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CHAPITRE XV

SPARTE A LA TÊTE DE LA GRÈCE

Au moment où la guerre du Péloponèse éclata, les Spartiates se montrèrent comme des libérateurs, pour devenir tyrans lorsqu’elle fut terminée. Dans toutes les villes vaincues , dans les villes alliées même , ils voulurent rétablir le gouvernement aristocratique, et Lysandre y excita des révolutions violentes , pour les soumettre à des gens de son parti, sous la présidence d’un harmoste lacédémonien. Les garnisons distribuées dans chaque citadelle se livraient, en outre, à tous les excès. Sparte, la ville jadis sans argent , dont les flottes n’étaient entretenues que par les subsides de la Perse . comprenait maintenant la nécessité d’avoir une marine, et remplissait son trésor en rançonnant ses alliés. Lysandre extorqua mille talents (cinq millions et demi) aux villes de PAsie Mineure; il en expédia mille cinq cents autres à Sparte après la prise de Samos, dernière conquête de cette guerre , indépendamment d’une masse d’or et d’argent qui lui fut offerte avec cette spontanéité ordinaire aux vaincus. Lysandre se servit de cet or pour saper les institutions de sa patrie , que le fer ne pouvait dompter. Une peine sévère fut promulguée contre ceux en la possession desquels on trouverait de la monnaie d’or ou d’argent; mais comment le peuple aurait-il dédaigné ces métaux dont la république faisait tant de cas?

Les alliés de Sparte sentaient donc peser sur eux le même joug que leur avait fait subir Athènes, avec cette aggravation qu'ils avaient pour maîtres des hommes rudes et grossiers : au lieu de Thémistocle et de Périclès, le brutal Lysandre; au lieu des concitoyens de Sophocle et de Phidias, une caserne de Spartiates , tyrans dans les maisons, tyrans dans les camps, tyrans dans les conseils. | Les souffrances d'Athènes nous donneront la mesure de celles

Trente 18,

Fin d’Alcibiade,

des autres villes, Après lavoir fait démanteler, Lysandre y établit Les Trente oligarques, avec pleine autorité sur la vie de leurs concitoyens : hommes iniques et lâches, comme tous ceux qui désertent la cause de la patrie pour celle de l'étranger, esclaves de sa volonté et protégés par sa garnison. Les poursuites commencèrent , et lexil ou la mort attendait quiconque avait un renom de vertu ou de richesse. Joignant la perfidie à la fureur, ils ordonnaient à des personnes probes de faire des arrestations, auxquelles succédait le supplice (1). Les citoyens furent désarmés, et l’Aréopage dut renoncer au vote secret; ges jugéments privés ainsi de la liberté nécessaire, tout accusé encourut une condamnation. L’assertion de Xénophon, qu’il périt plus de monde dans le cours de cs huit mois que dans les vingt-sept années de guerre péloponésiaque. quelque exagérée qu’elle puisse être, nous donne une idé: de ja violence meurtrière de cette persécution.

À la tête des Trente était Critias, disciple de Socrate, Théramène, l’un d’eux, écouta le premier la voix de la vertu ou des remords , et-voulut s'opposer à la rigueur de ses collègues ; mais on ne s'arrête pas impunément sur le chemin de la tyrannie, quand on a des complices qui ne sont pas encore fatigués. Condamné à son tour, il subit la mort avec un courage si paisible que l’on oublia ses fautes pour Padmirer (2).

Les Trente publièrent, au nom de Sparte, un décret menaçant contre quiconque donnerait asile aux bannis d'Athènes; mais, loin d'écouter cet ordre barbare, les eités les accueillaient, au contraire, avee cette généreuse campassion que les cœurs bien nés accordent aux exilés. Alcibiade se vit lui-même l’objet du mauvais vouloir des tyrans, qui lui tendirent des emhûches. Contraint de quitter asile qu’il avait trouvé dans la Thrace, il s’était réfugié auprès de Pharnabaze; mais, à l’instigation de Lysandre, le satrape envoya des soldats pour s'emparer de lui, et il fut tué en.se défendant,

Les maux publics et particuliers étaient parvenus à ce degré qui permet d'espérer quelque soul:gement, La domination orgueilleuse de Lysandre lui avait ahe: © ‘rs Sparte hasncoup de citoyens ; les bannis, perpétuels -:::: , : révolutious, entretenaient des intelligences dans Athènes. Ils avaient pour chef

(1) Un ordre pareil fut donné à Socrate, qui refusa d’obéir. PLATON, Apol.

(2) L'ouvrage d’En. Pn. Henricus, De Theramenis, Critiæ et Thrasybuli, virorum tempore belli Peloponesiaci inter Græcos illustrium rebus et invenio, commentatio (Hambourg, 1820), répand beaucoup de lumière sur cette époque,

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Thrasybule , non moins vaillant durant la guerre que juste pendant la paix, et taut dévoué à la liberté de sa patrie; suivi seulement de soixante-dix compagnons résolus, il s’empara du fort de Pylos, sur les confins de la Réotie et de l'Attique. Là , il réunit les mécontents et reçut des renforts, entre autres cinq cents hommes environ que lui expédia Lysias , fameux orateur athénien d’origine syraousaine, pour venger la mort de son frère et défendre la patrie de P’éloquence, Thrasybule aguerrissait. par de petites victoires cette paignée de rebelles ( c’était le nom qu’ils devaient avoir jusqu’à ce que le suooès en fit des héros); et bien que les Trente eussent redoublé de rigueur, ils ne purent l'empêcher de se rendre maître du Pirée. Lysandre accourait pour défendre son ouvrage, lorsqu'il fut arrêté par Pausanias, roi chéri des Spartiates, Soit qu'il eût pitié des souffrances d'Athènes, ou qu’il voulût se débarrasser du présomptueux général , il consentit à traiter avec les Athéniens , et la révolution s accomplit sans effusion de sang; les tyrans eux-mêmes eurent la vie sauve.

L’oubli général dulpassé fut proclamé (4), et l’onreconnut la dette publique contractée par le gouvernement précédent : mesures qui tournèrent justement à la gloire de Thrasybule , et devinrent une garantie pour la paix. On remit en vigueur la loi qui prononçait la confiscation et la peine capitale contre quiconque exercerait une magistrature sous un; gouvernement contraire à la constitution démocratique; le meurtrier d’un tyran fut déclaré inviolable, et tous durent faire serment de donner la mort aux ennemis de la démocratie, en promettant d’honorer quiconque succombherait pour la venger ; enfin, le gouvernement de Solon fut rétabli. Mais les mœurs se rétablissent-elles? Avec les formes des institutions, peut-on en faire revivre l'esprit?

Que Socrate réponde, Né à Athènes, dans une condition obscure, fils d’un sculpteur et d’une sage-femme, il commença par servir sa patrie les armes à la main; aux batailles de Potidée et de Délium, guerrier intrépide,il arracha, dans la première, Alcibiade à l’ennemi, et, dans la seconde, il ramena sain etsauf sur ses épaules Xénophon blessé. Il s’adonna ensuite à l’étude sous les maîtres les plus habiles, et apprit tout ce que l’on pouvait savoir alors; il s’instruisit aussi dans les arts libéraux, et se forma aux belles manières sous l’élégante Diotime. Ne s’appliquant pas, comme ses prédécesseurs, à des spéculations abstraites, inutiles à la morale, on a pu dire de lui qu’il faisait descendre la philosophie du ciel

SPARTE A LA TÊTE DE LA GRÈCE

(1) C’est le premier exemple historique d’une amnistie.

Athènes

Amuitie,

Sacrate.

Les sophisles.

dans la cité. Il n’ouvrit pas d’école, et ne mit point sa doctrine par écrit : populaire, vulgaire même, sur les places , aux carrefours, devant la boutique du menuisier et la petite table du savetier, il se mettait à questionner ceux qui se rassemblaient autour de lui, prenait pour texte les objets les plus humbles, les idées les plus simples, et guidait pas à pas les esprits à la découverte de la vérité; aussi disait-on que, semblable à la sage-femme sa mère, ii ne créait pas, mais qu’il aïdait les autres à produire. Cette humilité, que ne tentait nullement la gloire de fonder un système, une école, faisait un contraste singulier avec la vanité orgueilleuse des philosophes et des sophistes, qu’il avait dessein de combattre. Les uns et les autres se donnaient rendez-vous à Athènes , comme au centre de la Grèce, de sorte que les idées se répandaient aisément, et les forces de l'intelligence se multipliaient par l’'émulation ; mais, en même temps, les écoles favorisaient la paresse des esprits par la facilité de s’instruire et de substituer au libre examen des paroles et des formules apprises.

Les premiers sages avaient fait de la philosophie désintéressée ;

mais il survint bientôt une tourbe de spéculateurs qui, voyant ce que pouvait l’éloquence à Athènes, ouvrirent des écoles où, moyennant rétribution , on faisait métier d’enseigner à discuter et à discourir. Ils dégénérèrent bientôt en professeurs d’arguties et de verbiage; faisant d'autant plus étalage de science qu’ils en possédaient moins , ils enseignaient à trouver des arguments pour et contre, à agrandir les petites choses et à rapetisser les grandes , à infirmer la vérité et à soutenir le mensonge. Ils anéantissaient ainsi toute différence entre le vrai et le faux , et détruisaient la morale en ne lui donnant que des bases arbitraires. Cléon, lun de ces sophistes , fut le premier qui altéra la dignité de la tribune ; il élevait la voix, gesticulait, se frappait la cuisse, se découvrait la poitrine, se démenait tout en pérorant, au contraire de Périclès qui parlait enveloppé dans sa chlamyde, sans faire un geste et sans déclamer (1). Hippias d'Élide se vantait de tout savoir, même de savoir faire les habits, la chaussure, les meubles (2). Gorgias de Léontium se présenta sur le théâtre, en se déclarant prêt à traiter tous les sujets possibles. Dans un gouvernement comme celui d'Athènes, où l’éloquence décidait des

(1) Escnine , dans Timarque. — PLUTARQUE, Vie de Nicias. (2) « Leur génie est ardent , leur audace effrénée , leur débit impétueux. Commande , il sera ce que tu voudras, car il porte en lui-même non pas un homme, mais cent : ilest moraliste, graminairien , physicien, politique ; il est géomètre, orateur, médecin, magicien, augure ; il est tout, il sait tout. » Juvénaz, HE, 76.

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