AS
festin lui adresser un reproche, le roi, dans son ivresse, fond sur lui et le perce de sa lance, sauf à verser sur lui les pleurs d’un remords éternel, Le philosophe Gallisthène, qui croyait pouvoir rester à la cour sans flatter, fut accusé de complicité dans une conspiration (1) et mis à mort, Cratès, autre, philosophe, non moins sincère, mais plus prudent, conserva ses habitudes macédoniennes, ce qui faisait dire au fils de Philippe : Éphestion aime Alexandre, Cralès aime le roi. Hemployait en conséquence le premier à traiter avecles Perses, le second avec les Macédoniens.
Éphestion était pour Alexandre l’objet de la plus tendre affection. Lorsqu'il mourut, le héros fit mettre en croix le médecin qui l'avait traité, détruire les murs d’Echatane, raser le poil de tous les chevaux, renversor le temple d'Esculape, éteindre le feu sacré dans toute l'Asie. Les Gosséens, nation belliqueuse de la Médie, ayant été vaincus, il ordonna de les égorger tous en hécatombe aux mânes de son ami, I fit abattre cinq cent dix toises des murs de Babylone pour en construire une innnense pyramide funèbre, et dépensa pour les funérailles, dans lesquelles on immoia dix mille victimes, les revenus de vingt riches provinces (2); enfin, il
(1) Aristote disait de Callisthène : C'est un ercellent orateur, mais manque de jugement. L'entendant parler trop familièrement à Alexandre, il lui appliqua cos mots de Thélis à Achille : Z{ me semble te voir déjà mourant, déjà mort (Hiade À, 413), Alexandre lui ordonna un jour, pour divertir ses amis, d'improviser los louanges des Macédoniens ; il s'en acquitta avec tant d'éloquence que tous les Macédoniens lui jetèrent leur couronne. Alexandre seul garda la sienne, disant qu'il ne s'étounait pas si un beau sujet lui fournissait de belles paroles ; et aussitôt 1! lui imposa pour tâche de révéler les défauts des Macédoniens, afin qu'ils pussent en faire leur rrofit. I entama alors la déclamation la plus mordante, surtout contre le roi Philippe, et conclut en appliquant aux nobles présents ces paroles piquantes : « Quand la discorde eatre dans un royaume, ceux qui valent le moins sont «. vés aux premiers rangs, » Les Macédoniens en furent cruellement blessés , et de son côté Alexandre observa que l’on apercevait dans le discours de Callisthène beaucoup moins d'éloquence que de feel contre les Macédoniens, Voy, Pruranque, Vie d'Alexandre, 53.
(*\ 10,000 talents (environ 55,000,000 flancs), suivant AnRIEN, VIF, 14. Le comte de Cavius, dans le tome XXXI des Mémoires de l’Académie des inscriptions et belles-lettres, a voulu donner un dessin de la pyramide funéraire d'Ephestion ; mais M paraît avoir moius bien saisi le sens de l'historien et compris V'art grec que M. QuarkenèRE De Quincy, qui, dans les Mémoires de l'Institut, t. IV, on a donné la description et le dessin, D'après ses conclusions , cette construction, par son usage comme par sa disposition, était semblable à celles qui servaient pour l'apothéose des empereurs romains , telles que nous tes trouvons décrites dans Hérodien et représentées sur certaines médailles, Elle formait un ensemble pyramidal de cinq étages , avec un comble qui secvait de base au courennement. Voy, aussi SAINTE-CRoIx , p. 472,
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envoya le cadavre en Égypte, en promettant à Cléomène, inique gouverneur de ce pays, l'impunité pour ses vexations odieuses , s’il obtenait des prêtres de déifier son ami.
Les adulations que ses flatteurs faisaient résonner à ses oreilles devaient l’encourager à étendre encore plus loin ses expéditions; il yétait poussé aussi par le désir d’aller à la source des richesses et du commerce : peut-être encore fut-il amené, par le défaut de notions suffisantes sur le monde asiatique, àcroire que son empire devait avoir pour limites naturelles l'Océan oriental. Il entra donc dans la partie septentrionale de l’inde, que les naturels appelaient Pendjab et les Grecs Pentapotamie, c’est-à-dire aux cinq fleuves : pays considéré par les Indiens comme grossier et barbare, mais très-peuplé et d’une riche culture, Il était habité par les Seikhs et les Mahrattes, c’est-à-dire par la caste guerrière des Indiens; Alexandre y trouva donc une plus forte résistance que partout ailleurs. Ajoutons que, dans l'ignorance des pluies périodiques de cette contrée, il y pénétra sur la fin du printemps, c’est-à-dire au momentoùelles commençaient dans les montagnes, grossissant les fleuves, interceptant les passages, et gênant la marche durant quarante jours (1).
Mais Alexandre fut aidé, comme de nos jours les Anglais, par les dissensions des princes entre lesquels le pays était divisé, Il traversa l’Indus à Taxila ( Alok ), et gagna l’'Hydaspe ( Behat ), sur les bords duquel il défit Porus, l’un des plus puissants rois de l'Inde (2); il passa ensuite l’Acésines ( Tekennab ) et lHydraotes ( Raveï); mais parvenues à l'Hyphase (Legab), ses troupes refusèrent de le suivre plus loin, dans un pays aussi difficile , vers des contrées reculées et inconnues, où la victoire ne leur promettait aucun profit. Laissant alors des garnisons de Gazna à Caboul, il tourna vers le pays des Malles (Moultan ), et, retrouvant l’Hydaspe, il y fit débarquer la majeure partie de ses soldats, pour se rendre dans l’Acésines, et de ce fleuve dans l’Indus, dont le cours le cpnduisit à la mer (3).
(1) T'amerlan évita cette faute. Nadir Schah envahit l'Inde en 1738 par la mème route que suivit Alexandre , et l’on peut juger par les désastres de cette marche, dont le récit nous a été laissé pur le Kachemirien SkikH ABbuLKURREEM , de tous les maux que les Macédoniens eurent à endurer.
(2) Alexandre perdit là son cheval Bucéphale, presque aussi fameux que lui-même.
(3) Voyez, au sujet de cette expédition, indépendamment de Sanrs-Cnoix , le major Rennez, Memoir of a map of Hindostan , Londres, 1793. ARRIEN, dans son Histoire de l'Inde , ‘Im, nous à conservé le journal de la navigation de Néarque, qui dura depuis le commencement d'octobre 326 jusqu'à la fin de février 325, presque autant que la marche d'Alexandre : son livre a été l'objet
Expédition dans l'Inde
L’espérance de conquérir l’Inde était donc perdue; mais cette expédition sans résultat, ou qui du moins parut telle aux yeux de quelquesuns, ouvrit entre l’Inde et l’Europe des communications qui depuis ont toujours continué, En effet, les colonies qu’il avait fondées durent maintenir le passage libre de l’une à l’autre par terre, tandis que Néarque, son amiral, l’ouvrait par mer, depuis le confluent du Béhat avec le Schennab jusqu’à l'embouchure de l'Indus ; c’était préparer une nouvelle communication avec la Perse. Une autre Alexandrie fut fondée dans l'endroit où ‘es cinq fleuves qui donnent leur nom au Pendjab se jettent dans la mer.
Une division de la flotte devait, en suivant l’'Helmound, descendre jusqu’au lac Zerrah, puis traverser le désert de Seistan pour s’introduire dans la Caramanie ; ainsi fut complétée la reconnaissance
du pays en deçà de l’Indus. L’autre division, sous Néarque, avait
pour mission d'explorer les ports et les côtes, depuis l'embouchure du Tigre jusqu’à celle de l’Indus : tant était grandiose son plan stratégique.
A cette époque remontent les premières notions sur l'Inde, où les Grecs trouvèrent alors à peu près les mêmes institutions qu’aujourd’hui : la division en castes, les deux grandes sectes religieuses, les Samanéens et les Brahmines. Confondant le nom de Brahma avec celui de Bromios ou Bacchus, ils firent de ce dernier le conquérant de l'Inde. Les Cathéens, vaincus par Alexandre, sont la caste des Xathryas ou guerriers. Déjà les rois indiens avaient pour monture des éléphants, et la puissance d’un royaume se mesurait d’après le nombre de ces animaux. Quand les compagnons d’Alexandre décrivent les fins tissus de coton que les Indiens jetaient sur leurs épaules et roulaient autour de leurs têtes , leurs barbes teintes en blanc, en rouge ou en bleu, leurs boucles d'oreilles d’ivoire, leurs parasols, leurs chaussuresélégantes, on croirait presque entendre des voyageurs modernes.
Ainsi qu'il l’avait fait dans d’autres pays, Alexandre voulut
d’un travail d’éclaircissements de la part de D. Vixcenr, dans {ke Voyage of Nearchus from the Indus to the Euphrates. Londres, 1797.
Alexandre , ayant remarqué des crocodiles sur ies rives de l’Indus et certaines fèves qui y croissaient pareilles à celles de l'Egypte, en conclut que ce fleuve n'était autre que le Nil, qui, perdant son premier nom dans de vastes déserts, prenait celui de Nil en sortant de l'Éthiopie, Son raisonnement lui parut si juste qu'il écrivit à Olympias qu’il avañt trouvé les sources du Nil, tant on avait alors peu de connaissances en géographie; mais on vint lui annoncer bientôt après que l’Indus débouche dans la mer, et il effaça à l'instant de sa lettre à Olympias la nouvelle qu’il lui donnait, Il est des écrivains beaucoup moins loyaux que ce roi. Amen , VI, 1.
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s’entretenir avec les sages indiens, que les Grecs appelaient gymnosophistes. Ceux-ci, en le voyant , frappaient la terre du pied, comme pour lui rappeler qu’il était sorti de la terre, et qu’il y retournerait. Aux reproches que leur en faisaient les flatteurs du conquérant, ils répondaient que tous les hommes sont fils du même ::2u; qu’ils dédaignaient les faveurs de leur maître, et ne craignaient pas ses châtiments , qui ne pouvaient que les débarrasser un peu plus tôt de l'enveloppe mortelle. Calanus , gymnosophiste d’un âge très-avancé, qui accompagnait Alexandre, ayaut été atteint d’une maladie, se brûüla volontairement (1).
(1) « Ayant fait prisonniers dix gyranoscphistes , renommés par la précision et la subtilité de leurs réponses , Alexandre leur proposa des questions extrêmement difficiles, déclarant qu'il ferait mourir d’abord celui qui aurait répondu le plus mal, et tous les autres ensuite ; et il nomma le plus âgé d’entre eux pour être juge. 11 demanda au premier quels étaient les plus nombreux des vivants ou des morts, et celui-ci répondit : Les vivants, parce que les morts n’élaient plus. A cette question, laguelle de la terre ou de la mer nourrit les animaux les plus grands, le second répondit : La lerre, puisque la mer en , vit partie. À celle-ci, quel est l'animal le plus rusé, le troisième fit cette reponse : Celui que l'homme ne connait pas encore. Le quatrième, auquel il fut demandé pour quel motif il avait persuadé à Sabbas de se révolter, répondit : Afin qu’il vécüt avec gloire ou qu’il mourut misérablement. Au cinquième, il demanda lequel avait existé le premier, du jour ou de la nuit : Le jour, dit-il, mais &l n’a précédé la nuit que d'un jour , et voyant que le roi s’étonnait, il ajouta qu’à des questions difficiles les réporses devaient être difficiles. Alexandre, se tournant alors vers le sixième, lui demanda quel était pour un homme le plus sûr moyen de se faire aimer ; la réponse fut : £n ne se rendant pas formidable, tout en étant très-puissant. Un de ceux qui restaient , questionné sur ce qu’il ÿ aurait à faire afin de pouvoir d'homme devenir dieu, répondit : Zn faisant ceque ne peuvent faire les autres hommes. Ur. ‘utr:, ayant à décider laquelle de la vie ou de la mort était la plus forte, réponr'i : La vie, qui supporte tant de maux. Le dernier enfin, auquel il fut demandé ;::squ’à quand il était bon que l’homme vécôt, répondit : Jusqu'à ce qu'il «roie qu'il vaut mieux mourir. Alexandre, se tournant alors vers le juge, lui commanda de prononcer la sentence. Comme il déclara qu'ils avaient tous répondu l’un plus mal que Pautre, Alexandre lui dit : Tu mourras donc le premier pour ce beau jugement.— Non, vraiment, 6 roi, reprit l’autre, si {u ne veux nas manquer à ta parole, car tu as dit que tu ferais mourir le premier celui qui aurait le plus mal répondu. Alors Aiexandre les fit congédier avec des présents, puis il envoya Onésicrite prier ceux qui avaient la plus grande renommée de sagesse et qui vivaient paisiblement chez eux de consentir à venir le trouver. Cet Onésicrite était un philosophe qui s'était instruit à l’école de Diogène le Cynique. On raconte que Calanus lui commanda, avec beaucoup d’insolence et d'un ton très-rude, de se dépouiller et de se mettre tout Du pour écouter ses paroles, at'e. :‘lu qu’autrement il ne lui parlerait pas, vint-il de la part de Jupiter. Mais Dandamis lui fit un meilleur accueil, et l'ayant entendu discourir sur Socrate, Pythagore et Diogène, il dit que de tels hommes lui paraissaient avoir été d’une nature vertueuse, mais qu'ils avaient vécu dans un trop grand respect pour les lois. D'autres sffirment que Dandamis ne dit que ces HIST, UNIV, — T, Il, 18
État de la Grèce,
Pour revenir en Perse et dans la Babylonie, Alexan:’.c traversa la Gédrosie et la Carmanie, dans les déserts desquelles personne n'avait encore pénétré; mais il y perdit, au milieu des plus graves souffrances , le butin et ses bagages, jusqu’à ce qu’il atteignit Poura, la capitale, où finirent les fatigues et commencèrent les triomphes.
La flotte, sous Néarque, avait, depuis l’Indus, côtoyé les inhospitaliers Orytes et les Ichthyophages qui ne se nourrissaient que de poissons ; il fallait jeter l’ancre tous les soirs, parce qu’on ne pouvait passer la nuit sur des navires fragiles. Arrivée dans le golfe Persique, où cessèrent ses privations, la flotte pénétra ensuite dans le golfe ou débouchentl’Euphrate, le Tigre, l’Eubée et d’autres fleuves; elle avait parcouru 400 lieues.
Tous ces hauts faits, dont la Grèce était informée, accréditaient les exploits fabuleux de Sésostris et de Sémiramis. Les vétérans, de retour aux foyers paternels, racontaient qu’Alexandre avait accompli de bien plus grandes choses qu’Hercule et Bacchus, qu’il avait enseigné ia légitimité du mariage aux Hyrcaniens, l'agriculture aux nomades de l’Arachosie; qu’it avait déraciné, chez les Sogdiens , la coutume de tuer les vieux, parents; chez les Perses, celle d’épouser sa mère; chez les Scythes, celle de manger les morts (1). La renommée ajoutait à ces récits les prodiges qui sont si chers à la foule, et faisait ainsi d'Alexandre plus qu’un homme (2). Après la journée d’Arbelles, il avait rendu un décret, aux termes duquel chaque ville de la Grèce pouvait se gouverner par ses lois particulières; il avait rappelé les exilés et renvoyé à Athènes les statues d’Harmodius et d’Aristogiton, emportées à Suze du temps de Xerxès. Aussi toutes les villes lui envoyèrent-elles humblement des ambassades sacerdotales pour lui offrir des couronnes d’or.
Néanmoins l'éclat de ses victoires n’empêchait pas les mécon-
seules paroles : Pour quel motif Alexandre est-il venu dans ce pays par un chemin si long? Quant à Calanus, ce fut Taxile qui lui persuada de se rendre près d’Alexaniire. On rapporte qu'il mit sous les yeux du roi un emblème de son empire : il étendit à terre un cuir de bœuf desséché et durci, et marcha sur une de ses extrémités ; la partie foulée s’abaissa, mais au même instant les autres se relevèrent. 11 continua de marcher ainsi circulairement sur les bords du cuir, en faisant que, lorsqu'il pressait un des bords , tous les autres se soulevaient. Arrivé enfin au milieu, il le pressa de son pied et fit ainsi rester toutes les parties en place. 11 voulait par là démontrer à Alexandre la nécessité de se tenir tranquille au milieu de ses États, et de ne pas tant s’en éloigner, » PLUTARQUE, Vie d'Alexandre, 86.
(1) PLurarque, De la fortune d'Alexandre.
(2) Voy. à la fin du vol., note A, les traditions sur Alexandre.
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tentements, et la Grèce craignait de devenir une province du nouvel empire de Perse. Dans cette appréhension , les Grecs ne cessèrent pas de contrarier son expédition, et Alexandre trouva leurs ambassadeurs dans le camp de Darius, où ils étaient venus pour activer et diriger ses moyens de défense. Sparte s’opposa toujours à sa suprématie et soulev: contre lui le Péloponèse; mais Antipater, à qui le gouvernement de la Macédoine avait été confié, rétablit la tranquillité par une victoire signalée. Quelque temps
après, Harpalus, sou ‘nenr de la Babylonie, craignant qu'à son retour de lPinde ne le punît de ses concussions, passa la mer avec d : ‘cenaires grecs et cinq mille talents, pour s’établir ter les orateurs, et la ranger sous son autorité. Dén même se laissa prendre à l’appât, mais non Phocion, qui jà refusé cent talents offerts de
la part d'Alexandre. Aux envoyés qui lüi disaient : Alexandre l'adresse ce présent, parce qu’il l'estime le seul homme de bien, Phocion répondit : Qu'il me laisse donc l'étre et le paraître. Cet incorruptible et brave citoyen tint les Athéniens en garde contre Harpalus, qui fut chassé.
La Macédoine épuisée ne pouvait plus fournir de soldats. Peutêtre Alexandre ne s’était-il tout d’abord proposé que de délivrer la Grèce du voisinage de la Perse, en constituant dans l’Asie Mineure un État libre et puissant; mais ses victoires l’encouragèrent ensuite à renverser le trône du grand roi. Ce trône abattu, il songea à étendre l'empire qu’il venait de conquérir, en y ajoutant l’Inde ét l'Arabie: Babylone devait devenir la capitale Ge la plus vaste monarchie qui ait jamais existé. C’est dans’cette vue qu’il fit dessécher les marais des environs; il élargit les canaux de manière à ce qu’ils pussent contenir nne grosse flotte ; la jeunesse et l’orgueil de la victoire ne laissaient voir rien d’impossible à son ambition.
Mais la Grèce épuisée, loin de lui offrir des ressources pour de nouvelles acquisitions , n'était pas en état de lui fournir des garnisons suffisantes pour garder les acquisitions déjà faites. L’unique moyen qui lui restât, et le plus généreux, était de faire aimer la conquête. Déposant donc tout préjugé national, il s’efforça de rapprocher, d’uniret de fondre les races, pensée qui, conçue dans un temps où l'expérience n’en avait pas encore démontré l’impossibilité, suffirait à lui assurer le nom de Grand. Loin de traiter les Grecs en maîtres et les Perses en esclaves, il ne laissait aux preimese que le commandement des garnisons et les principaux emplois dans ies colonies qu’il créait; il préposait à administration civile des hommes du pays, et le plus souvent ceux-là même qui
Sa politique.
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exerçaient déjà ces fonctions, ou ceux qu’appelait le vœu public; aussi ayrait-on cru que les uns et les autres voyaient en lui leur propre monarque.
[l ne détruit pas l’ancienne administration , mais la modifie. En Perse, les satrapies étaient conformes au caractère du pays; il les conserve, mais en abolissant les prestations en nature. 11 détache de l'autorité civile administration financière et le commandement militaire. Dans l'Inde, il maintient les rajahs nationaux, sauf à les soumettre à la surveillance des Macédoniens ; au milieu des populations qui lui paraissent suspectes, il établit des colonies, germes de futures cités. Il fait ouvrir des routes, et pour que les Bactriens et les Sogdiens puissent cultiver leurs champs en toute sécurité, il dompte les Ousses, les Cochins et autres peuples barbares, Enfin, il prépare le lit de Y’Euphrate pour que ses eaux fertilisent encore les campagnes de l’Assyrie.
Comme il désirait le mélange ét la fusion de l'Orient et de l'Occident au moyendes mariages, il fit célébrer avec la plus grande splendeur des noces magnifiques pour lui-même et pour les principaux Macédoniens, auxquels s’unirent dix mille jeunes filles des premières familles perses; en cette occasion, indépendamment de dots superbes et d’une coupe d’or pour chacun, on construisit quatre-vingt-douze chambres à coucher, et une salle à manger avec cent tables. Les coussins pour servir de siges étaient recouverts chacun d’un tapis nuptial, de la valeur de deux mille francs environ; on peut juger par là de celui du souverain. Tout convié pouvait inviter ses amis à sa tâble; autour de la salle du festin royäl mangeaient l’armée, les marins, les ambassadeurs. L'édifice, dont la cour intérieure avait près d’un mille de largeur, était tendu d’étoffes précieuses et de tissus de coton blanc, écarlate, pourpre, d’une finesse rare, et couverts de toute espèce d’animaux, brodés en ur; le lit royal s’élevait sur des colonnes de vingt coudées de hauteur, ornées d’argent, d’or et de pierres précieuses. Les fêtes durèrent cinq jours, employés à boire, à écouter le son des instruments, et à se livrer à la joie (1) : folle profusion, si l’on n’envisage que le roi macédonien, mais conception habile, si l’on songe à son désir de faire oublier aux Perses qu'ils avaient changé de dynastie, et de confondre, dans une allégresse commune, le peuple conquis et les conquérants.
Un système d’éducation uniforme, la lecture d'Homère et des tragiques, le théâtre, le service militaire et le commerce, d:vaient
(1) ATHËNÉE, qui copie Charès.
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faciliter l’assimilation sur laquelle il fondait les plus grands desseins qu’un seul homme eût jamais conçus. Ces idées de tolérance et de cosmopolitisme, inconnus aux anciens, peut-être les devait-il àson maître Aristote, philosophe positif (1). Alexandre s’était servi des religions avec une grande habileté : ilse fait déclarer invincible par l’oracle de Delphes; l'empire de l’Asie est promis à celui qui déliera le nœud gordien de Phrygie, et il le coupe; en Égypte, il se prosterne devant les dieux de Memphis, et l’oracle d’Ammon le déclare fils de Jupiter ; à Babylone, il sacrifie à Bélus, et promet aux Chaldéens de rendre à cette ville l’éclat de son culte et de ses lumières ; à Jérusalem, il vénère le grand pontife, qui lui révèle que sa venue a été prédite par les prophètes.
Faut-il voir dans sa conduite la finesse d’un politique moderne, qui rend hommage à tout parce qu’il ne croit à rien? Telle n’est pas notre opinion; tous les actes d’Alexandre manifestent la fougue plutôt que l’astuce. Le polythéisme, par sa nature, devait rendre tolérant ; en effet, comme le nombre des siéges n’était pas limité dans l’Olympe grec, tous les dieux nouveaux pouvaient y être admis, etl’on réservait même, comme le fit Athènes, une place pour le dieu inconnu. Alexandre faisait encore une guerre d’idées à la Perse, qui était monarchique et monothéiste ; de même qu’il
(1) La tolérance d'Alexandre devait être blâmée par l'orgueil grec ; mais, à ce propos, nous trouvons de sages considérations dans un livre, du reste de peu de valeur, de Plutarque, De la fortune d'Alexandre : « La forme de gouvernement « (modreia) imaginée par Zénon, chef des stoïciens, tend principalement à dé- « montrer que nous tous, qui vivons divisés en cités, peuples et nations, séparés « par des lois, des droits, des coutumes particulières , nous devons cependant « voir des concitoyens dans tous les hommes; qu’il n’y a qu’une seule vie, « comme il n'y a qu'un seul monde, un seul troupeau paissant sons le même ber- « ger dans un pré commun, Zénon écrivit cela comme une fantaisie née dans « son cerveau; mais Alexandre le mit en pratique. En effet, il n’écouta point « Aristote qui lui conseillait de se montrer père envers les Grecs et seigneur à « l'égard des barbares, detraiter les uns comme des amis et des parents, et de « se servir des autres comme de plantes et d'animaux ; mais, pensant que le « ciel l'avait envoyé comme un réformateur commun, le gouverneur et le récon- « ciliateur de l’univers, il contraignit par les armes ceux qu'il ne put réunir par « la force des remontrances, et, de toutes parts, il formait un seul être des « hommes divers, les faisant boire à la même coupe de l'amitié. Mettant ensemble « les vies, les mœurs, les mariages, les manières de vivre, il commanda à tous « les vivants de se persuader que la terre habitable est leur pays, que les hommes « de bien sont parents les uns des autres, et qu'il n’y a d'étrangers que les mé- « chants, En somme, il voulut que le Grec ne se distinguât point du barbare « par le manteau, par la forme de la barbe, par les armes ou la coiffure ; mais « que le Grec fût signalé par la vertu, le barbare par le vice, réputant Grecs tous « les hommes vertueux, et barbares tous les hommes vicieux, »
rétablit la démocratie dans toute l’Ionie, ainsi il permit aux Éphésiens de relever léur temple, que les Perses avaient détruit par haine pour l’idolâtrie. Les apothéoses qu’il se laissa faire et qu’on lui a tant reprochées étaient habituelles en Orient ; on ne connaît pas de roi d'Égypte parmi les titres duquel on ne lise fils d'Ammon. Les Perses donnaient des titres divins à leurs monarques, à qui les Grecs ne tardèrent pas à les emprunter ; Alexandre les exigeait donc comme une espèce de protocole. Du reste, iksavait en rire au besoin et montrer à ses courtisans que ce qui sortait de ses blessures éfait du sang véritable, et non liqueur des immortels.
Nous ne voulons pas dire néanmoins qu’il ne croyait pas à sa propre divinité. Il est si facile à l’homme d’exagérer sa confiance en lui-même, surtout quand il est contraint de lui emprunter toute sa force ! Poétique et enthousiaste, il ouvrait son âme à toutes les impressions; comme tous ceux que leur élévation rend solitaires, il avait une dose de superstition. Or cette exubérance, mêlée de poésie et de raison, qui donne au génie l'empreinte de l’instinet plus que de la réflexion, caractérise essentiellement Alexandre.
Sa manie bizarre de se croire ou de se faire croire dieu, devait donc être un mélange de prudence et de superstition; peut-être cette manie a-t-elle été exagérée par ses contemporains, qui l’entourèrent de merveilleux, comme on fait déjà pour Napoléon, comme il arrive toujours là où la poésie domine, et lorsqu'on sort des voies communes. L’Asie alors était poétique, l’expédition poétique, et poétiques l'éloignement, la civilisation, les victoires. Luimême se plaisait à alimenter le merveilleux en <’ * ‘tinant à faire ce que d’autres n’avaient pu accomplir : par exc , d’aller jusqu’au temple d’Ammon, parce que Cambyse avait péri dans les sables ; de traverser à son retour une contrée de l’Inde où l’on disait que Cyrus et Sémiramis s'étaient perdus. Il souffrit ; maïs, grâce à sa persistance, il triompha de la superstition qui faisait considérer cette terre comme meudite, et, du golfe Persique à l’Indus, il acquit un territoire précieux au commerce.
Ses compagnons étaient fort éloignés de ces larges idées, les Macédoniens surtout, qui auraient voulu agir comme dans toute conquête, c’est-à-dire faire de l’armée victorieuse une aristocratie dominant sur les vaincus. D'autre part, Alexandre s’accommodait trop bien du despotisme asiatique, plus conforme à ses idées que la monarchie limitée de Macédoine. Tout cela devait irriter ces Macédoniens, qui avaient déjà fait assassiner son père, et tenté de l’écarter lui-même du trône.
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Tout obstacle irritait Alexandre; il persécuta les mages, jaloux de leur nationalité, et qui, dans leur monothéisme, ne supportaient pas l'idolâtrie grecque ; il s’entoura d’une garde d’Asiatiques, disciplinés à l’européenne, à la tête desquels il pouvait au besoin combattre les Macédoniens, qui lui devenaient chaque jour plus suspects.
A travers ses petitesses, on doit pourtant admirer la grandeur deses vues. Babylone et Alexandrie, par lui choisies avec tant d'opportunité, devaient devenir le double centre du commerce, dans lequel il méditait une vaste révolution, en substituant la marine aux caravanes ; il avait déjà envoyé explorer, d’une manière plus exacte, les golfes Persique et Arabique, fait dégager le Tigre et l’Euphrate des bancs de sable qui les obstruaient, réglé lirrigation. Son intention était d'occuper toutes les côtes de la Méditerranée , de rendre l’Inde accessible, de contraindre les Arabes à lui livrer leurs ports et le pays des aromates; de fonder, en Asie et en Europe, dans les situations les plus favorables pour le commerce et pour la défense, plusieurs villes, outre celles qu’il fit en effet construire, et de peupler les premières d’Européens, les autres d’Asiatiques (1). [lse proposait enfin d’élever des édifices qui auraient égalé ou effacé tout ce qu’il avait vu de plus beau : des temples à Delphes, à Dodone, à Dium, à Amphipolis, à Cirrha. Le plus magnifique eût été celui de Minerve à Ilium, dans la Troade ; une pyramide, pareille au moins à celle de Céphren, aurait reçu les cendres de Philippe, son père.
La mort vint renverser de si vastes plans. Soit par l'effet des fatigues extraordinaires qu’il avait endurées, ou des exhalaisons pestilentielies des canaux de Babylone que l’on curait alors, soit à la suite de ses excès, une fièvre de quelques jours mit fin à sa vie dans les murs de Babylone (2).
(1) DionorE, XVIL, 4.
(2) Les chronologistes ne sont pas d'accord sur la date de la mort d’Alexandre. Prerau, dans la Science des temps, veut qu’elle ait eu lieu le 19 juillet 324; Frérer, pendant l’été de la même année; Usserius, le 22 mai 323; GALVIsius, vers le 18 avril 323; InELER, dans l'édition de Ptolémée de Halma, en 323; Cuau- POLLION-F1GEAC, dans les Annales des Lagides, conclut que la mort d’Alexandre, selon les relations les plus authentiques et les mieux combinées, reste fixée au 28 du mois macédonien Désios, 6 du mois athénien Thargélion, quatrième année de la cxiv° olympiade, 19 de Famenoth, 424 de Nabonassar, 30 mai 323 avant J.-C. Il faut remarquer, cependant, que l’année 424 de Nabonassar commença le 12 novembre 325; il faut donc lire 324 au lieu de 323.
« Le journal de la vie d’Alexendre contient, sur sa maladie et sa mort, les détails qui suivent : Le dix-huitième jour du mois Désios, 4 se mit au lit,
Fin xan
d’Ale 30 m
dre.
ai 324.