, et Eurotas contint par des des den digues le fleuve du même nom ; si toutefois Mylès et Eurotas ne e. sont pas des noms collectifs de Pélasges, bienfaiteurs de ce pays , dans lequel leurs débris s'étaient en partie réfugiés. A des mœurs sauvages s’associait, chez les Arcadiens, le goût de la musique, et,
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comme les Suisses, ils combattaient pour qui les prenait à sa solde. Pan était dans ce pays l'objet d’un culte spécial. L’Alphée, très-beau fleuve, fut le théâtre des amours d’Apollon et de Daphné; dans le lac Stymphale, Hercule tua les oiseaux malfaisants. Ces traditions mythologiques s’y conservèrent mieux , grâce à l'isolement du pays; mais la civilisation hellénique n’y brilla jamais d’un vif éclat.
Arcas et Lycaon commencèrent une série de rois, soigneux de conserver à leurs sujets les avantages de la paix. Une colonie partie de Psophis en Arcadie, avec le fils de Dardanus, fonda la Psophis de l'ile de Zacynthe, qui, plus tard , bâtit Sagonte, en Espagne, deux cents ans avant la guerre de Troie. Quand le Péloponèse fut envahi par les Doriens, l’Arcadie, protégée par son roi Cypsélus, ou plutôt par ses montagnes, fut la seule contrée qui leur échappa ; elle se ligua plus tard contre Sparte avec les Messéniens, et, pour les avoir trahis, le roi d’Arcadie Aristocrate fut lapidé par le peuple, qui abolit la dignité royale.
Alors se formèrent autant d’États qu’il y avait de villes ; les deux principales étaient Tégée et Mantinée (Tripolitza et Mochli), qui se gouvernaient en république, forme naturelle à des pasteurs, souvent en guerre lune contre l’autre, et ne s’alliant jamais entre elles (1).
Argos et Sicyone passaient pour être les deux royaumes les plus anciens de la Grèce, et leur fondation remontait au fabuleux Inachus. Persée, l’un de ses descendants, s'établit à Tirynthe, ville dont les constructions révèlent une origine pélasgienne ; ses successeurs y résidèrent jusqu’à l’époque où les fils d'Hercule, chassés par Eurysthée, trouvèrent un asile chez les Doriens. Le royaume de Mycènes, appartenant à la famille de Pélops, dut être fondé aussi par Persée. Lors de l'invasion des Doriens, Argos tomba au pouvoir de Téménus, dont le fils, Cisus, vit son autorité de roi réduite à n'être plus guère qu’un vain nom. Le nom même fut aboli, et le gouvernement républicain remplaça la monarchie. Phidon y dicta des lois, et accorda les droits politiques à quiconque pouvait avoir un cheval ; il protégea l’industrie et institua , dit-on, les poids , les mesures etles monnaies. Quatre-vingts sénateurs et des magistrats appelés Artynes, "Apruvot, étaient à la tête du gouvernement d’Argos. À Épidaure, cent quatre-vingts familles élisaient le sénat dans leur sein, Ges trois villes, Mycènes,
(i) G. À. BreciTENBACU, ffistoire de 'Arcadie, 1791 (aiiem. ).
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Tirynthe et Trézène , formaient, avec leur territoire, autant d’États distincts; mais les Argiens, ayant prévalu, détruisirent Mycènes, et forcèrent les Tirynthiens à se transférer à Argos, qui finit par dominer sur toute l’Argolide septentrionale.
Les rois et les prêtres de Sicyone se perdent dans les fables ; elle fut d’abord habitée parles Toniens , puis occupée , lors de l’invasion des Doriens, par Phalcès, fils de Téménus. Après avoir aboli la royauté, elle tomba dans une démocratie effrénée, qui lui fit bientôt subir le joug d’Orthagoras et de ses successeurs, jusqu’à Clisthène , époque à laquelle elle recouvra sa liberté. Les premiers artistes de la Grèce fleurirent duns son sein : Dédale, s’écartant du type si roide de l’art égyptien , détacha les pieds et les mains des statues; Cléanthe de Corinthe, ayant trouvé les couleurs , Eupompe de Sicyone perfectionna son école, et un décret ordonna que tous les enfants nés de citoyens apprissent le dessin. A peu de distance de la ville s’élevait un temple célèbre , dédié à Esculape et à Hygie.
Corinthe, sur l’isthme du Péloponèse (1), était dans la situation la plus heureuse; elle avait un port sur la mer Égée, un autre sur celle d’Ionie, dans les golfes Saronique et de Crissa, et se trouvait ainsi maîtresse du passage entre le Péloponèse et l’Attique, comme la Savoie entre la France et l'Italie, Elle était dominée par l’Acrocorinthe, citadelle qui renfermait le temple de Vénus armée, divinité dorique , et d’où l’on découvrait au nord jusqu’au Parnasse et à l’Hélicon; elle avait, au levant, Pile d'Égine, la forteresse d'Athènes et le promontoire de Sunium ; au couchant, les fertiles campagnes de Sicyone, Sa position en avait fait comme le centre du commerce : la Phénicie lui expédiait des dattes, Carthage des tapis, Syracuse ses blés et ses fromages, l’'Eubée des poires et des pommes, la Phrygie et la Thessalie des esclaves. L'industrie y prospérait, surtout la fabrique des couvertures et celle des ouvrages en bronze ou en terre cuite; mais, en même temps, des milliers de courtisanes s’y livraient à leur obscène trafic. Déjà Homère avait célébré l’opulence accumulée dans Corinthe par les rois de la race de Sisyphe. Survinrent les
(1) En 576, Périandre essaya de couper l’isthme. Trois siècles après lui, Déimétrius Poliorcète l’essaya encore et laissa le travail inachevé. César , Caligula, Néron, Hérode Atticus, projetèrent ou entreprirent la même opération; mais elle ne fut jamais menée à fin : d'où le proverbe, 1s{hmum perfodere, pour exprimer une chose impossible,
Ssicyone,
Corinthe,
Cypsélus.
Périandre.
Achaïe,
Héraclides, et Alétès y régna, puis cinq générations de rois , après lesquelles Télesse, Héraclide lui aussi et de la famille des Bacchiades, s’empara du pouvoir suprême et fonda une espèce d’oligarchie qui élisait dans sa famille un prytane annuel. Cet état de choses dura jusqu’à Cypsélus, qui restaura le pouvoir absolu. Il disait que le gouvernement populaire valait beaucoup mieux que celui d’un seul ,et que la bienveillance générale était une sauvegarde plus sûre que les armes. Quelqu’un lui demandant alors pourquoi il conservait le pouvoir : « C’est répliqua-t-il , qu’il «est aussi dangereux d’y renoncer de son propre gré que de force. » fl fit des lois somptuaires ; mais elles ne parvinrent pas à mettre un frein aux énormes dépenses des Corinthiens. Quel qu’eût été son motif, nous devons le louer d’avoir prohibé l’esclavage.
Périandre, son fils, est compté parmi les sept sages de la Grèce ; après avoir montré de l’humanité, il se rendit odieux par des attentats atroces. Il promit au dieu de Delphes, s’il lui faisait connaître exactement la tortune de chacun, le dixième des richesses qu’il amasserait, et la religion sacrifia les intérêts privés. Sous son successeur, les Corinthiens recouvrèrent leur liberté, qui néanmoins pencha toujours vers l'aristocratie, comme il arrive d'ordinaire dans les pays très-commerçants. Les principales familles, etles Bacchiades eux-mêmes, se livraient au négoce, comme les Médicis à Florence. Les droits d’entrée sur les marchandises constituaient le plus fort revenu de l’État. La loi défendait aux ambassadeurs de recevoir des présents des princes ou des peuples auprès desquels ils étaient envoyés.
Les Corinthiens avaient plusieurs colonies: à l’occident, Corcyre; Épidaure, célèbre par son temple d’Esculape; Leucade, où les amants allaient chercher un remède à leurs maux en se précipitant dans la mer, et la grande Syracuse; à lorient, Potidée, qui toutefois ne lui resta pas longtemps soumise, Pour tenir ces établissements sous son obéissance et se défendre contre les corsaires, Corinthe arma une flotte; elle inventa les trirèmes , et, en 644, livra un combat naval aux Corcyréens, qui fut le premier en Grèce. Sur la terre ferme, elle stipendiait des soldats étrangers, ainsi que le fit Venise; puis, comme elle trouvait facilement des bras à acheter, elle prit une part active aux différentes guerres de la Grèce, L'ordre corinthien, qu’elle inventa, suffirait pour attester l’élégance de son goût.
L’Acbaïe s’appelait d'abord Æ'gialée ; elle appartint aux Ioniens jusqu’à l’époque où les Achéens, chassés d'Argos et de la Laconie
par les Doriens, vinrent s’y établir sous Tisamène, fils d’Oreste, dont la famille continua de régner. Les cruautés de Gygès provoquèrent son expulsion, et l’Achaïe se divisa en douze républiques, autant qu’elle comptait de villes, dont Chacune dominait sur sept ou huit bourgades. Gouvernées populairement, ces villes formaient une confédération constituée sur la plus parfaite égalité ; nous les verrons résister à Rome et recueillir le dernier soupir de la liberté grecque.
L'Élide, baignée par la mer Jonienne, était si belle qu’on l’appelait Calloscopie. Ses habitants vivaient dispersés dans la campagne, et la ville d’Élis ne fut bâtie qn’en 447 ; mais beaucoup de familles se vantaient de ne l'avoir pas vue depuis trois générations. Ses premiers habitants furent nommés Épéens, de leur roi Épéus ; on compte parmi ses princes Endymion, Élée, Augias, tous célébrés par les poëtes. Les Étoliens, alliés aux Doriens dans leur expédition , s’établirent en ce pays sous Oxyle et se mêlèrent à la population primitive. Iphitus, contemporain de Lycurgue, est fameux pour avoir institué ou renouvelé les jeux Olympiques, qui s’y célébraient solennellement avec une pompe nationale. L'Élide leur devait d’être considérée comme une terre sainte; mais, pour s'assurer le droit d’y présider, les Éléens eurent à soutenir une guerre contre les Arcadiens. Lorsque la royauté fut abolie en Élide, on nomma pour régler les affaires publiques deux Hellanodices, dont le nombre fut ensuite porté à dix. Il y avait, en outre, un sénat composé de quatre-vingt-dix membres, nommés à vie.