‹ Histoire universelle [microforme]Chapitre 80 sur 146 · TRES · texte numérisé non relu

TRES

Poëtes gnomiques.

Poëtes épiques.

Hésiode.

dédaignant les ornements au moyen desquels les poëtes idolâtres du beau flatteni l’imagination des peuples policés.

Les poëtes, faisant sortir du fond des temples la science et la morale, perdent ensuite leur caractère sacré, assument l'office d’instituteurs dans la science de la vie, et réduisent en sentences les vérités pratiques. La littérature gnomique ne se propageait pes au moyen de livres ; elle se chantait dans les fêtes, dans les repas, lors des grandes réunions publiques. Nous avons pour exemple les Vers dorés, attribués à Pythagore, qui tiennent, d’un côté , des chants théologiques , et, de l’autre , de la manière lyrique en usage dans les banquets et les réjouissances. Théognis de Mégare , Solon d'Athènes, Xénophane de Colophon , acquirent de la réputation dans ce genre , en mettant en vers la philosophie pratique et la sagesse politique, tandis que d’autres, personnifiés dans le type idéal d’Ésope, la traduisaient en apologues plus populaires.

Beaucoup de poëtes, sans doute , prirent : :r sujet de chants d’une plus grande étendue les hauts faits des ureux ou les exploits nationaux ; la langue d’Homère, qui les surpassa tous et les fit oublier, est déjà celle d’un peuple cultivé et lettré. A sa suite, vint une foule d’imitateurs, qui, ne se contentant pas de répéter les chants divins du poëte de Méonie , essayèrent de rivaliser avec lui dans des poëmes qui vécurent ce que vivent les imitations.

De même que la poésie homérique était celle de la race conquérante et guerrière, ainsi celle des vaincus et des agriculteurs trouva son représentant dans Hésiode , d’Ascra en Béotie. Abandonnant la trace des poëtes cycliques , qui ne savaient chanter que Thèbes et Ilion, il appliqua son esprit à deux choses capitales dans la constitution d’un peuple, l’économie et la religion. S’il rappelle à ses concitoyens les héros de Troie , il le fait à titre de reproche , en regrettant de ne pas être venu plus tôt ou plustard ; il raconte l’apologue du rossignol qui se plaint inutilement entre les serres du vautour ; car il est insensé de lutter contre la puissanceet la force ; on est vaincu, et la honte s'ajoute à la souffrance (1). Il répète , en excitant aux vertus domestiques, qu’un gain injuste est pire qu’une perte; il recommande d'inviter souvent ses amis et ses voisins, puisque la joie des convives allége la dépense du banquet , puisqu’à l'heure du besoin le bon voisin accourt sans sa ceinture, tandis que les parents sont encore à chercher leurs vêtements.

(1) Œuvres et Jours, 200 et 211.

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Nous ne parlerons pas de sa Théogonie , mais Jupiter se montre ici moins rude et moins matériel (1). C’est de lui qu’émane la justice : « Cette vierge auguste est sa fille; lorsqu'on l’outrage, « elle se réfugie auprès de son père et se plaint de l’iniquité des « hommes. Malheur au témoin qui, par le parjure, entrave la « justice; il se livre à des maux sans remède. La nuit de l’oubli « enveloppe sa race, tandis que la religion du serment fait fleurir « la postérité du juste... Maltraiter un suppliant ou son hôte, « souiller la couche sacrée de son frère , dépouiller un jeune or- « phelin, outrager les cheveux blancs de son père, toutes ces im- « piétés indignent Jupiter et attirent sa juste vengeance (3). » Toutefois les châtiments ne vont pas au delà de cette vie, dans laquelle les peuples seront punis par le roi, le roi par les peuples : le crime d’un seul entraînera la ruine d’une cité; si, au contraire, la justice est observée, la cité prospère. La sécurité, fille de la paix , n’est troublée ni par la peste, ni par la famine , ni par les dissensions : mais, au milieu des fêtes joyeuses , on jouit des biens dont la terre est prodigue ; les arbres distillent le miel, les brebis portent de riches toisons, les fils sonttousles images de leurs pères ; comme les champs suffisent à tous les besoins, nul ne s’en va trafiquer au delà des mers (2).

On a dit d'Hésiode que les Muses l'avaient allaité, et qu'il avait remporté le trépied d’or dans lesluttes poétiques instituées à Chalcis d’Eubée par Amphidamas ; mais nos lecteurs doivent s’être aperçus que nous envisageons les écrivains moins sous le rapport esthétique que du côté moral.

Après Hésiode , aucun grand nom ne se présente dans l’espace de deux siècles ; mais, durant cette période, les limites des travaux intellectuels furent mieux établies, et non-seulement la poésie se trouvait désormais distincte de l’histoireet de la philosophie , mais elle était subdivisée en plusieurs genres nouveaux. Le Sicilien Stésichore détermina la distribution de l’ode en strophe, antistrophe et épode ; Callinus d'Éphèse , inventeur du mètre élégiaque, excitait le courage des siens, comme Tyrtée celui des Spartiates ; Archiloque de Paros épancha son indignation dans la satire ; Terpandre composa des chansons populaires pour les bergers , les moissonneurs , les nourrices, et fut aussi l’inventeur de la lyre à sept cordes ; Arion de Méthymne trouva le dithyrambe ;

(1) « Jupiter qui voit tout, qui sait tout, » Zbid., vs. 265, (2) Vs. 319-338.

(3) Vs. 523-945, IST, UNIV, — T, U,

Alcée de Mitylène fut aussi mauvais citoyen que grand poëte ; Mimnerme de Colophon déplorait la rapidité de la vie , et chantait les plaisirs des sens, tandis que l’amour dédaigné s’exhalait, chez Sapho, en vers admirables, où toutefois la pudeur de la jeune fille ne voile pas assez l’ardeur des sentiments (1). Les scolies , genre particulier de chants vulgaires, étaient en usage dans les banquets; chacun devait y chanter des vers en s’accompagnant de la cithare, ou du moins les réciter en tenant à la main une branche de myrte qu’il passait ensuite au convive dont c’était le tour de chanter. L’hymne le plus fameux était celui d'Harmodius et d’Aristogiton ; il n’était pas de banquet où il ne fût répété, et quand on disait : Allons chanter un Harmodius avec un tel, cela signifiait : Allons diner chez lui. Les chansons d’Anacréon , d’AIcman et d’autres, dont les ouvrages sont aujourd’hui perdus, étaient aussi en grande vogue dans les festins.

Nous trouvons au fond de toutes ces poésies lyriques la facile philosophie du plaisir; elles rappellent à l’homme sa fragile existence, pour lui conseiller de jouir lorsqu'il le peut encore. Mimnerme chantait : Que serait la vie sans l’umour ? Sans l'amour où est le bonheur? Que la mort me frappe, quand l’amour me sera défendu. Simonide, le poëte plaintif de Cos, met la santé au premier rang des biens, ensuite la beauté, puis les richesses bien acquise, et enfin les joyeux ébats avec de gais amis. La voluptueuse sensualité des Grecs pouvait seule produire Anacréon.

Le poëme des Argonautes, attribué à Orphée, et qui nous instruit de l’état du Nord au temps de la guerre médique , paraît postérieur à Anacréon, Alcman est le seul poëte lacédémonien dont il nous soit resté des fragments : il chante , au milieu des chœurs de danseurs qu’il prie de soutenir sa vieillesse , les dieux de la patrie, et la beauté des jeunes filles se baignant dans l’Eurotas.

La guerre de Perse inspira aux muses des sentiments plus élevés, et les chants de Chérile de Samos, qui célébraient les victoires remportées sur l'étranger, se répétaient dans les Panathénées en même temps que ceux d’Homère. Peut-être l'intérêt du mo-

(1) Voy. Wouru Poetriarum octo, Erinnæ, Myrus, Myrtidis, Corinnæ, Telesillæ, Praxillæ, Nossidis, Anytæ, Fragmenta et Elogia, gr.et lat.; Hambourg, 1833. Mulierum græcarum quæ oratione prosa usæ sunt Fragmenta et Elogia, gr. et lat. Accedit Catalogus fæminarum sapientia, artibus, scriplisque, apud Græcos, Romanos, aliasque gentes olim illustrium. Goëttingen, 1739.

ScunEiDER, Movoüv &ouër, sive Poetriarum gracarum carminum fragmenta. Giessen, 1802.

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Dans la poésie lyrique ; les sentiments individuels firent place aux émotions communes, qui se produisirent en hymnes de reconnaissance nationale, ou en échos des applaudissements de toute la Grèce , aux vainqueurs des jeux sacrés. Pindare obtint le premier rang dans ce genre de poésie; il est le seul poëtc dorique qui nous soit resté , et son origine se révèle dans sa concision , qui parfois dégénère en âpreté, comme dans la prédoininance des sentiments aristocratiques , auxquels il dut même d’être accusé d’intelligence avec les Perses (1). Sa poésie est cependant bien différente de celle que nous appelons lyrique; se nourrissant moins d'inspiration que de souvenirs, elle ne s’élève pas à ce sentiment ou à ce pressentiment de l'infini dans lequel consiste le sublime. Pindare entonne un hymne en l’honneur des vainqueurs des différents jeux’; mais il glisse sur un sujet trop banal , et, selon le goût des Doriens , ilemprunte au passé les fastes de la patrie du triomphateur ou les prouesses de ses aïeux. L’obseurité que nous trouvons chez lui, ces bonds soudains d’une chose à une autre , qui firent passer en proverbe les écarts pindariques, le rendent pour nous étrange et dur; mais c’est que nous n’avons pas les anneaux intermédiaires, et que nous sommes obligés de les demander à l’érudition , la plus grande ennemie de l’enthousiasme. Ses contemporains , au contraire , avaient présentes toutes les fables auxquelles il faisait allusion : les faits antiques vivaient dans leur mémoire ; les Grecs étaient redevables de la civilisation et de la gloire du pays aux princes dont les noms étaient cités , et ces fastes flattaient la vanité nationale; ils comprenaient donc avec facilité, et l’on aimait le poëte qui , assumant un ministère public, disp’ 1sait la louange aux vainqueurs présents et à ceux qui les avaient précédés.

Sa rudesse le fit mettre quelquefois au-dessous de Corinne, dont les vers mélodieux flattaient l'oreille; plusieurs , et dans ce nombre on comptait le roi Gélon , lui préféraient Bacchylide pour sa douceur, Mais ceux qui se plaisaient à rattacher le présent aux anciens souvenirs , et à conserver vivantes les traditions prêtes à s’éteindre,

(1) Wacnsmurn, De Pindaro , reipublicæ constituendaæ et gerendæ præceplore. Kiliæ, 1823-24. x

Zsuss, Quid Homerus et Pindarus de virtute, civilate, diis statuerint.

Pindarc.

Théâtre,

recherchaient plus en lui la hardiesse que l’ordre, et voulaient être secoués, non chatouillés agréablement ; ils aimaïent donc,

. dans ses chants, la nouveauté des pensées , le luxe des paroles,

la gravité des sentences , l'éclat dont il revêt les choses les plus communes , et l’audace avec laquelle il s’élève parfois jusqu’à la hauteur des poëmes tragiques , jusqu’à l’abondance épique d’Homère.

Pindare nous peint les principaux personnages de la Grèce et de la Sicile charmant les loisirs de la paix par des fêtes , des courses de chevaux et de chars , des banquets d’amis , sans que jamais le poëte y manquât. Si on lui adresse le reproche de ne pas avoir accordé un mot d’éloge aux vainqueurs de Marathon et de Salamine, tandis qu’il prodiguait largement les louanges à des athlètes, à des coureurs , à des hôtes riches et généreux, loin de nous de chercher à l'en disculper ; mais quelles fortes émotions devaient éprouver les Grecs rassemblés à Delphes , à Olympie ou sur l’Isthme , alors qu’au milieu des solennités nationales, au son d’une musique animée, il dispensait la gloire aux villes de la Grèce. Il disait à ceux de Corinthe : C’est parmi vous que la plupart de nos arts ont pris naissance; c’est vous qui les premiers avez assujetti le coursier au mors; c'est parmi vous que le bruyant dithyrambe se fit entendre pour la première fois (A). Il disait à ceux d’Égine : C’est dans votre île que naquirent tant de héros des vieux âges : Eaque, l’aïeul d'Achille et le juge des humains ; Ajax, qui vainquit les Troyens , et dont la renommée surpasserait Ulysse, sans les vers d'Homère (2). Il disait aux princes de Syracuse : Par votre victoire sur le Tyrrhénien allié de Xerxès, vous nous avez préservés de l'esclavage (3). Il disait d'Athènes: C’est la grande ville de la Grèce ; c'est elle qui a sauvé les Grecs à Salamine, et qui a, près d'Artémisium, jeté les fondements de la liberté (4). En entendant ainsi célébrer les exploits les uns des autres, etenleschantant àleurtoursur les rives du fleuve natal, les peuples se réunissaient dans une même affection pour la patrie commune, et partout se répandait une moralité bien supérieure à celle des préceptes froidement dictés par les autres poëtes.

Au nombre des principaux caractères de la civilisation grecque, on remarque le goût dominant des spectacles , et le penchant à convertir en récréations intellectuelles les plaisirs sociaux. Les

(1) Olympique XIII.

(2) Néméenne VII.

(3) Pythiquel.

(4) Pythique VIE,

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Grecs ont élevé le théâtre à une telle hauteur, que, pour le comprendre, il faut oublier tout à fait la null'té fastueuse des nôtres, où, sans autre motif que d'échapper à l'ennui, un petit nombre de personnes, renfermées chaque soir entre quatre murs, s’amusent à admirer des beautés de convention. Les théâtres grecs étaient découverts, afin que l’aspect de l’horizon et de la campagne soutint la gaieté des fêtes ; on les plaçait dans des situations agréables, offrant une perspective spacieuse (1), souvent en vue de la mer, toujours du ciel , de sorte que, lorsque l’acteur invoquait les astres et la nature, ses regards les contemplaient réellement; parfois il apercevait les lieux auxquels il adressait la parole : ainsi Ajax mourant apostrophait Salarnine, d'Athènes. Ces théâtres étaient assez vastes pour contenir les citoyens et les étrangers qui accouraient aux fêtes; les spectateurs , assis sur des gradins, s’échelonnant successivement , voyaient à distance les acteurs, qui, par cette raison, étaient obligés d’exagérer leurs traits, leur voix et leur taille, au moyen de masques et de cothurnes. On n’y étalait point de décorations en toiles peintes, mais des objets réels. La pompe en était telle qu’au dire de Plutarque les représentations des Bacchantes, des Phéniciennes, d'Œdipe , d’Antigone, de Médée etd’Électre, coûtèrent plus que toute la guerre des Perses.

Les comédiens étaient très-honorés en Grèce , et Eubule osait dire à Denys des vérités que ce prince n’eût pas endurées d'un autre. Aristodème réconcilia Philippe avec Athènes, quand il était le plus irrité contre elle; ce roi ne pouvait se passer de Néoptolème et de Satyre, et il sut beaucoup de gré aux Athéniens d’avoir permis qu’ils comparussent dans ses festins. Satyre demanda pour récompense au roi de Macédoine les filles de l’un de ses amis, faites prisonnières dans Olynthe, et, seul parmi les Grecs, il s’intéressa aux malheurs des Phocidiens, dont il racheta un grand nombre. Golus se vantait d’avoir gagné un talent (2) en deux soirées , et Von sait que quinze talents étaient, à Athènes , une fortune considérable. Les auteurs remplissaient eux-mêmes un rôle dans leurs compositions ; mais il faut songer avant tout que le principal but des représentations scéniques était l’unité d'impression , de sorte que tout y était subordonné au poëte, décorations, musique , acteurs.

L’art dramatique a dù comixencer en Grèce , comme ailleurs, par de faibles essais; on veut même que le bouc (+p&ysç) que l’on

(1) Le théâtre de Taormine a pour fond le mont Etna. (2) 5,500 francs environ.

Eschyle, ERA

sacrifiait dans les fêtes de Bacchus ait donné son nom aux tragédies, qui n’étaient d’abord que des odes composées par Épigène de Sicyone, sur les aventures de Bacchus, d'Ariane , d’Adraste , et chantées par tout le peuple ou par des chœurs nombreux. Les drames grecs ne perdirent jamais l’empreinte de cette origine populaire; mais, selon nous, la tragédie dut aux solennités des mystères une origine plus élevée et plus religieuse. Les chants des chœurs, la pompe des processions, limitation d'une existence sauvage faisant place à la vie sociale , les représentations des exploits de personnages illustres qui, les premiers, enseignèrent l’agriculture et civilisèrent les hommes, avaient déjà quelque chose de théâtral, comme nos mystères du moyen âge. La muse grecque osa mettre librement son pied chaussé du cothurne hors de l’enceinte sacrée; mais elle conserva toujours le caractère religieux , de même que les plus anciennes productions de la Chine et de l'Inde , que l’on récite encore sur des théâtres construits à côté des pagodes.

De là, l'accusation de profane dirigée contre Eschyle, comme s’il eût divulgué les pompes secrètes des mystères; de là, pour ses successeurs , la nécessité de traiter des sujets moins religieux et plus vulgaires (1).

Du temps de Solon, Thespis adjoignit au chœur un personnage qui jouait un rôle. Phrynichus mérite d’être cité avec honneur pour avoir introduit le premier les femmes sur la scène, ét traité un sujet à la fois historique et récent ; en effet, il fit représenter, aux frais de Thémistocle, la prise de Milet d’une manière si touchante que les Grecs le condamnèrent à une amende de mille drachmes, soit par un sens exquis de l’art, qui repoussait du théâtre les événements trop réels, soit parce qu'ils y virent un reproche de ne pas avoir secouru cette ville. Chérile donna le costume aux acteurs, et c’est pour ses drames que fut construit le premier théâtre.

Eschyle d’Éleusis, dont la muse fut l’amour de la patrie, dépassa tous ces faibles essais.

Quant à la forme qu’il a su donner à la tragédie, mélange de grâce et de force, il l’a empruntée à l’épopée ionienne et à la poésie lyrique des Doriens. À l’unique acteur qu'avait introduit Thespis pour parler avec le chœur, il en ajouta un autre et les fit

(1) Borcku, De trag. gr. principiis. Heidelberg, 1808.

Jacons, De tragic. græcorum cum republica necessitudine (dansles Quæst. Sophoct. Varsovie, 1821).

Suvenx, Ueber die histor. und polit. Anspielungen in der alter Tragôdie. (Académie de Berlin, 1824.)

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Tragôdie.

dialoguer ensemble ; il donna à la tragédie une scène régulière , des costumes et des décors convenables, des procédés mécaniques, toutcequi pouvait enfin mériter l'attention du peuple le plus cultivé, lorsqu'il se réunissait dans Athènes entre la fin de mars et le commencement d'avril, pour célébrer les Dionysiaques. IL peignit l’homme dans ses formes les plus gigantesques, quand, par une force supérieure et inévitable, il est plongé du sommet desgrandeurs dans l’abime de la misère ; c’est dans cette doctrine sévère de la fatalité qu’'Eschyle puise l’intérêt de ses drames. Afin d’en rendre. l'impression plus profonde, il alla chercher ses sujets dans les traditions les plus reculées, parmi ces mythes 'qui révélaient de sublimes vérités primitives, et qu’il avait appris dans l’école de Pythagore (1). Il y trouva Prométhée, symbole de l’humanité, ravisseur du feu céleste , civilisateur des hommes , puni du bien dont il fut l’auteur, et délivré par la force ;ille prit pour le héros d’une de ses tragédies. Les pédants doivent la trouver bien mesquine, car elle se poursuiten lamentations perpétuelles du héros ou des divinités qui y figurent; mais aux esprits qui savent voir elle offre un emblème grandiose de l’homme qui faillit, souffre et se relève, ou du génie affligé parce qu’il est grand, parce qu’il ne sait pas plier sous la loi de Jupiter, c’est-à dire sous l'empire de la force insensée, et qu’il aime plus la race humaine que luimême (2).

Au moment où l'indépendance de la Grèce était menacée, Eschyle combattit pour la défendre, à Marathon, à Salamine ; puis il continua sa tâche, en stimulant d’un nouvel aiguillon le courage national. Dans la tragédie des Perses , que le sophiste Gorgias disait inspirée plutôt par Mars que par Bacchus, le dieu des poëtes tragiques, il choisit l’époque la plus glorieuse du pays, le sujet le plus héroïque, bien autrement puissant sur les opinions et sur la politique que les exploits des demi-dieux, parce qu’il réunit le double mérite de la vérité et de Pactualité, car la guerre commencée alors ne devait finir qu’avec Alexandre le Grand. Eschyle y met le sentiment de la dignité personnelle et l’esprit pu-

(1) Æschylus, non poeta solum, sed etiam Pythagoreus. Cicéron, Tusc.,

(2) On s'étonne de trouver dans un écrivain aussi témpéré et d’un goût aussi sûr que M. Villemain, ces paroles : « Je ne parle pas de Proméfhée, pièce monstrueuse, où l’on voit arriver l'Océan qui vole, porté sur un animal ailé, et d’autres folies poétiques de l'imagination grecque, » (Cours de littérature française, 3° partie, 5° leçon.) Monstrueuse, folies, parce qu'elle s'éloigne de la pompeuse décence que leurs imitateurs imposent anx Grecs.

blic en opposition avec Pobéissanceaveugle d’une multitude livrée au caprice d’un homme, dont la grandeur consiste dans l’avilissement de ses semblables.

La tragédie de l’avenir, quand elle aura compris sa mission, devra se proposer pour butd’ennoblir les passions humaines, d’éteindre les haïines et la soif de la vengeance, de représenter la turpitude du vice, de montrer les consolations et les récompenses qui attendent la vertu malheureuse. L’art antique ne pouvait s’élever à la hauteur de cette morale ; aussi presque tous les drames qu’il inspira, et ceux des modernes, ontils en général le même caractère ; ils poussent à unsentimentde réaction. Tel est, en effet, le but de la tragédie d’Eschyle, qui tend à exciter chez les Grecs la joie du triomphe à la vue des souffrances d’une nation ennemie. Quel sourire d'orgueil devait éclore sur les lèvres des Athéniens, en voyant lennemi de leur liberté prendre la fuite sans autre arme que son carquois, et l'ombre de Darius recommander aux siens de ne plus attaquer la Grèce, Athènes surtout !

Dans les autres tragédies, il cherche aussi à inspirer des sentiments conformes au temps, à montrer l'importance de la victoire athénienne ; il veut convaincre ses spectateurs que la liberté ne succombe jamais; que la vraie grandeur l’emporte sur la force, et brille dans les revers; que les tyrans eux-mêmes sont soumis à un pouvoir invincible, celui du destin. Il met en relief, dans les Suppliantes, les liens sacrés des peuples et de la religion. Sa pensée dominante, dans les Sept devant Thèbes, est celle de la république et de la religion, mises en péril par l'étranger Capanée; ce ne sont pas des infortunes privées qu’il nous montre , mais bien le péril de la cité et l’assistance des dieux, et'il termine sa tragédie par le chant de joie du peuple délivré de l'invasion. Dans Agamemnon, il fait voir au peuple, enivré de ses triomphes, les conséquences de l’orgueil, et le chœur oppose une résistance aux menaces d’Égisthe. Dans les Choëphores , le juste triomphe du méchant; la légitimité, de l’usurpation; la volonté divine, de l'audace humaine. Dans les £Zuménides surtout, il met les décisions de la justice dans la main des dieux, environnant l’Aréopage d’une solennité religieuse, et consacrant les institutions, les fêtes , les usages de la patrie. De même que les plus grands hommes d’Athènes, Eschyle opposa à l'esprit novateur du peuple l'attachement aux choses anciennes. Invité à refaire le pæan de Phrynichus, par lequel s’ouvraient les jeux , il répondit: Cet hymne est excellent, et je craindruis, si j'en composais un nouveau, qu'il ne lui arrivât comme aux nouvelles statues comparées aux an-

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ciennes ; car celles-ci, dans leur simplicité grossière, sont tenues pour divines , tandis que les nouvelles, travaillées avec plus de soin, sont admirées, il est vrai, mais personne n’y retrouve le caractère. de la divinité.

Semblable à Dante, Eschyle a dans son style une grâce un peu sauvage, et dans ses idées une majesté sublime. Comme lui, il est très-sobre d’incidents; mais ceux qu’il amène sont les plus propres à causer une impression profonde. Comme lui, il abuse peut-être des métaphores et exagère les images; il a moins de correction que de gravité, moins de beauté que de grandeur. Du resie, il ignore les mœurs étrangères ; ainsi, dans les Perses, il fai adorer les dieux aux sujets du grand roi, montre leurs femmes s’exposant publiquement aux regards, et met en usage parmi eux les formes représentatives, au lieu de la monarchie despotique. En général, il cherche nlutôt à inspirer la terreur,que la pitié. Il fait bien, mais sans ie savoir, disait de lui Sophocle ; ces paroles indiquaient que ce nouveau poëte tragique unirait l’art à l'inspiration (1).

Après la bataille de Salamine, Sophocle fut, à cause de sa beauté, choisi pour chanter le pæan dans le chœur des adolescents, et pour danser autour du trophée de la victoire : il commanda, dans l’armée, sous Périclès et sous Thucydide ; il fut enfin prêtre, et comblé de toutes les bénédictions que peuvent procurer la sérénité de l’âme, l'estime publique et la satisfaction d’avoir fait le bien. Seulement, dans sa grande vieillesse, il eut la douleur de se voir accusé d’imbécillité par un fils ingrat ; mais il se disculpa glorieusement en lisant son Œdipe à Colone, comme Eschyle, accusé d’avoir violé les mystères, s’était fait absoudre en découvrant les blessures qu’il avait reçues à Salamine. Vingt fois Sophocle obtint le premier prix dans. les concours des jeux (2), plus souvent le

(1) Des 80 tragédies d’Eschyle, il nous reste: Promélhée enchaîné, les Sept devant Thèbes, les Perses, les Suppliantes, Agamemnon, les Choéphores, les Euménides. Des 133 tragédies de Sophocle, il nous en reste également sept : Ajax furieux, les Trachiniennes, Électre, Philoctète, Œdipe roi, Œdipe à Colone, Antigone. D'Euripide il nous reste vingt tragédies , dont les principales sont : les Phéniciennes, Hippolyte, les Suppliantes, Médée, Hécube, Oreste, Andromaque, Alceste, Iphigénie en Aulide, Iphigénie en Tauride.

(2) Il concourut la première fois avec Eschyle, par le drameintitulé Triptolème, appartenant au genre de pièces appelées satyriques, à cause des satyres qui, avec les nymphes et les cyclopes, formaient le chœur. Ces compositions, antérieures peut-être à la tragédie et à la comédie véritables, appartenaient à ia dernière par le style et par les situations, et à l’autre par le genre des personnages. C’étaient, en effet, des divinités, des demi-dieux, des héros; mais ils figuraient

495, Sophocle.

second. Il conforma la tragédie à la suavité de son propre caractère et aux nouvelles habitudes aimables et polies des contemporains de Périclès. Autant Eschyle s’élève par le sublime, autant Sophocle est admirable par la noblesse ; on dirait qu’il représente la majestueuse sécurité de sa patrie lorsque, la lutte cessée, elle se reposait sur des lauriers. Il plaisait plus qu’Eschyle, précisément parce qu’il s’élevait moins à cette sublimitéqui n’est pas accessible aux esprits vulgaires. Il représentait des êtres réels, et non imaginaires ; son intrigue était mieux développée, son style plus doux. Ainsi Pétrarque a plus de lecteurs que Dante.

Il composa cent trente tragédies; il ne nous en reste que sept, toutes d’une exquise beauté, et dont l’examen réfléchi peut mieux que toute autre composition poétique révéler le sentiment des beaux-arts dans la Grèce. Son vers est poli, élégantet travaillé avec soin, tel qu’il convenait à son siècle; la locution attique s’y manifeste avec plus de facilité et de souplesse que dans les pièces d’Eschyle, comme aussi l'intrigue et les scènes montrent une plus grande habileté. La douceur et les beautés naïves de son style lui valurent le surnom d’Abeille attique. Il est certain que personne ne le surpassa jamais dans le choix des expressions et des tours de phrases. Si ses chœurs ne l’emportent pas sur ceux de Pindare, ils les égalent du moins, tant pour la pensée que pour la forme. Il neborna pas, comme Eschyle, son public aux prêtres, aux vieillards et aux patriciens ; il y admit aussi les femmes. Ses idées sur la divinité sont très-élevées (1) ; avec lui la religion respire la sérénité, l'horreur fait place à l’émotion. Une fois qu’il a choisi

dans des scènes champêtres et dans des aventures simples, entremélées de danses, au milieu de forêts, de grottes et de fontaines. IL ne nous reste d’autre exemple de ces pièces que le Cyclope d’Euripide. Sophocle avait composé aussi plusieurs de ces pièces satyriques, mais toutes ont péri; le Triplolème est surtout à regretter, parce qu'il nous eût expliqué peut-être les relations entre la Grèce et l'Italie. Le héros y recevait de Cérès le char magique pour passer dans la Péninsule, et en même temps des renseignements sur PItalie, l'Œnotrie, la Tyrrhénie, la Ligurie (Denys d'Halicarnasse, 1). D’autres étaient mythologiques, quelquesunes plaisantes, et, autant qu’il peut paraître par leurs litres, elles se rapprochaient du sens que nous donnons au mot satyrique. Tels devaient être le Momus, l'Exil des dieux, les Aloades, pièces remplies de traits piquants contre les institutions dégénérées d'Athènes. Le Banquet des Grecs à Troie, où il était fait allusion aux querelles des généraux, était du même genre ; comme aussi les Amants d’Achille, dont les scènes représentaient, et assez peu décemment, les minauderies de certains galants auprès du héros, qui passait.à Scyros pour une jeune fille.

(1) ScHwas, De religione Sophoclis rationali. Stuttgard, 1820.

Scumin, De notione fali in Sophoclis tragædiis. Leipzig, 1821.

STEINER, Ueber die Idee des Sophocles von der gottlichen Vorsehung. Güllichau, 1829,

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son modèle, il s'applique à le rendre idéal, sans prétendre néanmoins lui donner la perfection, à le rendre passionné, sans pourtant en altérer la noblesse. Il introduisit un troisième interlocuteur sur la scène, d’où il bannit les êtres mythologiques et de raison pour s’en tenir aux rois et aux héros ; il srbstitua à l’idée du Destin, prédominante dans Eschyle, celle de la Providence. Sachant distinguer les différents langages qui conviennent aux divers personnages, il conserve à tous la dignité réclamée par cet idéal qui forme le but de l’art grec. Sans exagération dans l’expresfton de la douleur, sans afféterie dans celle des sentiments tendres, combinant mieux les événements, distribuant les rôles avec plus de tact, il marche au dénoûment avec plus de sûreté.

Désormais il ne s’agit plus d’inspirer l’horreur de la domination étrangère, mais de refréner une liberté inconsidérée; on dirait queson Ajax console les grands persécutés dans Athènes, que son Antigone avertit les hommes de ne pas lutter contre le destin. Philoctète insinue de mieux traiter les esclaves, et respire les senfiments d’un âge chevaleresque. L'amour d’Hémon tient de la délicatesse moderne. Déjanire, dans l’Hercule furieux, a déjà de la modestie, des manières polies, et, quoique jalouse, elle fait accueil à sa rivale, par égard pour son époux. Dans Térée, tragédie qui a péri, une femme déplore la condition de son sexe dans ces termes, dictés par un sentiment plus délicat que chez tout autre tragique :

« Enfants, l’insouciance nous élève dans la maison paternelle «au milieu des jouets; quand nous sommes nubiles, on nous « transporte au milieu d'étrangers, loin du foyer domestique ; une «nuit change toute notre existence , et il ne nous reste qu’à nous « résigner. »

Ceux qui ne sauraient mesurer la grandeur des conceptions du génie grec pourront seuls comparer aux précédents Euripide de Salamine, et ce poëte leur sera préféré par les idolâtres de la forme, qui ont de l'oreille et manquent de cœur. Eschyle avait cherché la terreur, Sophocle la pitié; Euripide, qui était loin de leur élévation magnanime et de leur sage composition, visa au pathétique ; mais, pour y atteindre, il eut recours à des moyens qui ne furent pas toujours nobles : il subordonna le caractère à la passion, donna aux dieux et aux héros le langage des passions vulgaires ; en étudiant le vrai, il tonba dans le commun, et peignit les hommes ignoblement vicieux et agissant par des motifs empreints de trivialité. Aussi Sophocle disait-il : J'ai peint les hommes comme ils devraient être, Euripide teis qu'ils sont. Déjà

Euriptde,

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