‹ Histoire universelle [microforme]Chapitre 47 sur 146 · IST, UNIV. — TI · texte numérisé non relu

IST, UNIV. — TI

Décadence,

distinguer la splendeur de la prospérité et même de la richesse. Athènes, en “effet, au moment même où elle se parait de tout l'éclat des beaux arts, commençait à décroître : nous allons rechercher les causes de sa décadence,

Dans un pays régi par un gouvernement populaire; il n’est que trop facile à un citoyen, à l’aide de ses richesses, de ses services et de son éloquence, de s’emparer du pouvoir suprême. Le peuple se laisse aisément abuser, et les ambitieux profitent de ses erreurs ou du repentir qu’il en éprouve pour le dominer. La mobilité des emplois et la multiplicité des lois ,inconvénient particulier à ce mode de gouvernement, font que les magistrats sont moins respectés et les troubles plus fréquents.

Dans les anciennes républiques, les riches stles pauvres étaient, de plus, continuellement en guerre : il est nécessaire , pour comprendre cette lutte sans trêve, de se placer en dehors de nos habitudes et d’un état de choses où les rirhes ne peuvent rien sansles bras et l’industrie des pauvres, tandis ::: ceux-ci peuvent, grâce à leur travail, s'élever, acquérir et arriver à l’égalité des droits. Alors, au contraire, les esclaves subvenaient à tous les besoins du riche, et presque aucune voie, pour réaliser des bénéfices, ne restait ouverteau pauvre, qui craignait de s’avilir en se livrant aux professions manuelles ; aussi la haine se perpétuait-elle entre les riches et les pauvres, les premiers désirant accroître leur sécurité à mesure qu’augmentait leur fortune, les seconds ne révant que partages et meurtres. De là, ces dissensions si vives, ces alternatives de triomphes et de défaites, qui mettaient tour à tour en fuite une grande partie de la population.

Solon, qui connaissait ces dangers, avait tempéré la démocratie; mais ses lais furent bientôt violées, et la démocratie pure s’introduisit avec la proposition d’Aristide, qui voulait que l’autorité fût partagée également entre les riches et les pauvres, et que tous pussent être élus aux diverses magistratures. Périclès donna plus d’extension à cette loi, en affectant une rétribution aux emplois, en faisant accourir aux assemblées , pour toucher un modique salaire, tous les gens désœuvrés; tandis que les propriétaires et les hommes laborieux, c’est-à-dire les meilleurs citoyens, vaquaient à leur commerce ou à l’administration de leurs biens. Ainsi, la partie infime des citoyens concourait directement à la confection et à l'interprétation des bis; ils se partageaient les tribunaux ordinaires , exerçaient la plupart des magistratures, et se faisaient rendre compte de la manière dont les autres étaient remplies. Le peuple était lui-même juge des attentats contre le

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peuple; six mille Athéniens n’avaient d’autre occupation que de statuer sur les procès et de discuter les affaires publiques. Ils gagnaient, comme magistrats, plus de 80,000 drachmes par an, el cette somme était doublée par les parties plaidantes. « Le sénat, » disait Lysias, « ne prévarique pas quand les honoraires suffisent « aux dépenses ordinaires; mais, lorsqu'ils ne suffisent pas , il « peut se considérer comme obligé d’admettre les aceusations de « haute trahison, de confisquerles biens des particuliers, de suivre « les mauvais conseils des orateurs. » Si le sénat agissait ainsi, fautil s'étonner de la corruption effrontée des magistrats d’un ordre inférieur Ÿ

Dans de telles conditions, il n’y eut plus de gouvernement stable et tranquille dans Athènes. En effet, si, par le renouvellement annuel de tous les employés, un plus grand nombre de personnes s’initiaient à la connaissance des affaires publiques, c'était aux dépens de la régularité du service, de la science administrative et de ce coup d'œil fui ne s’acquiert que par une longue étude d’un seul genre d’affancs. L’Aréopage , seule magistrature instituée à vie, dut aussi descendre du haut rang où il était placé (1).

Il était naturel que le peuple, resté sans frein , allât d’exeès en excès. De là, ies accusations multipliées, la satire effrontée, le triomphe des orateurs démagogues ; de là, ce débordement de colère envieuse contre les hommes les plus honorables, cette rage de briser ceux qui avaient été les instruments de la puissance publique.

Solon avait pondéré la démocratie ; Périclès rompit l'équilibre. Solon avait voulu rendre les citoyens laborieux, en notant l'oisiveté d’infamie; Périclès les détourna du travail, en attribuant un salaire aux fainéants. Solon avait voulu que les offices publics fussent gratuits ; Périclès les fit rétribuer. Solon, pour réprimer la fougue irréfléchie du peuple , avait placé les mœurs sous la garde et la protection de l’Aréopage ; Périclès anéantit l'autorité de ce tribunal. De si graves altérations devaient avoir préoccupé Socrate et Isocrate , lorsqu'ils insistaient pour que la législation fùt ramenée à ses principes.

Les victoires remportées sur les Perses, en répandant tant de richesses et tant d'illustration, firent naître le goût de la guerre ; mais la gloire s’acquiert en délivrant sa patrie de l'étranger, et non en molestant ses voisins. Or Athènes , lorsqn’elle fut à la tête de la Grèce , abusa de son pouvoir en opprimant alliés et colonies,

(1) « L’orateur Ephialte, agent de Périclès, contribua beaucoup à la suhverion des prérogatives de l’Ardopage. » Pausanias, F, 90,

Mœurs,

Femmes,

en exigeant qu’ils lui fournissent de l'or, non pour le salut commun , mais pour l’embellissement de ses édifices ; elle proclama en pleine assemblée que les droits du peuple n’avaient d’autres limites que celles de sa puissance.

Athènes ne sut pas exploiter avec avantage'ses mines et ses autres propriétés nationales , ni établir régulièrement des impôts directs; il fallait donc qu’elle exigeât des alliés un tribut énorme, qui formait la moitié de ses revenus : de là, des dissensions continuelles , des défections , des hostilités, des guerres.

Cependant, Thémistocle ayant augmenté la flotte et tourné vers la mer l’attention de ses concitoyens, un certain nombre d’entre eux déposèrent les armes pour se livrer au commerce ; d’autres, parce qu’ils trouvaient plus commode de les confier à des mercenaires. Les douceurs mêmes de la paix, que les beauxarts paraient de tant de chefs-d’œuvre, faisaient languir l’esprit militaire; et malheur à la république où les citoyens ne veillent pas armés au maintien de la paix! Cette haine de l’étranger, qui

. avait fait marcher comme un seul homme toute la Grèce contre

Xerxès , s'était attiédie depuis que beaucoup de ceux qui se croyaient nés du sol, comme les cigales, avaient été tués à la guerre, et qu'ils étaient remplacés ou par des esclaves affranchis, ou par des étrangers naturalisés, L’or des Perses cessa d’être regardé avec un mépris superbe , et bientôt toutes les républiques virent se former dans leur sein un parti sravorable à l’étranger : ce parti finit par jeter la plus grande confusion dans toutes les villes de la Grèce.

Le luxe, la corruption, firent invasion avec l’or enlevé aux Perses, et plus encore avec celui qu’ils donnaient; les mœurs, que l’état de la société d’alors rendait déjà mauvaises, se pervertirent tout à fait, et les exemples de personnages illustres en consommèrent la perte. La femme , quoique sortie de la servitude absolue de l'Orient , était bien loin de la dignité qu’elle conserva chez les peuples du Nord et que sanctionna le christianisme. Elle était considérée par les Ioniens comme un être utile, mais insignifiant. La mollesse de leurs chants d’amour indique assez que les Éoliens la regardaient comme un simple objet de volupté. Nous avons vu comment, chez les Doriens, la force morale de la femme dégénérait souvent en atrocité. Si nous envisageons la poésie comme l'expression des sentiments d’une époque ou d’une nation, Calypso, dans Homère, est une amante furibonde ; Hélène et Pâris ne nous offrent que des scènes voluptueuses ; les adieux mêmes d’Hector et d’Andromaque, l’unique passage peut-être de la littérature clas-

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sic: : qui se rapproche des scènes domestiques de la vie moderne, tirent presque tout leur charme du petit Astyanax; Briséis est esclave; les nombreux prétendants de Pénélope visent tous à la posséder, aucun d’eux ne cherche à lui plaire. L’amour a bien peu de place dans les tragédies, et les injures contre les femmes y sont poussées à un degré de grossièreté que l’on n’attendrait jamais de la politesse athénienne. Dans les Suppliantes d’Euripide, Éthra, mère de Thésée, dit : « Une femme sage ne fait rien par « elle-même, mais laisse faire aux hommes. » Iphigénie, s’exhortant à se sacrifier pour ne pas exposer les jours d'Achille, s’écrie : « La vie d’un seul homme est plus précieuse que celle de plusieurs « femmes. » Je ne veux pas répéter les injures prodiguées aux femmes dans les Sep devant Thèbes, d’Eschyle; mais je ne saurais taire que, dans les Euménides, Apollon ravit aux femmes leur titre le plus naturel au respect et à l’amour, en disant: € n’est pas la mère qui engendre ce qu'on appelle son enfant ; elle n'est que la nourrice du germe déposé dans son sein ; celui qui engendre, c'est le père. La femme reçoit le fruit et, s’il plait aux dieux, le conserve. L'amour de Sapho, dans son ode si connue, ne respire que l'ivresse inquiète des sens, telle qu’une femme douée de quelque pudeur n’oserait jamais l’avouer (1), et la seconde idylle de Théocrite la dépeint sans retenue.

Tels devaient être les effets de la religion. Euripide s’écrie : Comment la chastelé se conserverait-elle dans le cœur d'une jeune Jille spartiate, accoutumée à sortir de la maison maternelle pour se méler aux exercices de la lutte et de la course avec des garçons, sans autre vélement qu'une petite tunique courte et flottante (2)? Comment, ajouterons-nous, les femmes auraient-elles conservé la pureté des mœurs avec le culte de Priape, les org’es de Bacchus et celles de la Grande Déesse, où l’ivresse était sar tifiée et la débauche elle-même portée en pompe, sous les forines les plus expressives? Que devaient laisser à la paix domestique et à la dignité maternelle les prostitutions dévotes? Solon érigea un temple à Vénus avec l’argent reçu des matrones qui présidaient aux lupanars (3). Périandre ordonna qu’en l'honneur de Mélissa, sa femme, toutes les Corinthiennes se rendissent nues au temple de Vénus Aphrodite. Aristophane dévoile, sur le théâtre , toutes les malices féminines, tous les raffinements du libertinage, dans les termes les

(1) Cette ode fut en effet attribuée à l'ohscène Catulle, jusqu’à ce que l’on eût

retrouvé l'original, (2) Euniviwe, Andromaque, IL, 2.

(3) ATHÉNEE, Aiity 9.

l'étaires,

198 THOISIÈME ÉPOQUE.

moins équivoques ; il s’en faut peu qu’il n’y représente l’acte le

plus contraire à la pudeur publique (1). Bien plus, le sage Socrate lui-même, ayant oui parler d’une certaine Théodote, qui posait comme modèle dans l'atelier des artistes ,; conduisit ses disciples la voir pendant une séance qu’elle donnait à un peintre; là, il la félicita sur les nouveaux amants que lui vaudraient leurs louanges, et lui fit la leçon sur la manière de les prendre dans ses filets (2).

Tant d’éxcitations au mal n'étaient pas même contre-balancées par un bon système de morale; car la morale se bornait à de simplés spéculations, sans consulter la voix de la nature outragée.

L’esclavage, en abolissant la personnalité, livrait le corps de la femme esclave à la discrétion du maître, füt-elle la fille du prètre Chrysès, l'épouse d’Hector, la prophétesse Cassandre : on achetait de jeunes filles en plein marché, à la porte des temples, aux fêtes les plus solennelles, Les Lydiens de Sardes, ayant réduit Smyrne à l’extrémité, déclarèrent qu’ils ne se retireraient qu'autant qu’on leur enverrait les femmes des citoyens pour en user à leur gré. Une belle esclave délivra les citoyens de la consternation où ils étaient plongés, en leur proposant d'envoyer ses pareilles à l’ennemi, à la place de leurs maîtresses. La substitution eut lieu, et le plaisir épuisa tellement les assaillants, qu’il fut aisé d’en triompher. En mémoire de l'événement, toutes les esclaves de Smyrne se montraient, dans une solennité annuelle, revêtues des habillements de leurs maîtresses,

Dans Athènes, principalement, cette élégance exquise de langage, de manières, de genre de vie que l’on appela atticisme , disposait les âmes aux joies insouciantes, Les jeunes gens passaient leur temps en banquets délicats, où ils siégeaient au milieu des danses, des conversations spirituelles, des lectures poétiques , des chants et des caresses de beautés faciles; puis ils quittaientla table pour les théâtres, les promenades, et les caquetages; ils n’avaient donc rien pour les arracher au libertinage, vers lequel ils étaient poussés, au contraire, par les doctrines et l'exemple, Solon favorisa l'usage des courtisanes et des concubines, qui annulait l’unité conjugale. Nous avons des eourtisanes pour le plaisir, des concubines pour les soins journaliers, des femmes pour nous donner des enfants et surveiller l’intérieur de la maison : ce sont les paroles de Démosthène , dans sa harangue pour Nééra, jeune courtisane dont deux rivaux se disputaient la possession : les arbitres décidèrent

(1) AntSTOPHANE , Fées de Cérès, acte I; Lysistrata, acte FE, se. mi. {2) XÉNornon, Entretiens mémorables, HA, 11.

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