‹ Histoire universelle [microforme]Chapitre 82 sur 146 · HE · texte numérisé non relu

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et de contes. Le Grec ne voyait autour de lui que des barbares; s’il songeait à eux, c'était danse but de les subjuguer ou de les exploiter pour ses plaisirs. Prédominé par l'idée de la patrie, qui comprenait l'affection naturelle pour le lieu natal, la nécessité d’une défense commune, le désir effréné d’accroître ses possessions pour ajouter à sa gloire, il n’était pas de sacrifices dont il ne se sentit capable ; mais il ne savait pas élever sa pensée jusqu’à prévoir les véritables intérêts de l'humanité, à se dévouer pour elle, à soigner l’éducation des générations futures , à leur aplanir la voie vers une existence plus morale, plus douce, plus heureuse.

Hérodote (1), se proposant de lire une histoire à un pareil peuple, rassemblé pour la solennité joyeuse et patriotique des jeux , devait raconter et non réfléchir, s’abstenir de tout ce qui eût été philosophie et vues générales, rapporter simplement ce qu’il avait vuouentendu de plus propre à flatter l’imagination. Infiniment habile dans le choix de son sujet, il entreprit de peindre un petit nombre d’Hellènes résistant à toute la Perse, la liberté l’emportant sur l'esclavage, la civilisation sur la barbarie. De là, la magnificence de son poëme dont l’unité consiste précisément dans la lutte entre les deux peuples qui seuls en sont les héros, et autour desquels se groupent les autres nations comme autant de personnages épisodiques. L'intérêt, d’ailleurs, est soutenu constamment par le contraste perpétuel entre les Grecs et les barbares, entre l'Orient et l'Occident, entre l’ordre et la confusion, entre un chaos indigeste de mythes, de folles chronologies, de mœurs étranges, et le charme, l'harmonie des rites, des mystères de la civilisation hellénique. Comme cet intérêt, après les batailles de Platée et de Mycale, ne pouvait que diminuer, Hérodote finit son livre, de même qu'Homère termine son poëme quand il ne reste plus à Achille un ennemi digne de lui.

La bonne foi et l’amour de la liberté sont les dons personnels qui font aimer Hérodote. Il suspendit son travail pour combattre contre Lygdamis, tyran d’Halicarnasse, sa patrie; mais, lorsqu'une pire tyrannie s’y fut affermie , il s’en alla, et, accueilli avec enthousiasme par les Athéniens, il entretint vivant parmi eux l’ardent amour des libertés publiques, en leuroffrant, comme terme de comparaison, les pays courbés sous la servitude. Ilse retira ensuite dans la Grande Grèce, à Thurium, l’ancienne Sybaris, où il mourut dans

(1) Hérodote naquit en 484. A l’âge de trente-huit ans, il lat des fragments de son histoire à Athènes, à la fête des grandes Panathénées, et les Athéniens votèrent au centeur incomparable une récompense de dix talents.

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Au dire de Strabon, Ctésias, Hérodote, Hellanicus , ne inéritent pas plus de confiance qu'Homère et Hésiode; quand les uns appellent Hérodote le père de l'histoire, d’autres le traitent de père du mensonge : injuste sévérité. Afin de voir les choses par ses propres yeux , Hérodote entreprit des voyages à peine croyables : vers l’orient, il pénétra jusqu’à Babylone et à Suze ; vers le couchant, il atteignit la petite Syrte et peut-être plus loin; il remonta au midi jusqu’à l'extrémité de l'Égypte, et partout il observa et interrogea. Il décrit aussi exactement le pays des Scythes que les Grecs du Pont. C’est à lui qu’il faut encore recourir pour rechercher les origines, les premiers établissements des Lettons , des Finnois, des Turcs , des Germains, des Kalmouks ; il indique le cours des fleuves avec la même exactitude judicieuse qu’il met à peindre les peuples (1), et donne sur la Sibérie des renseignements qui cessent aujourd’hui de paraître fabuleux.

Il est véridique toutes les fois qu’il a vu par lui-même ou par les yeux des Grecs avec lesquels il s’entretenait. Il n’en est pas de même quand il est obligé de s’en rapporter à des ouï-dire , attendu qu’il n’avait ni assez de critique pour séparer le vrai du faux, ni assez le sentiment des mœurs étrangères pour saisir la véritable signification de certaines traditions. Les découvertes récentes ont, en effet, démontré vrais plusieurs de ces récits , qui d’abord l'avaient fait taxer d’ignorance ou de mensonge ; il faut donc s'étonner qu’il connût tant de choses concernant des peuples si divers. Le soin qu’il prend de distinguer entre ce qu'il sait de science certaine et ce qu’il recueille des autres ou ce qu’il conjecture, ne lui fait pas moins d'honneur (2). Il sait plaire par

(1) Rennel a fait le meilleur travail sur la géographie d’Hérodote ; il démontra qu’il avait des connaissances, imparfaites sans doute, mais avancées, sur beaucoup de pays situés entre l'équateur et le soixantième degré de latitude septentrionale, et entre les Colonnes d’Hercule et l’Indus. Il se faisait une idée assez juste de la Méditerranée, de l’Euxin, de la mer Caspienne; mais il donnait trop d’étendue aux Palus Méotides, décrivait mal le golfe Arabique, et ne distinguait pas le golfe Persique de l'Érythrée. 11 croyait que les continents d'Europe et d'Asie se terminaient au soixantième degré dans l'Océan; il ne sut rien de la mer Baltique et de la mer Blanche. A l’occident, il donvait une forme arrondie aux côtes de l'Europe et de l'Afrique, depuis les Cassitérides (Îles Britanniques) jusqu’au trentième ou vingt-cinquième degré. 11 connut mieux les pays voisins de l'Euxin, les rivages de la Méditerranée, les contrées entre cette mer et la mer Caspienne; en Afrique, l'Égypte jusqu’à Méroé. |

(2) Voiei en quels termes il s'exprime, livre IV, 42: «Ils dirent une chose que je ne crois pas, mais que d’autres peut-être croiront : à savoir, qu’en navi-

son langage naturel que Cicéron compare à un ruisseau limpide qui coule paisiblement.

Les mythographes et les poëtes avaient été jusqu’à lui les seules autorités; il fut le premier à faire usage de la critique. Bien que superstitieux , il sait interroger avec défiance, et compare les assertions des prêtres de Thèbes et de Memphis (1); il rejette le récit de ceux qui , ayant fait le tour de l’Afrique, disaient avoir vu le soleil du côté opposé ; et il fait de même ailleurs. C’est enfin à lui qne l’on doit l'exemple d’une histoire raisonnée et critique, avec sa méthode d'investigation et ses règles d'examen.

Le premier, dans une œuvre quelconque, nesaurait prétendre à la perfection (2) ; eneffet , bien qu’Hérodote promette de donner les causes des guerres, il n’en fait rien , ou se paye de motifs supers-

TROISIÈME ÉPOQUÉ.

guant autour de la Libye, ils avaient eu le soleil à droite, » Ce fait, incompréhensible pour lui, s'explique aujourd’hui parfaitement. Ailleurs, livre VIE, 152, il ajoute : « Si je suis obligé de rapporter ce qu’on dit, je ne dois pas du moins croire tout aveuglément. Que cette protestation serve donc pour toute cette histoire. » "Eyà Où dpeilw Aéyeuv ta Aeyémeva, nmelleofar ye pv où mavrénraatv Ôpeilw, xal or Tobtorè Énos Épétw Eç névra Tèv A6Yov.

(1) Liv. [, 3.

(2) Hérodote a eu plusieurs contradicteurs chez les anciens, entre autres PLu- TARQUE, De la malignité d'Hérodote, que la Mothe le Vayer a beaucoup suivi dans son Jugement sur les principaux historiens; HARPOCRATION, Des mensonges qui se trouvent dans Hérodote, et Crésias, dans l'Histoire de Perse, écrite avec si peu de critique que ses censures n’inspirent aucune confiance. Il à été de nos jours attaqué par Cirbied et par Saint-Martin, qui opposent à l’auteur grec les assertions des écrivains orientaux, à vrai dire, d’une époque trop récente. Gail, de l’Académie française, dans plusieurs mémoires sur Hérodote, prétendit prouver que ni Delphes ni Olympie n’existèrent jamais comme cités ; qu’elles ne constituèrent jamais qu’une agglomération de maisons autour de temples fameux, sans aucun lien municipal, et sans avoir ni territoire ni magistrats, Il voulunt aussi laver Mardonius de l'accusation d'humeur intraitable et féroce, portée contre lui par les Grecs, et soutenir encore d’autres thèses qui, avec les précédentes, ont l'apparence de paradoxes.

Le président Bouhier et le major Rennel se sont occupés avec soin et avec amour de commentaires et d'éclaircissements sur Hérodote. Le premier, dans ses Recherches et dissertations, etc., a eu principalement en vue de composer un système chronologique d’Hérodote, et il y a peu de grandes questions historiques traitées dans l'original qu’il n’ait discutées et souvent résolues avec beaucoup de savoir et de sagacité. Le second a cherché surtout à éclaircir tout ce qui se rapporte à la géographie des anciens ; son ouvrage, nonobstant quelques taches, est un des monuments les plus précieux élevés à la gloire d'Hérodote; il est intitulé : £xamen et explication du système géographique d'Hérodote, comparé avec les systèmes des autres auteurs anciens et avec la géographie moderne. Les traductions françaises de Larcher et de Miot sont aussi très-précieuses, à raison du grand nombre de notes critiques et philologiques qui aplanissent plusieurs difficultés du texte grec, ainsi que pour les tables géographiques et les essais de chronologie qui y sont annexés.

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titieux (1) ou vains, sans pénétrer jamais dans la nature des événements, sans en voir la relation avec le passé ou l'avenir. Îl semble pourtant qu'il considère l’histoire sous un grand aspect religieux ; car il tend sans cesse à justifier la Providence, à mettre en évidence le châtiment du pervers et l’intervention de la Divinité, à laquelle il attribuait le salut de la patrie. A Marathon, il fait combattre un dieu sous la figure d’un géant ; d’autres dieux repoussent les Perses du sanctuaire de Delphes , et d’autres encore préludent par des chants mélodieux aux triomphes de Salamine : il rendait ainsi plus chère aux Grecs une patrie pour laquelle combattait l’Olympe.

Les applaudissements qu’obtint Hérodote à Olympie, dans une des lectures de son histoire, firent verser des larmes à un jeune homme de dix-neuf ans, qui fut Thucydide (2).

Il assure que les Grecs , jusqu’à son père, n’avaient rien su de leurs antiquités ; il se mit donc à écrire une histoire , dans l’introduction de laquelle il récapitule les événements passés. Cetie histoire est celle de la guerre du Péloponèse ; mais le thème qu’il a choisi, bien moins intéressant que celui d’Hérodote, fait flotter sans cesse l'esprit entre les injustes prétentions d’Athènes et les atrocités des Spartiates , entre les abus de la démocratie et les vengeances aristocratiques. Cependant les guerres intestines, la politique et la valeur luttant à armes égales, l’enthousiasme raisonné , une éducation faite au milieu du double tumulte de la place publique et des camps, avaient hâté l’âge viril de la Grèce; elle demandait donc à Thucydide non de monter sur le théâtre pour charmer un instant l'oreille, mais de construire un monument pour les siècles à venir, xriua à del (3). Aussi les lieux s’effacent-ils chez lui pour laisser apparaître l’homme, l’homme dans le plus grand éclat des lettres et des arts, mais tout ensemble en proie à une épouvantable corruption.

Thucydide paya de sa personne dans la guerre du Péloponèse ; il fut exilé et se mit à écrire dans son exil, mais non pas, comme Dante, pour maudire sa patrie ingrate ; aucun mot ne révèle qu’elle lui soit moins chère, et il fait des vœux pour elle, quoiqu'il

Toutes les questions relatives à Hérodote ont été débattues par Dahlmann, 1823. Voir aussi Daunou, Cours d’études historiques.

(1) « Les Lacédémoniens l’emportent en force sur les Péloponésiens, parce qu'ils possèdent les ossements d’Oreste. » Liv. I, ou Clio, 68.

(2) Thucydide avait quarante ans à l'époque où commença la guerre du Péloponèse, ce qui reporte sa naissance à l'année 471 avant notre ère, deux ans avant la naissance de Socrate, 11 mourut vers l’année 395.

(3) Liv. i, ch. 22,

Thucydide, 471,

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sente qu’elle mérite ses maux. S'il ne peut parler du haut de la tribune, il confie à l’histoire ses regrets et ses sentiments, et défend contre la calomnie ceux de ses contemporains qu’elle outrage. Il dit : « Les détails de cette guerre, je ne me suis pas permis de « les écrire tels que je les ai entendus sortir de la bouche du pre- « mier venu qui s’est offert à moi , ni selon mon caprice; mais « j'ai écrit ceux que j’ai vus moi-même. Quant aux faits qu’on m’a « appris, je les ai soumis , avant de les raconter, à des investiga- « tions exactes et persévérantes. Il était malaisé de les retracer, « car les térnoins des événements divers ne disaient pas la même « chose de la même manière, mais la rapportaient selon leur af- « fection pour Fun des deux partis, ou selonla fidélité de leur mé- « moire. Peut-être mes écrits, comme ils ne contiennent rien qui « sente la fable , sembleront moins agréables à lire; mais aux « yeux de tout homme qui voudra y découvrir la simple vérité des « choses passées, et de celles qui, humaïnement parlant, doivent « arriver en son temps à peu près de la même manière, ils auront « assez de prix pour être jugés utiles. Je les ai composés pour en « faire le patrimoine de Péternité, plutôt qu’une dispute scénique « qui ne laisse qu’une sensation fugitive. » Voilà l’histoire devenue humaine. Son récit procède donc avec gravité ; il choisit parmi les différents dialectes le plus serré, pour donner plus de concision à la pensée ; il repousse les frivoles ornements de la parole, etsépare tout à fait l’histoire de la poésie , la force humaine de la fatalité , en faisant dériver les événements des délibérations prises en plein jour, au camp ou sur la place publique. Bien qu’il déclare ne pas vouloir suivre les auteurs qui, plus avides d’obtenir les applaudissements que de mériter la confiance, mêlèrent aux faits des fictions invraisemblables, ilne regarda point comme telles les nombreuses harangues dont il crut à propos d’orner son livre, et qui vont si bien aux peuples gouvernés en république. Hérodote avait songé surtout à plaire, Thucydide s'occupe d’instruire ; le premier resta au niveau de son temps, l’autre domina le sien ; au lieu de s’adresser à la foule, il s’entretient avec un petit nombre d’élus ; exprimant , au dire de Cicéron (1), autant d'idées que de mots, il se rend l’organe d’une philosophie vigoureuse , qui dédaigne les subtilités , les artifices de l’école. Dans ses harangues même , il ne visa pas tant à l'agrément et à la variété qu’à l'instruction et à la peinture des caractères. J'aime mieux , lui fait dire Lucien, déplaire en proclamant la vérité qu'étre le bienvenu en racontant des fables. Si j'en suis moins agréable au lecteur, je lui serai plus

(1) De Oratore, HT, 13.

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Hérodote est agréable et naturel ; Thucydide , grandi et réfléchi. I ne recherche pas la popularité , mais il veut faire penser, et pour cela ik lui suffit de quelques mots brefs et saillants , qui vont quelquefois même jusqu’à la rudesse et à Pobscurité (1). Il dédaigne la forme au point de diviser l’action par semestres, d'interrompre le récit , et de faire passer le lecteur d’un pays à un autre. Hérodote ne voit le bien que dans les gouve”1ements populaires , opposés au despotisme de l'Asie ; Pautre, allié aux fils de Pisistrate, est peu favorable à la démocratie, dont il exagère parfois les fautes , et vante Sparte dont la constitution oligarchique lui paraît une aristocratie. L’Tonien considère Phistoire comme une révélation de la puissance et des secrets du destin ; Thucydide, comme un mode par lequel se manifeste la nature humaine. Hérodote loue les dieux de ce qu’ils exaltent la vertu et accablent le vice ; Thucydide représente des hommes sans foi et sans pitié, comme un autre dépeint les ravages d’un torrent sans le condamner (2). Diodore , qui le soumit à un examen d’une minutie pédantesque, l’accuse d'être tantôl affecté, tantôt raide, tantôt froid et obscur, même parfois puéril. Son ouvrage ne fut pas moins considéré comme le modèle de l’atticisme, et personne n’osa plus se servir pour lhistoire d’un autre diakecte que le sien.

L'histoire de Xénophon commence à la vingt-neuvième année

(1) Les anciens lui reprochaient d’être obscur. Dans le chapitre IT, on trouve une phrase, fameuse par les controverses qu’elle a suscitées. Après avoir dit que l’Attique fut préservée des agressions et des séditions grâce à sa stérilité, Thncydide ajoute : Kai napéôeryuæ voùde toù Aéyou oÙx Éldytatov ot, Êià TG [LETOL= aa der Ada un éuolws adEn0fva. Littéralement : Æ£ argumentum hujus dicti non leve est, per migrationes in altera non similiter increvisse. On a donné à cette phrase au moins huit interprétations différentes.

(2) « Plus tard, la Grèce presque tout entière fut ébranlée par les émeutes : la division était partout ; les chefs du parti populaire appelaient les Athéniens, et la faction oligarchique les Lacédémoniens.. De nombreuses calamités fondirent sur les villes en proie aux séditions.… et la Grèce vit se reproduire tous les genres d’iniquités ; la simplicité confiante, partage ordinaire des âmes élevées , devint un objet de risée et disparut. Partout prévalurent les dissensions mutuelles et les habitudes de suspicion. 11 n’y avait pour faire cesser ces défiances ni parole assez sûre, ni serments assez redoutables, Chacun, dominé par la pensée qu'on ne pouvait compter sur rien de stable, ne songeait qu'à se garantir contre la violence, sans pouvoir se fier à personne. L'avantage était ordinairement aux intelligences les plus vulgaires ; car le sentiment de leur propre insuffisance et de l'habileté de leurs adversaires leur faisant craindre de n'avoir pas l'avantage de la parole, et d'être devancés par les intrigues de rivaux plus adroits et plus féconds en ressources, ils aiiaient audacieusement au fait. Les autres, au contraire,

Xénophon.

de la guerre du Péloponèse , et se poursuit durant près d’un demisiècle, dans ses Helléniques, jusqu’à la bataille de Mantinée. La poésie d’Hérodote , comme les vives et fines observations qui révèlent chez Thucydide l'habitude de généraliser les faits, manquent à Xénophon. Autant que le premier et plus que le second, il peint les mœurs grecques ; comme témoignage de la puissance des convictions religieuses, il a recours à l’intervention sérieuse des dieux pour dénouer les événements, ettient compte des songes, des oracles, des pronostics , des présages. Il glisse sur des révolutions importantes dans les mœurs et dans les constitutions, pour s’arrêter sur des détails stratégiques de bien peu de valeur pour la postérité. Homme de passion , il admire aveuglément Socrate, Cyrus, les Spartiates, Agésilas, tandis que l’amour pour sa patrie adoptive le rend moins juste envers Épaminondas.

La Cyropédie, roman historique, toujours moral s’il n’est pas toujours fidèle , nous donne sur la Perse des renseignements à consulter; mais il révèle aussi cette manie de philosopher, qui s’introduisit en Grèce quand Alcibiade et Épaminondas se formaient à l’école des sophistes, et que Denys les accueillait à sa cour. Il s’appuie sur les doctrines de Socrate et même sur ses paroles, et veut démontrer comment on peut obteniret conserver le pouvoir absolu; puis il fait à Cyrus un grand mérite d’avoir

constitué l’empire tel qu’il était, comme s’il n’avait pas sous les u yeux la ruine imminente à laquelle cette constitution l’entraîna. l Sa Retraite des Dix mille ou l’Anabase, dont le seul mérite est la clarté et le sentiment moral, met en évidence le génie a flexible des Grecs, qui essayent, changent , ne cèdent pas aux nK premiers obstacles, tandis que les Perses, immuables dans d leurs desseins, les poursuivent et succombent (1). n Dans ses Entreliens mémorables, Socrate est rapetissé, il a cherche le beau sur la terre sans remonter au type supérieur et d aux régions de l’intini. On remarque dans cet ouvrage, ainsi que a dans son Traité sur l'économie, le penchant de ce siècle à réduire a

toute chose à des règles arides, et à transformer l'instinct d’une nature élevée en idées sensibles d’un avantage pratique.

D dédaignaient des adversaires dont ils se croyaient toujours assurés de pressentir les desseins, et ne croyaient pas nécessaire de recourir aux actes pour atteindre 4 un résultat qu'ils pouvaient obtenir par la supériorité de l'intelligence ; ils ne prenaient dès lors aucune précaution; aussi succombaient-ils le plus souvent, » br Tuucymine, liv. IL, $$ 82, 83. ‘ co Combien celui qui traça ces lignes désespérait de la bonté humaine! pr

(1) Rennel a jeté le plus de clarté possible sur la difficile géographie de Xéno-

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Mais, soit dans ses écrits, soit dans ses actions , la douce philosophie puisée dans la familiarité de Socrate ne fait jamais défaut à Xénophon. Il combat à Délium , à côté de Socrate, son ami; c’est pour accompagner un ami, Proxène, qu’il fait la campagne de Perse ; il défend à Coronée les jours d’Agésilas, dont il est l’ami, et la fidélité qu’il lui garde lui vaut l'exil et les persécutions. Quel éloge fait-il des généraux assassinés par Tissapherne! Zls furent intrépides dans les combats et irréprochables envers leurs amis. Son expédition , l’Anabase, si on l’envisage comme guerrier, est la plus belle qu’un héros ait jamais exécutée ; car, non-seulement, aucune iniquité ne l’entache , mais elle est racontée avec tant de modestie que plus d’un a douté si véritablement l’historien et le capitaine ne faisaient qu’un. Si les hommes étaient moins mauvais, je n’oserais pas le louer de nous avoir conservé l’ouvrage de Thucydide, dont l’unique exemplaire se trouvait dans ses mains. Il souffrit beaucoup , et ne douta pourtant ni du bien ni de la vertu ; vieux et exilé, il écrivit un traité de finances qui finissait ainsi : Puissé-je , avant de mourir, voir ma patrie florissante et tranquille!

Le même désintéressement l’accompagne dans ses ouvrages, où l’on ne trouve que préceptes de conduite, caractères vertueux, dignité de style, sobriété d'images, raison modeste, Il ne sort jamais de sa modération habituelle , pas même lorsqu'il parle de lui, pas même quand il parle de l’assassinat de Socrate.

Voilà les trois grands historiens grecs (1) : les productions des autres écrivains qui se sont occupés d’histoire, et ils furent naturellement très-nombreux dans un pays où l’homme était le but de toutes les études, ont toutes péri; il n’en reste que des fragments(2). Philiste de Syracuse, que Cicéron compare à Thucydide, a laissé une triste célébrité pour avoir prostitué son caractère d’historien à flatter Denys le Jeune et les autres tyrans, qu'il accoutumait ainsi à ne point rougir de leurs méfaits et à ne pas craindre la tardive mais inévitable justice de l’histoire (3).

(1) Ils sont admirablement appréciés dans le Cours d'études historiques de Daunou, tomes 1x, x et x1.

(2) Voy. Fragmenta historicorum græcorum, Didot, Paris, 1841-1851, 4 vol,

(3) Antiqua historia ex ipsis veterum scriptorum græcorum narrationibus contexta (Leipsick, 1811), par J. G. Eicuonn, est un de ces bons ouvrages comme en produit la patience désintéressée des Allemands. Là, se trouvent rapprochés des fragments des divers historiens grecs, de manière à former un récit HIST, UNIV, — T. Il, 21

Éloquence.

Rhéleurs,

Par sa dignité, par son indépendance, l’éloquence grecque va de pair avec l’histoire; clle parvint à une grande hauteur au milieu des agitations du gouvernement populaire, dans un pays où quiconque unissait à la connaissance des affaires publiques des organes dociles, une imagination prompte et une parole facile, acquérait la réputation de bon orateur. Mais, pour atteindre à l’éloquence véritable, il faut de plus l'instruction et le génie; car il ne suffit pas d’imposer à la foule par la véhémence du discours, il faut savoir encore éveiller les passions nobles et flatter la délicatesse du goût.

Plus désireux des succès de la tribune que, de tous les autres, Périclès fut le premier qui açquit cette gloire. Versé dans toutes les connaissances que l’on possédait alors, dévoué aux intérêts politiques , susceptible des émotions les plus fortes comme des plus douces, il avait l’art, en exaltant la gloire des Athéniens, et en leur parlant peu de la sienne propre, de les entraîner où il voulait. Néanmoins ce n’était pas chez lui l’effet d’un élan spontané; car il ne parlait jamais sans avoir médité son discours , et encore se bornait-il à un petit nombre de sujets d’une importance majeure, en ordonnant sa matière d’après les principes de la dialectique, introduits par Zénon d’Élée,

Mais bientôt l’éloquence fut réduite en art par des maîtres qui enseignèrent qu’elle pouvait se passer de la vérité, élément indispensable pourtant de toute production intellectuelle. Corax de Syracuse introduisit le premier la rhétorique dans Athènes , où elle fut ensuite professée par Gorgias de Léontium, Flattant l'oreille, suppléant par des périodes harmonieuses, par des antithèses aussi brillantes que frivoles et par la hardiesse des images à la stérilité des sentiments, il obtint beaucoup de réputation et de profit (1).

non interrompu, en indiquant en marge l’auteur, On a ainsi, en 4 vol, in-8°, un cours complet d'histoire grecque étudiée aux sources mêmes. Le 1°" vol. comprend les empires et les États de l'Asie, le 11° ceux de la Grèce, les III et IV° l'Italie. L’estimable compilateur a fait un travail semblable sur les Latins dans l'Antiqua historia ex ipsis veterum scriptorum latinorum narrationibus contexta; Leipsick, 1811, 2 vol. in-8°,

(1) Son art consiste toujours dans les antithèses de pensées et de mots, dont il forme des périodes à deux membres; dans le second, les mots correspondent à ceux du premier par la quantité, la mesure, la situation, le son. Le scoliaste d’Hermogène nous a conservé un fragment de l’oraison funèbre qu'il prononça pour les Athéniens morts en défendant la patrie : T yäp änñv vois &vôpaar Toûroic dv dei &vôpaot mpoceïvar; tÜ OÈ al mpooñv v où Ge nposeïva ; Quelle chose manquait à ces héros, de celles dont il convient que les héros soient ornés, et

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: mots, dont il rrespondent à . Le scoliaste u'il prononça vÔpast TOUTOIS Quelle chose ient ornés, ef

A partir de cette époque, l’éloquence devint dans Athènes un pouvoir nouveau, qui entrava la politique et enchaïîua le bras des guerriers. |

Antiphon de Rhamnonte, lepremier qui ait laissé des monuments d’éloquence, composait des harangues au nom des accusés, que la loi obligeait de se défendre eux-mêmes, et fut général dans la guerre du Péloponèse; il eut beaucoup de part dansles affaires du gouvernement, mais il recueillit l’ignominie et la mort. Andocide, son contemporain, s’immisça aussiavec Alcibiade dans les affaires publiques; inculpé d’avoir coopéré à la mutilation des Hermès, il échappa au châtiment par l’infamie de dénoncer ses complices. Isée resta, au contraire , étranger aux débats politiques, se bornant à enseigner et à défend: : des causes privées (1).

Lycurgue conseilla au, Athéniens de faire la guerre à Alexandre, qui sut lui pardonner; la violence de ses discours était telle que l'on disait qu’il les écrivait avec du sang et non avec de l’encre (2). Voici, en effet, ce qu’il disait en plaidant contre Léocrate : «Il « serait à désirer que ce qui n’a lieu pour aucun autre jugement « fût au moins ordonné par les lois dans les cas de félonie; je « veux dire que les juges fissent asseoir à leurs côtés leurs femmes « et leurs jeunes enfants. Ce serait là, à mon avis, un saint usage; « car il en résulterait qu'ayant sous les yeux tous ceux que « menaçait le danger, et se souvenant combien leur sort éveille « dans toutes les âmes de compassion et de douleur, ils s’arme- « raient contre le coupable d’une sévérité inflexible et au niveau « du crime, » Cest ainsi qu’il faisait appel à l'humanité, pour la rendre l’instrument de la plus détestable barbarie.

Certains rhéteurs se présentèrent comme prêts à traiter sans préparation le premier sujet venu ; d’autres enseignaient à soutetenir le pour et le contre. Antiphon de Rhamnonte avait écrit sur sa porte : Jci l’on console les malheureux, car on donne de l'esprit à ceux qui n’en ont pas, Tandis que les premiers. orateurs parlaient

quelle chose avaient-ils de celles qu'il ne convient pas d’avoir ? Eineïv Suvatunv & Bobo, Bouaaiunv dë & Get ; Puissé-je dire ce que je veux, et vouloir ce qui convient, etc.

(1) WesrenmanN, Geschichte der Beredsamkeit, V, 1.

VansPpAAN, De Antiphonte oratore attico. 1765.

Dayanper, De Antiphontis vita et scriptis. 1838.

(2) Et Cicéron : Usque ad sanguinemimitari solet odium aut levium Græcorum aut immanium Barborum. Et il l'appelle accusator vehemens et molestus. Nous n'avons de lui que son admirable discours contre Léocrate et quelques fragments.

Démosthène et Eschine.

tranquillement et presque sans faire un mouvement (1), ceux-ci déclamaient , gesticulaient, pleuraient, riaient, se démenaient ; et le peuple d’applaudir.

Tous ne manquaient pas pourtant d’esprit et de cœur. T.ysias, qui dans le cours d’une vie très-agitée composa deux cent trente harangues, se montre exempt des antithèses et des pointes, jeu perpétuel de ses confrères ; il est même souvent réfléchi et concis (2). Il mérita d’être persécuté par les trente tyrans, et s’en vengea en aidant de son or etdeson bras ceux qui les chassèrent. Isocrate donna aux règles de l’éloquence leur dernière perfection ; il sut employer avec noblesse une langue des plus harmonieuses, combina les périodes, rechercha le rhythme et la cadence; mais, tendant plus à se faire admirer qu’à réussir, il perdait de la force et du mouvement. Plus travaillé qu’inspiré, s’amusant à chercher des rapportsentre les mots , il n’apercevait pas les rapports qui existaient entre les choses, et ses antithèses continuelles ne laissent jamais trouver en lui ce naturel où l’esprit se complaît. Il passa dix années à faire son fameux Panégyrique d'Athènes. Oui, il est des hommes d'une nature si perverse, dit-il dans l’exorde de l’Éloge d’Évagoras, qu’ils écoutent avec moins de déplaisir les louanges de gens qu'ils connaissent à peine de nom, que de ceux qui les ont comblés de bienfaits. La vraie cause d'une injustice aussi criante, c'est l'envie, qui ne produisit jamais d'autre bien que de faire du mal à l’envieux. La nature humaine n’a donc pas changé. Néanmoins , quand parfois le généreux Isocrate abandonne l’école, il sait avoir de l’énergie et de la chaleur ; il se faisait aimer par son caractère constamment doux et vertueux. Nous rappellerons à sa gloire qu’il fut le maître de Démosthène; qu’il osa seul prendre la défense de l’accusé Théramène; que, lors du meurtre juridique de Socrate, il se montra vêtu de deuil ; qu’il s’employa vivement pour tourner contre la Perse toute l’ardeur guerrière de Philippe, et qu'ayant appris sa victoire à Chéronée, il ne voulut pas survivre à la liberté de la Grèce.

« Lorsque je lis quelque discours d’Isocrate , dit Denys d’Hali- « carnasse, mon esprit se calme et s’affermit comme à deschants

(1) « Athéniens, quelle n’était pas la décence des anciens orateurs, de Périclès, de Thén:istocle, d’Aristide ! On nous parle, de nos jours, la main étendue : cet usage, ils auraient craint de le suivre : ils y auraient trouvé de l’audace (6pxot rt). » ESCHINE contre Timarque.

(2) 11 finit ainsi son discours contre Ératosthène : "Axnuôats, éwpäxate, nemôv- Ouve, Éxere’ dixdbets.

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