SOCRATE
mesures d’administration comme des jugements, soutenait les usurpations des grands, justifiait les aberrations de la multitude et les excès de la tyrannie, il est facile de voir combien de pareils exercices étaient préjudiciables ; ils tendaient en effet à égarer les esprits, à ravaler le plus noble attribut de l’homme, la raison, en persuadant aux jeunes gens que l'on peut discourir sans réflexion et soutenir sans conviction , sans conscience , une mauvaise cause aussi bien qu’une bonne.
A cette dangereuse contagion Socrate opposait son caractère, un sens droit, une fine ironie, et rappelait la logique à ses véritables principes; puis, grâce à l’insistance deses questions, il prenait avantage dela'plus mince concession pour amener son adversaire à l’aveu qu’il voulait lui arracher. Cette méthode, qu’il serait si profitable de remettre aujourd’hui en usage, pour rendre quelque ensemble aux opinions devenues un chaos, le fit alors passer lui-même pour un nouveau sophiste ; mais, bien différent de ces faux sages, il avait pour but de donner à la pensée la plus grande précision logique, d'étudier l’ordre de la nature afin de remonter à une cause première, de développer les idées de vertuet de vice, non en les réduisant à une exactitude scientifique, mais en les introduisant dans la vie pratique. Ainsi, tandis que les philosophes, entourés d’une foule de disciples, donnaient à un prix élevé des leçons d'éloquence, de politique, de peinture, de sculpture, d’art militaire, et même de vertu et de bonheur, semblables à des courtisanes faisant trafic de tous leurs charmes, Socrate paraissait n’avoir tant étudié que pour devenir meilleur, rechercher les sources des sentiments nobles, écarter les fausses apparences, appeler la science au secours de la raison, inspirer à l’homme la confiance en lui-même. Les sophistes orgucilleux, en anéantissant les idées de vertu et de vérité, abattaient la religion, sans la remplacer par rien ; Socrate, au contraire, avec une simplicité naïve, reconstituait Dieu, pour ainsi dire, en rappelant les esprits à tout ce qui est vrai, bon, noble et juste, à tout ce qui procède de Dieu et nous ramène à Dieu. Il ne faisait pas la guerre au culte dominant, car les temps n’étaient pas arrivés ; il comprenait même que beaucoup pouvaient y associer d’excellents sentiments moraux , mais il donnait une interprétation plus élevée aux croyances populaires, et cherchait à en tirer des enseignements utiles à l’ordre politique et social.
ll n’affirmait rien pourtant , et disait qu’il ne savait qu’une chose : c’est qu’il ne savait rien. Il doutait, interrogeait, conduisait jusqu’à la limite de la vérité, et s’aprâtait là, soit qu'il ait voulu op-
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poser un contraste aux décisions absolues des sophistes, ou qu'il ait senti l’impuissance de l'esprit humain, qui peut bien connaître par lui-même la vanité de la science, mais ne saurait embrasser la vérité tout entière, qui est Dieu.
De quelque manière qu’il l’eût acquise, Socrate avait de Dieu une idée sublime. H proclamait l’unité de l'Étre suprême, et c’est de Dieu qu’il déduisait la morale la plus pure qu’un païen ait jamais professée (1). Lorsqu'il la mit en action, il se montra toujours l’ami intrépide de la vérité; la taire, c’eût été se rendre coupable envers sa conscience, organe immédiat et incorruptible de la divinité, et qu’il appelait son génie (2). Lorsque les généraux vainqueurs aux Arginuses furent cités en jugement pour sacrilége envers les morts, il s’opposa seul, mais avec constance, à leur condamnation : il fut le seul, parmi les rhéteurs, à qui les Trente défendirent de parler au peuple ; mais, sans se laisser effrayer, il les désapprouva par ses discours et son silence. Son amour de Îa justice et de la patrie aurait dà l’entraîner dans la politique; mais , d’un côté, il voulait combattre la manie, alors universelle, de se mêler des affaires publiques, et, de l’autre, il déclarait que sa mission était d'élever la jeunesse, véritable base de la bonne administration de l’État; il disait donc : Je sers mieux ma patrie en lui formant de bons citoyens.
Et cependant son disciple de prédilection fut Alcibiade; il eut aussi pourélève Critias, le chef des Trente, celui qui soutenait que la religion et le culte étaient de belles inventions des législateurs pour abuser le vulgaire. Tous deux s’étaient écartés de la trace du maître ; mais les malveillants lui imputaient les fautes de ses élèves, les désordres de l’un, les atrocités de l’autre. Les vérités qui sortaient de sa bouche devaient lui susciter bien des haines : s’il opposait à la démocratie effrénée d’Athènes la stabilité de Sparte, on
(1) Nous parlerons plus spécialement de sa doctrine, en traitant de la philosophie grecque , au chapitre XXII.
(2) Le docteur Lélut a publié dernièrement un livre sous ce titre : Du démon de Socrate, dont voici la conclusion :
« 11 résulte que Socrate était bien véritablement fou, puisque, s’il y a un « caractère formel et indubitable de la folie, ce sont les hallucinations, c'est-à- « dire cet état intellectuel où nous prenons nos propres pensées pour des sensa- « tions causées par l’action immédiate des objets extérieurs, Sa philosophie a pré- « senté, pendant quarante ans, peut-être, ce caractère irréfragable d'aliénation « mentale, » Ce médecin prétend faire ainsi une application de la psychologie aux études historiques, et il ne fait autre chose que montrer combien le froid calcul est insuflisant pour parvenir à comprendre l'élan vers le beau et le bien, élan
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