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CHAPITRE XVI

Rien ne facilite davantage l'intelligence complète du beau en Grèce que l'étude des monuments figurés , où l’on voit apparaître , bien mieux qu’à la simple lecture, cé sentiment esthétique, si juste et si parfait, qui nous fait pardonner aux Grecs d’avoir appelé barbares les autres nations. Le symbole, dans lequel Part oriental resta étouffé , fit place en Grèce à la réalité, à l’imitation franche, naturelle, simple , etempte de la confusion et des enveloppes mystiques du style de l’Orient; tous les éléments hétérogènes furent exclus pour réunir dans un ensemble harmonique les seuls éléments homogènes , en assignant à chaque genre les limites naturelles dans lesquelles doivent se déployer les différents styles. De là, cette noble simplicité des ouvrages grecs, à la fois éloquente et limpide, parce que tout y est combiné pour exprimer dans une juste proportion ce qu'exige le sentiment. Les Orientaux manquèrent de règle et de mesure ; chez eux l’image de la Divinité dut exprimer toutes les idées que l’on en concevait, tous

(1) PausANIAS, E, 43,

(2) Voy. Hunt, Die Géschichte der bildeñden Kunste bei den Alten, Berlin, 1836 ; Heyne, Opuscula academica, tom. V, où il donne la chronologie des ditférents ouvrages grecs ; J. WiNGKELMANN, Histoire de l'art chez les anciens (allemand), Dresde, 1764. Cet excellent ouvrage a été traduit en français par Jansen, 1794-;803, 3 vol. in-4°,

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GRÈCÉ. — BEAUX-ARTS. 331

les aspects qui pouvaient s’offrir à une mythologie fantastique et favoriser la méditation sur linfini; car lPinfini était pour eux l’unique sujet digne des pensées religieuses, et dès lors ils s’efforçaient d'arriver à l’immensité sublime de l’Être premier, soit par la parole , en composant des litanies sans fin, soit par l’art, en accumulant les symboles et les attributs. Ils faisaient, en conséquence, les dieux gigantesques, hermaphrodites , leur donnaient un nombre extraordinaire de bras, de têtes et de mamelles, et mettaient dans leurs mains les ordres superposés de la création ; comme si, dans leur impuissant désir de représenter la Divinité tout entière, ils eussent voulu avertir le croyant que la pure intelligence peut seule sonder ses abîmes.

Les premières œuvres, pélasgiques peut-être, dont il ait été gardé souvenir en Occident tenaïent de cette origine ; la Diane d’Éphèse, aux nombreuses mamelles, à moîtié enveloppée de bandelettes, la Vénus barbue d’Amathonte, le Janus italien aux quatre visages, le Jupiter Patroos de Larisse, aux trois yeux (1), les

Hermès eux-mêmes semés en tous lieux, la fable des Titans aux

cent bras et du Chien à trois têtes, paraissent venir de la même source. Mais, en passant chez un peuple qui avait le sentiment du beau assez vif pour le faire révérer à l’égal de la vertu, ces monstruosités durent céder la place à la représentation de la belle nature. Les habitants d’Égeste, en Sicile, élevèrent un temple à Philippe de Crotone, à cause de sa beauté (2). Phryné fut absoute par ses juges, parce qu’elle était belle. Il y avait à Sparte, à Lesbos, chez les Parrhasiens, des concours où les femmes disputaient le prix de la beauté; l’Arcadien Cypsélus en institua dans l’Élide pour la beauté des hommes (3). Ce n’était pas un des moindres plaisirs des jeux qu: d’admirer les formes nues et les poses des athlètes, modifications d’un art toujours vivant : il fallait, pour certains ministères religieux, avoir reçu les dons de la beauté; les courtisanes appliquaient tous leurs su:ns à être belles et à se montrer dans tous leurs charmes. L'histoire a conservé le souvenir des hommes et des femmes qui réunirent le plus de perfections physiques, et Simonide faisait consister le bonheur dans la santé, la beauté, une fortune honnête etle contentement avec ses amis (4).

Les Grecs n’étaient pas sensibles au beau matériel seulement,

(1) Pausanias, Corinth., 1, 24,

(2) Hénônore, V, 47. Ce temple était une sorte de chapelle funéraire, #pwiov.

(3) ATuÉNÉE, XHI, 6, page 609.

(4) Patron Gorgias 7 : “Fyvaiveuv pèv pratov, ro Ôè sbrapoy add yavéa bn, tof Toy 08 T0 mAovteiv 4Ü0A WE,

Arts primitifs des Grecs.

Causés du progrès de l'art en Grèce.

Sens esthétique,

mais encore au beau idéal. On sait de quels applaudissements unanimes un peuple entier saluait le récit d’Hérodote, les poésies de Pindare et de Corinne. Durant la guerre de Sicile (1), les Syracusains égorgaient sans pitié les prisonniers athéniens ; mais, lorsqu’ils entendirent déclamer des vers d’Euripide, ils détachèrent leurs chaînes, leur donnèrent l’hospitalité et Les renvoyèrent sains et saufs dans leur patrie. La haine et la jalousie voulaient détruire Athènes, et les vainqueurs assistaient avec une joie insultante et féroce à la représentation d’une tragédie d’Euripide; mais, lorsque le chœur se tourne vers Électreen lui disant : Nous venons, 6 Jille d'Agamemnon, dans ta cabane humble et désolée, tous comparent de telles misères à celles d'Athènes, versent des larmes et lui pardonnent (2). Une nation capable de sentir le beau à un si haut degré ne devait-elle pas porter les arts à leur perfection?

La religion elle-même les fomentait, en représentant les dieux avec la tigure et les passions humaines, ennoblies au point le plus élevé, et en imposant, comme œuvre de piété, l’accomplissement de belles choses; aussi les temples furent-ils bientôt moins des lieux de dévotion que des monuments artistiques et des musées

nationaux.

Joignez à cela l'esprit de liberté qui, réuni au sentiment du beau, rendit le caractère grec le plus poétique et le plus original, et vous comprendrez l'artiste qui, soumis à des règles sans en être l’esclave, libre exécuteur äe ce qu’il a librement conçu, sait élever l’art mécanique au niveau de la puissance de l’imagination.

Les applaudissements des citoyens et les récompenses populaires, souvent splendides, étaient autant d’aiguillons pour les beaux-arts; car les grands artistes travaillèrent pour le peuple avant de mettre leurs talents au service des particuliers. Au temps de Phidias, des concours pour la peinture furent institués à Delphes, à Corinthe (3) et ailleurs ; les beaux-arts, en contribuant à policer et à perfectionner l'humanité, avaient prouvé qu'ils étaient dignes de lattention du gouvernement et de celle des lois (4).

Un grand nombre de travaux étaient en outre commandés aux

(1) Pzuranque, Nicias, XXIX.

(2) XÉNornon, Hell. VI, 2.

(3) Pune, HE, b.

(4) Une singulière loi des Thébains punissait d’une amende les peintres et les sculpteurs qui ne réussissaient pas bien (Pausaxias). Les Éphésiens en avaient une qui condamnait l'architecte d’un édifice public dont la dépense excédait d’un quart

le devis qu'il on avait fait, à le terminer à ses frais (ViTRUYE).

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artistes ; car, sans parler de ceux dont ils étaient chargés pour l'État, et dont nous avons vu un exemple remarquable au temps de Périclès, tout citoyen pouvait déposer dans le temple une statue de quelque matière qu’elle fût, avec la certitude qu’elle y resterait toujours. Aussi les images d’une foule de personnes s’y trouvaient-elles accumulées : on voyait, entre autres, à Delphes celle du rhéteur Gorgias, érigée en son honneur par la gratitude des Grecs ; celle de Phryné, qu’elle avait fait faire du produit de ses amours ; celle que la reconnaissance de Crésus avait consacrée à une esclave lydienne qui l’avait préservé du poison. Les alentours des temples étaient remplis de statues, surtout d’athlètes. Athènes en avait peuplé l’Acropole, le Céramique, le Prytanée, l’Agora, ses théâtres, ses rues; elle en érigea trois cent soixante au seul Démétrins de Phalère. Les habitants des îles de Lipari placèrent dans Delphes autant de statues qu’ils avaient pris de navires aux Étrusques. Les Ambraciotes en érigèrent une à un âne dont les braiments leur avaient découvert une embuscade des Molosses, et le récit de Pausanias, à qui nous empruntons ces particularités, est en grande partie l’histoire des statues grecqu: Pline nous apprend que Rhodes possédait trois mille statu ::e ses sculptures et ses tableaux dépassaient en valeur ct ue toute la Grèce ensemble, et qu’il sortait jusqu’à quinze cents statues par an d’un seul atelier.

Les beaux-arts, secondés par des circonstances si favorables, avaient déjà fait de grands progrès dans la Grèce asiatique. L’admirable race qui habitait l’Ionie possédait des modèles d’une beauté sans égale ; aussi les statues, dépouillées bientôt des ajustements et des pierreries dont les chargaient l’Inde et l'Égypte , s’offrirent-elles dans leur nudité. Là furent inventés les deux ordres ionique et dorique : le premier, élégant et flexible, ornait de ses volutes les temples de Vénus et d’Apollon,et tout ce qui demandait de la grâce ; l’autre, simple et sévère, aux lignes en relief, était en usage pour le culte de divinités plus graves (1).

(1) Le Napolitain Carelli (Dissertazione esegetica intorno a l'origine ed al sistema della sacra architettura presso à Greci, Naples, 1831) cherche à démontrer que la première forme architectonique a été le tombeau érigé aux grands hommes, comme le temple de Thésée, l'Érechthéon de l’Acropole, etc. ; l'ordre ionique paraît avoir eu réellement une origine funéraire. Massif, peu élevé, avec ses colonnes ayant à peine quatre diamètres inférieurs de hauteur, et leur cône tronqué comme celles de Pæstum, l’ordre dorique est le plus ancien et semble indiquer une origine égyptienne. Du temps de Périclès, les colonnes s’élevèrent jusqu'à cinq diamètres et demi ; celles des Propylées en ont près de six ; la proportion augmenta par la suite, Le tombeau de Beni-Hassan en Égypte offre sur-

Ordres ionique et dorique,

L'ordre dorique est le véritable type régulateur de l’architecture, mais non certes en le renfermant dans les règles de Vitruve, ou tel qu’à la renaissance du goût classique dans les beaux-arts, il a été fayonné sur les modèles altérés des Romains. Tandis que les proportions architectoniques sont capricieuses dans l’Inde et en Égypte, les Grecs seuls savent les rendre régulières, harmoniqu°5, sagement imitatives, en déterminant les ordres, c’est-à-dire les rapports entre les formes, les proportions, les ornements des édifices et les qualités que l’architecture peut rendre sensibles ; de telle sorte que, une seule partie d’un édifice étant découverte, on peut le reconstruire en totalité, de même que Cuvier, à l’inspection d’une mâchoire ou d’une omoplate, reformait les animaux antédiluviens.

Les règles n’étaient pourtant pas tyranniques; car, jusqu’à présent, on n’a pas trouvé. une correspondance.exacte entre deux édifices : l'artiste grec a toujours la liberté d’ajouter ou d’ôter ce je

‘ne sais quoi, ce rien dont aucun maître ne donne la définition, et qui est le complément du beau. Le développement des lignes horizontales était pour les architectes l’objet d’une étude particulière, sans apporter le même soin à les mettre en rapport avec les lignes perpendiculaires. A leurs yeux, l’effet de la perspective passait avant la régularité géométrique; aussi y avait-il telle partie que, le compas à la main, on aurait déclaré porter à faux, mais qui n’en contribuait pas moins à l’harmonie de l’ensemble : en somme, la beauté s’unit toujours à la liberté,

Il n’est point d’études historiques qui puissent découvrir les premiers inventeurs dans les arts divers; ceux dont Pline fait mention paraissent des êtres imaginaires, créés par suite de lhabitude grecque de façonner l’histoire sur les étymologies, et les étymologies sur l’histoire. Selon lui, deux frères, Euryale (spacieux) et Hyperbius (vivant en haut) inventèrent les briques et la maçonnerie ; Dokius (ciment), fils de Cœlus (caverne), trouva la chaux, dont le nid des hirondelles lui donna l’idée ; Cinyras (agitation du feu), fils d’Agriopé (sauvage), enseigna la fabrication des tuilesetla fusion des métaux ; Thrason (kardi) introduisit l'usage des remparts, et les Cyclopes (cercle) celui des tours. I] paraît que ce Dédale, sujet de tant de fables, s’instruisit à l’écnle des Égyptiens, puisqu'il aurait bâti à Memphis le portique d’un

tout, dans les colonnes et dans le style, une grande ressemblance avec l'architecture dorique des temples de Thésée et de Minerve à Athènes, de Neptune à Pæstum et à Agrigente, Voy. Description de l'Égypte ancienne, t. 11.

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temple, et construit le labyrinthe de Crète d’après celui d’Égypte. F' sculptait dans le bois ses statues, auxquelles, malgré leur grossièreté, Pausanias trouvait quelque chose de divin (1), dé même qu'aujourd'hui certaines vieilles images nous inspirent un sentiment de dévotion, que nous n’éprouvons pas à l'aspect d’ouvrages plus modernes et plus parfaits. Le nom de Dédale devint un type; on lui fit honneur des découvertes les plus disparates, comme les voiles, la scie, la hache, l’équerre, la tarière et même la colle de poisson; on lui attribua aussi grand nombre de statues et d’édifices, tant en Grèce qu’en Sicile, où il se seraitréfugié près du roi Cocalus.

On peut donc le mettre au nombre des personnages fabuleux ; nous n’avons guère plus de certitude à l’égard de Trophonius et d’Agamède, tous deux Béotiens , qui, quatorze siècles avant J. C., élevèrent à Apollon le temple de Lébadée, en Béotie, et celui de Delphes , devenu plus fameux. Ayant demandé au dieu , en récompense, la chose la plus désirable pour l’homme, on les trouva morts le lendemain matin. Pausanias raconte , au contraire, qu’ils construisirent dans Lébadée le trésor d'Hyriée, de manière à pouvoir écarter quelques pierres disposées à cet effet, afin d’y pénétrer et de voler à leur gré. Hyriée tendit un piége où se prit Agamède, et, pour le soustraire à l’infamie, Trophonius lui trancha la tête ; mais il fut lui-même englouti dans la terre , qui s’ouvrit sons ses pieds , et forma cet antre de Trophonius dont les oracles devinrent célèbres.

Les édifices qui passent pour les plus anciens de la Grèce sont les murs de Tirynthe , que Pausanias croit un débris de constructions cyclopéennes, de même que la porte des Lions à Mycènes; cependant la fondation d’Argos fut antérieure à la venue des Cyclopes , placée au temps de Prœtus , 160 ans après Abraham. Lycosure , sur le mont Lycée, en Arcadie, était regardée comme la première ville que le soleil eût éclairée, et Pausanias dit qu’elle servit demodèle pour la construction des autres.

Le même écrivain parle aussi avec admiration du trésor de Minyas, dans Orchomène, et se plaint de ce qu’on admire des curiosités étrangères, sans songer à cet édifice, l’un des plus somptueux du monde, ni aux murs de Tirynthe.

Le temple de Délos fut commencé par Érisichthon, fils de Cécrops, et orné d’un autel merveilleux, tout en cornes d'animaux, se soutenant, sans aucun lien, par leur seul entrelacement. Hermo-

(1) Pausantas, VIL.

Dédale,

Ordre corin-

gène d’Alabanda, en Carie, que Vitruve appelle le père de la belle architecture, et dont les traités ‘aient lus encore du temps d’Auguste, construisit à Téos le temple de Bacchus, d'ordre ionique et monoptère , et un autre semblable, consacré à Diane, dans la ville de Magnésie , avec un portique pseudo-diptère de son invention. Réchus érigea dans Samos , sa patrie, le temple dorique de Junon des Argonautes,qui, dans la suite , fut détruit par les Perses; on le donne pour l'inventeur de la règle, du niveau, du tour et de la clef, Eupalinus de Mégare construisit, dans la même île de Samos , un aqueduc en perçant la montagne (1). Ctésiphon de Crète fit édifier le temple de Diane à Éphèse; on montait dix marches (2) pour arriver au pe. tique, d’ordreionien. Ce derniertemple, ceux d’Apollon à Milet, de Cérès à Éleusis, de Jupiter Olympiem à Athènes, étaient les plus renommés pour la beauté du marbre. Le Spartiate Gitiadas, poëte et sculpteur, qui vivait avant la guerre de Messénie, en avait érigé un dans sa patrie , et l’avait couvert en cuivre (3). Mais trop d'incertitude environne ces anciens noms pour s'arrêter à les mentionner tous; mieux vaut se borner à dire que des écoles célèbres furent établies, principalement à Égine, à Sicyone et à Corinthe.

Cette dernière ville a la gloire d’avoir donné son nom à un ordre qui , plus léger et plus élézant que les deux autres, est généralelement réservé aux édifices où doit se déployer la magnificence. On raconte qu'une jeune fille étant morte , sa mère vint déposer pieusement sur sa tombe une corbeille remplie des fruits qu’elle aimait et recouverte d’une tuile (4). La corbeille se trouva par hasard placée sur un petit buisson d’acanthe, qui', continuant à croître, l’enveloppa de ses feuilles ; il en résulta une disposition si élégante que Callimaque, l'ayant vue , la dessina , et en forma le chapiteau de l’ordre corinthien (5).

Les métopes du temple de Thésée , à Athènes, étaient considérées comme les plus anciens débris d'architecture , quand on découvrit les antiquités d’Égine, autrefois l’émule de la patrie de Périclès ; c’est à ses deux temples de Vénus et de Jupiter Philellénien , dont les frontons ont été enlevés, qu’appartenaient les sculptures qui font l’ornement du musée de Munich. Si nous en croyons Pausanias, le Panhellénium compterait trente et un siècles

(1) Vitruve n'avait pas encore décidé qu'elles devaient être en nombre impair. (2) Hénonore, III, 60.

(3) Xadxiotxos. Voy. PAUSANIAS, TT, 17.

(4) Virnuve, IV, 1, 9.

(5) VirRuve, IV, 1,9.

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De précieuses statues en furent encore tirées en 1811; mais, tout dépouillé qu’il est de ses trésors, ce * ple ne cesse pas d’inspirer l’admiration : vingt-trois de ses cuionnes, qui sont encore debout, ont de vingt à vingt-deux pieds de hauteur, sur trois pieds sept pouces de diamètre, décroissant jusqu’à deux pieds six pouces; il est telle de ses architraves renversées dont la longueur n’est pas moindre de quinze pisds. Le voyageur, assis sur ces ruines majestueuses, voit, à peu de distance, la ville moderne, devant lui la mer avec Salamine, Athènes et la côte de l’Attique jusqu’au cap Sunium. S'il se complaît au faible souffle de vie qui ranime cette île désolée, de quel sentiment devait être exalté celui qui, dans les beaux jours de la Grèce, faisait voile des bords sacrés de Délos vers Athènes et Corinthe! Il voyait passer successivement sous ses yeux, à droite , le temple de Minerve, s’élevant du cap Sunium ; à gauche, celui de Jupiter Panhellénien ; en face, Athènes avec son sublime Parthénon, ses Propylées , sa Pallas promachos, et une infinité d’édifices resplendissants de beauté, tant dans la ville que dans ses deux ports : puis encore, à sa gauche , le temple de Vénus Éginète; à sa droite, Salamine, et enfin, devant lui, l’isthme d’où Corinthe domine sur les deux mers, couronnée de temples et de palais.

Dès 1823 William Gell avait pensé que Fon pourrait trouver à Sélinonte des ouvrages plus anciens que ceux des Grecs; en effet, Angel et Harris y découvrirent les trois fameux temples qui sont antérieurs de cinquante ans à ceux d’Égine , et de cent cinquante ans aux métopes du temple de Thésée. Les savants virent avec intérêt que l’art s’y développait selon l’immuable forme égyptienne, tout en conservant un caractère dorique différent et peut-être indépendant de celui de l’Attique, comme aussi du style des vases à fonds noirs; ces édifices marquent le point d’où le génie grec partit paur s'élever jusqu’à la libre manière des sculptures d’Olympie (1).

Pisistrate fonda le temple de Jupiter Olympien à Athènes , continué quatre cents ans après par Persée de Macédoine et terminé seulement sous Adrien ; on y comptait cent vingt colonnes de soixante pieds de hauteur sur six et demi de diamètre.

(1) Voy. Senna pt Fasco, Le antichilà della Sicilia esposte ed illustrale (Paierme, 1834), et les discussions engagées à ce sujet avec MM. Hiltoi let Zanth. ASP, UNIV, — Ts 2

L'art prit en Grèce un plus vaste essor après la guerre médique; et, comme si les Perses n’avaient détruit les temples que pour fournir l’occasion d’en élever de plus beaux, on les vit se multiplier à Pinfini ,non pas $pacieux et gigantesques comme ceux des Indiens ét des Égyptiens, mais plus parfaits. Leur enceinté (tepév) comprenait les habitations des prêtres et le terrain appartenant au dieu; la salle, en carré long (vas), était parfois précédée d’une cour avec son portique ou colonnade, comme dans les temples d’Isis à Pompéi, de Sérapis à Pouzzoles, et de Jupiter Olympien à Athènes. Le peuple se réunissait sous le portique qui entourait la salle , attendu que l’accès du temple n’était permis qu'aux prêtres; l’ensemble était entouré d’une cour, dont l'enceinte (rep{6okoc), formée d’autels, de statues, de chapelles , la séparait des autres terrains sacrés. La porte principale s’ouvrait à l’occident ; le pronaos était formé de quatre, six, huit ou dix colonnes, dont le nombre était double et impair sur les côtés. Les murailles, à l’intérieur, élaient couvertes de peintures représentant les mythes relatifs au dieu ; les offrandes des dévots étaient déposées dans le trésor du temple, ainsi que les dépouilles de l’ennemi, et parfois aussi les deniers publics.

Le nombre des artistes qui florissaient à l’époque de Périclès est vraiment étonnant (1) ; il est encore plus étonnant qu’il ait été possible d’achever sous son administration tant d’édifices dans lesquels la solidité ne le cédait pas à l'élégance , puisque quelquesuns ont pu échapper aux injures des siècles , à l'ignorance des barbares, aux déprédations des savants. Périclès agrandit le Pirée, afin d’y placer les hommes de mer, et fit bâtir une grande quantité d’édifices autour du port. Le Parthénon, qui dominait Athènes, fut construit par Ictinus et Callicrate en marbre blanc pentélique. Admirable par son élégante simplicité dorique , orné de magnifiques sculptures , il s'élevait de soixante-neuf pieds sur deux cent vingt-cinq de longueur et cent de largeur (2) ; il avait un por-

(1) Phidias et son école ; Alcamène et Agoracrite, sculpteurs ; puis Polyclète, Phradmon, Gorgias, Callon, Myron, Parélius, Pythagore de Rhégium. De l’école de Polyclète sortirent les sculpteurs Alexis de Sicyone, Asopodore d’Argos, Aristide, Phrynon, Dinon, Athénodore, Damias : plus tard, Lycius fils de Myron, Antiphane d’Argos, Cantharus de Sicyone, Cléon, Mys, Acragas, graveurs en pierres; Chorèbe, Mnésiclès, Xénociès, Métagène , Callicrate, Ictinus , Carpion, architectes ; Myrmécide, sculpteur en ivoire; Polygnote de Thasos, Micon d’Athènes, Démophile, Néséas, Gorgasus, Timarète, Aglaophon de Thasos, Céphisiodore, Phryllus, Événor, Pauson de Colophon, peintres; ensuite Nicanor et Arcésilas de Paros, Lysippe d’Égine, Briétès ou Bryès deSyracuse. Voy. le Catologus artificum de Sizuic; Dresde, 1827.

(2) C'est-à-dire un plèthre, ou la sixième partie du stade , égale à 30 mètres

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tique double à châcune de ses deux façades , et simple sur .es côtés. Le temps et les Turcs l’avaient respecté; mais, lors du siége d'Athènes 'en 1687, l'artillerie de Morosini mit le feu au magasin à poudre et le fit sauter (1). Ses débris devinrent, en 1801, la proie de lord Elgin, qui, diplomatiquement vandale, obtint du gouvernement turc d’enlever pierres, statues, inscriptions. Il y dépensa 1,480,000 francs , et transporta à Londres ces trésors de l’art que le gouvernement anglais acheta dans la même année (1816) où l’on forçait la France vaincue de restituer aux autres pays les monuments que la victoire lui avait acquis.

En 1829, la Commission scientifique française (2) découvrit le temple dorique de Jupiter à Olympie, d’une longueur de deux cent cinq pieds sur quatre-vingt-treize de largeur, et entouré intérieurement de colonnes de soixante-huit pieds d’élévation, le tout on pierres du pays, recouvertes de marbre taillé en forme de tuiles plates. Les précieuses sculptures que l’on y trouva, contemporaines de celles du Parthénon , sans en avoir la roideur systématique, furent transportées à Paris. Les anciens considéraient cet édifie comme vraiment digne de la Divinité (3). Grâce à ces recherches et à l'ouvrage de Stuart et Revett, recueil de modèles de larchitecture grecque des plus beaux jours de Périclès, il a fallu renoncer aux préjugés, déjà vieux de deux siècies, sur le caractère réel des ordres vraiment helléniques, et du dorique en particulier ; en outre, on a cessé de regarder comme de mauvais goût la peinture des monuments, puisque, dans la plupart de ceux de l'antiquité, sinon dans tous, on avait employé la couleur (4).

Il est à remarquer que les architectes avaient coutume de décrire leurs édifices, afin de justifier les motifs de leur plan. Ainsi Satyrus et Phytée rédigèrent un mémuire au sujet du mausolée érigé par eux dans Halicarnasse. Ce monument avait quatre cent onze pieds

817 millimètres. Or, comme la longueur était de 69 mètres 338 millimètres , il y avait entre la largeur et la longueur le rapport de 4 à 9.

(1) Par un très-grand bonheur, le voyageur Carey avais dessiné le Parthénon trente et un ans avant le bombardement.

(2) La régence de Morée lui adjugea tous les objets d’antiquité qu'elle pourrait découvrir. Voyez l'ouvrage intitulé : £xpédition scientifique de Morée, publié par ordre du gouvernement par MM. Bory de Saint-Vincent et Blouêt, chez Firmin Didot.

(3) Hæc domus est Jove digna : queri ne possit Olympus, Si Pater huc domibus migret ab ætheriis.

(Anthologie, IV, 20, 1.)

(4) Par exemple, la salle du Panhellénium est peinte en rouge, le tympan en bieu, l’architrave en jaune et vert, les triglyphes en azur”.

de tour; un de ses côtés était orné de sculptures par Scopas, un V autre par Timothée, les autres par Leucarès et Briaxis. Au-dessus t s'élevait une pyramide de vingt-quatre degrés, dont le sommet ti portait un char traînépar quatre chevaux de front; une grande | place, décorée de temples et de palais, lui servait d'encadrement. c

L'architecture ne créait pas seulement ses merveilles en l’hon- | neur de la Divinité, mais elle embellissait encore le Prytanée, où lc l’on gardait les lois de Solon; le portique du Pœcile, consacré au d souvenir des héros dont le sang avait coulé pour la patrie ; le Pnyx, | A uù se tenaient les assemblées populaires, et les théâtres, dont sé subsistent encore de merveilleux restes, surtout à Sicyone (1). | q Périclès traça le plan de l’Odéon, qui servait pour l'essai des co- n médies et des tragédies nouvelles, sans musique ni décorations; tr car aucune pièce ne pouvait être jouée sur le théâtre avant d’avoir fe obtenu l’approbation des juges (2). Celui d'Athènes avait des siéges qi en marbre, et le toit, disposé comme la tente de Darius, était P. soutenu par les mâts pris aux navires des Perses. Les Propylées, e ou entrées de la citadelle, construits par Mnésiclès, en marbre d’

blanc et d’ordre ionique, ont été aussi brisés et mutilés de nos jours par les Anglais.

De même que la littérature hellénique est moins servile que les pédants aiment à le répéter, ainsi Parchitecture se montre plus : libre et plus variée qu’on ne le croit généralement. Tantôt, pour adapter les ornements à l’édifice , elle mettait la lyre, le trépied, les griffons sur le temple de Téos dans l’Asie Mineure, la persunnification d’un vent sur chacune des huit façades de la tour des

(1) M. Texier, dans son voyage à travers l'Asie Mineure, de Tarse à Trébizonde, a découvert encore un théâtre entier à Aspende, ville de la Pamphylie; la suène est décorée de deux rangs de colonnes, d'ordre ionique et corinthien. Le rang inférieur en a douze de front en marbre; la corniche y est parfaitement sculptée, et offre dans l’ornement des têtes de viclimes entourées de guirlandes ; des niches ornées de frontons sculptés avec délicatesse et bien conservées sont pratiquées dans les entre-colonnements. Cinq portes , jadis garnies de tambours, donnent entrée de la salle des mimes sur la scène. Le rang supérieur est appuyé sur des piédestaux très-bas, et chaque paire de colonnes est surmontée d’un fronton, Celui du milieu est orné dans le tympan d’une statue de femme nue tenant des feuillages, dont la pose est gracieuse. La scène était couverte d’un toit en bois dont la pente incline versla muraille, Le mur de la scène , qui subsiste encore, était rempli de peintures et incrusté de marbres. La scène était aussi en bois, et s’étendait jusqu'aux deux vomitoires latéraux. Deux grandes portes de côté donnent accès dans les galeries intérieures , dont les parois sont chargées d’inscriptions. On y voit que cet édifice fut construit par suite d’un legs d’Aulus Curtius Crispinus, et que Zénon en fut l’architecte. à

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vents à Athènes, la lutte des Amazones dans le temple de la Victoire sur l’Acropolis, celle des Lapithes dans les métopes du temple de Thésée, la théorie des Panathénaïques sur la frise de la salle de Minerve; d’autres fois elle viola les règles des ordres, comme dans le vestibule d’un monument athénien, où le chapiteau est entouré de feuilles aquatiques; tantôt elle remplaça des colonnes et des pilastres par des hommes et des aïimaux, comme dans le Pandrosium d’Athènes, dans le toit du Jupiter Olympien à Agrigente. Enfin la colonne, type et mesure des ordres, ne conserva point des limites infranchissables; car il y avait toujours quelque chose de plus ou de moins, qu’aucune règle ne détermine, mais que le génie sait propre à l’effet. Le système même de Vitruve, qui déduit de l’homme la proportion du dorique, de la femme celle de lionique, de la jeune fille celle du corinthien, quelle valeur aurait-il dans Pexécution, si les proportions, dont Apollon du Belvédère et l'Hercule Farnèse nous offrent un exemple admiré, varient tant dons les hommes vivantset les chefsd'œuvre?

L’inflexibilité n’est pas le propre du génie, et d’ailleurs elle répugnait au caractère grec ; aussi ne trouve-t-on pas deux édifices où les règles soient rigoureusement observées : dans la salle du Parthénon , les triglyphes manquent à la frise, bien que dorique; dans le portique d’Érechthée, la corniche, quoique ionique, n’a pas de dentelures; dans le monument choragique de Lysimaque , le chapiteau est dépourvu de caulicoles, bien qu’on le rega:de comme un parfait modèle de lordra corinthien. Les ordres sont mèlés dans le tombeau de Hiéron à Agrigente, et le dorique du Neptune de Corinthe diffère beaucoup de celui de la Junon de Némée. Parfois on renflait les colonnes à une certaine hauteur pour dissimuler l'effet d’un raccourci excessif; dans un portique , on fit tant soit peu plus grosses celles qui étaient destinées à voir legrand jour, parce que la lumière semblait les amincir. Les artistes ne souffraient donc pas que des lois arbitraires entravassent l’heureuse disposition qui les poussait à choisir ce point indéfinissable au delà et en deçà duquel le beau cesse.

La sculpture et la peinture se perfectionnèrent en même temps que l’architecture. On peut leur assigner quatre époques correspondantes aux quatre styles (1) : dans la première , antérieure à

(*) Cette distinction est de Winckelmann ( Histoire de l'Art, liv. VII), qui voudrait faire admettre que la plus grande splendeur des arts est toujours cont

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Ile époque.

Phidias, l’art tient encore de l'Orient, et sait mieux orner et décorer qu’atteindre le beau véritable ; aussi les formes pèchent-elles par la trivialité et la grossièreté, tandis que les ornements sont d’une extrême délicatesse. On cite somme appartenant à cette époque, outre quelques statues de divinités et les armes des héros troyens mentionnées par Homère, un combat d’Hercule et d'Antiope, groupe en bronze du Crétois Aristoclès ; le fameux coffre de Cypsélus , en bois de cèdre, avec des figures en or et en ivoire; les ouvrages de Dipène, Scyllis, Bupale, Antherme , Bathyclès, Théodore et Rhœcus, de l’île de Samos, Glaucus, de Chios; les statues de bois, érigées aux vainqueurs des jeux Olympiques, et les basreliefs d'Égine. Dodwell a trouvé dans un tombeau, à Corinthe, un vase de Sicyone, le plus antique qui existe ; il date à peu près de la cinquantième olympiade, et représente une chasse aux sangliers.

Le progrès de l’art amène le second style, qui embhellit la nature sans la trahir; alors naissent les merveilles de Phidias, de Polyclète, de Scopas, d’Alcamène, de Myron, qui, mariant le sublime à la beauté, se permettent des hardiesses où l’œil du vulgaire croit voir des duretés. Les ouvrages les plus célèbres de Phidias furent les statues en bronze d’Apollon et de Diane, à Delphes ; de Minerve, à Platée ; de Némésis, à Marathon, mais surtout la Pallas Poliade, qui, du haut de l’Acropole d’Athènes , semblait protéger, de son large bouclier, la patrie des beaux-arts et des héros. Thucydide (1) estime à quarante talents (220,000 francs) les ornements d’or de cette statue, disposés de manière qu’on pouvait les détacher. Les Éléens, ayant voulu élever un temple à Jupiter Olympien avec le butin fait sur les Pisans, s’adressèrent, pour la statue du dieu, à Phidias, que les persécutions des Athéniens avaient forcé de se réfugier chez eux. Il la fit en or et en ivoire, assise sur un trône, avec une couronne d’olivier; elle tenait dans sa main droite une Victoire , aussi d’or et d'ivoire, avec la palme et la couronne : dans sa gauche était le sceptre, de plusieurs métaux, et surmonté de l’aigle ; sa chaussure était d’or, ainsi que son manteau, chargé de dessins et de fleurs. Quatre Victoiresformaient chacun des quatre pieds du trône, qui était orné de bas-reliefs et de peintures ; deux autres étaient placées en avant des jambes; des lions d’or servaient de marchepied ; les Heures et les Grâces l’embellissaient, et le soubassement était décoré de bas-reliefs (2).

(t) Liv. I, ch. 13.

(2) QUATREMÈRE DE Quincy a reconstruit ce Jupiter dans l'ouvrage intitulé : Le Jupiter Olympien ou l'art de la sculpture antique; Paris, 1814.

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Une statup dans laquelle sont réunis la ronde-bosse et le basrelief, la peinture et l’incrustation, des fleurs et des animaux, de l'or, des pierres précieuses, de livoire (1) et de lébène, n’est guère en rapport avec nos idées actuelles sur le beau artistique. Nous pouvons encore, moins comprendre comment, s’il faut en croire les écrivains, on frottait d'huile le pavé qui l’envirennait , afin de la préserver de l'humidité. Les anciens ne tarissent pas, au surplus, surles merveilles qu’ils racontent de ce chef-d'œuvre : les poëtes disaient que Phidias était monté au ciel pour contempler la majesté du père des dieux, et celui qui, venu des dernières, extrémités de la Grèce, pouvait le contempler un moment, s’estimait trop heureux,

Alcamène , élève de Phidius , sculpta le combat des Centaures et des Lapithes sur le temple de Jupiter en Élide, et fut vainqueur d’Agoracrite , dans l’exécution d’une Vénus. L'ouvrage le plus vanté de Polyclète est la statue colossale de Junon , à Argos, indépendamment du Doryphore et du Diadumène (2), dont le prenuer

(1) Le même Quatremère est parvenu à trouver la méthode pratiquée pour faire des statues en ivoire. On soit que les dents d’éléphant sont pleines au hout, creuses au tiers de leur longueur, de six à sept pieds aujourd’hui, ancien #0. it de neuf ou dix. On détachait la partie solide, de manière à en faire au:ant «ie morceaux cylindriques, que l’on aplatissait en les amollissant au moyen de la vapeur, et, selon Dioscoride, en les faisant bouillir avec de la racine de mandragore, ce qui les rendait malléables comme de la cire. On en formait ainsi des plaques pouvant avoir plus de deux pieds de superficie sur une épaisseur d’un à trois pouces.

On faisait d’abord le modèle de la statue en cire ou en terre glaise, de la dimension précise qu’elle devait avoir, et on la coulait ainsi en plâtre. On traçait ensuite sur le moule des lignes indiquant la forme et le nombre des morceaux à employer, en prenant soin que les jointures tombassent dans les endroits les moins visibles; cela fait, on coupait le plâtre avec une scie très-fine, en autant de morceaux, de manière à ce qu’ils pussent être rapprochés exactement.

On imitait alors sur l’ivoire chacun des fragments dont la statue devait se composer, ce qui se faisait à l’aide de petites scies, de râpes :i €? ciseaux pareils à ceux dont on se sert encore aujourd’hui, Cette préparatis: ;uvait être confiée à des praticiens, et l'artiste donnait ensuite la dernière main à l'ouvrage. Personne n’ignore, du reste, combien cette matière est facile à travailler, attendu qu’elle ne s’écaille pas comme le marbre, n’a pas de veines comme le bois, et que d’ailleurs on avait des procédés pour l’amollir. Ces fragments , collés ensuite sur des planchettes de bois, se réunissaient pour former la statue. Les joints étaient si bien ménagés, que l'œil pouvait à peine les distinguer de près, et qu’ils disparaissaient tout à fait à la distance d’où le plus souvent il fallait les regarder. Une charpente de fer soutenait la statue entière.

C'est par ces procédés que furent faits le Jupiter Olympien et la Minerve de Phidias, :

(2) Lucren, Philopseudes, 18 : Tôv Gradobpevov Tv zepadñv Th ratvle, Épyov ITokvx)eitou.

Ille époque,

fut appelé xévuv (a règle), à cause de ses admirables proportions. Il entreprit deux statues, l’une en secret, selon les règles de l'art et son propre génie ; l’autre publiquement, en se conformant aux avis des prétendus connaisseurs ; puis il les exposa à côté l’une de l’autre, en disant : Athéniens, voici mon ouvrage , et voici le vôtre. Il n’est pas besoin de dire laquelle des deux statues fut trouvée la meilleure.

Ctésilas rivalisa de talent avec Phidias et Polyclète. Pythagore de Rhégium fut le premier qui finit avec soin le chevelure, les veines etlesnerfs. On attribue avec quelque vraisemblance à Scopas la statue de Niobé , chef-d'œuvre de cette époque, qui nous est resté , et dans lequel l’expression de la douleur s’allie admirablement à l'idéal de la beauté. Myron travailla surtout en bronze; une génisse , vers laquelle accouraient les taureaux en mugjissant, et les veaux pour la teter, lui valut les plus grands éloges.

Praxitèle s’éloigna de ce style sublime et sévère, et c’està lui que commença l'époque du genre gracieux, si nous pouvons lui donner ce nom. Il parlait moins à l'imagination qu'aux sens, et ne se contentait de la beauté naturelle qu’autant qu’elle était agréable et attrayante. Le Céramique était rempli de ses ouvrages, et sa Vénus attirait à Gnide des admirateurs passionnés et sensuels. L’épigramme de l’Anthologie s'exprime pourtant ainsi (1) : « Passant, « situ contemples la Vénus de Gnide, tu diras : Le Phrygien était « un homme de goût ; mais si tu vois à Athènes Pallas la lance en « main, toute resplendissante de gloire, tu t’écrieras : Pâris n’é- « tait qu’un bouvier. »

Praxitèle donna un jour le chaix à la courtisane Phryné entre tous ses ouvrages de sculpture, 4 laissant libre d’en prendre un à son gré. Afin de découvrir quel était le meilleur, elle eut recours à la ruse ; au moment où Praxitèle était près d'elle, un esclave accourt lui annoncer que le feu a pris à son atelier : « Sauvez « l'Amour et le Satyre, » s’écrie l’artiste épouvanté. « Rassure- « toi, lui dit-elle en le caressant, c'était une épreuve de ma « façon, et je prendrai Amour. » L’artifice était plus fin que judicieux, car il ést rare qu’un auteur soit bon juge de ses propres ouvrages.

Le désir de transmettre leur nom à la postérité avec leurs ouvrages est naturel chez les artistes; mais, comme les statues étaient l’objet d’un culte, et qu’on y rattachait une idée de sainteté à laquelle la peinture ne participa jamais, il fut parfois dé-

(1) Anthologie, LV, 17 : "Agpoyevoÿc Ilagine, ur.

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fendu en Grèce d’y graver le nom du sculpteur. On ‘interdit à Phidias d'inscrire son nom aux pieds de sa statue de Minerve , et, en général, il y a peu de statues qui soient signées. Nous voyons , au contraire , qu’il était d’usage de mettre le nom de l'artiste sur les vases, sur les pierres dures et aussi sur les tableaux (1).

La peinture ne restait pas en arrière des autres arts. Une jeune fille faisait tristement ses adieux à son bien-aimé , qui devait partir le lendemain pour un long voyage, lorsque, remarquant l'ombre que sa figure projetait sur la muraille, elle prit un charbon du foyer et dessina son profil, ravie de pouvoir ainsi conserver près d’elle l’image de celui qu’elle allait pleurer absent. L'idée est

(1) L'inscription portaitle plus souvent : Un tel fit, ou bien: Œuvre d’un tel, ou même le nom seul : ’Am£é)Ans énolet. Acwydpouç Éoyov. Auainmov.

Quelquefois les inscriptions étaient en vers ; beaucoup de ces inscriptions sont des inventions des poëtes. En voici quelques-unes que nous a conservées l’Anthologic :

Sur la Niobé de Praxitèle. « De vivante que j'étais les dieux m’ont changée en marbre, etde marbre que j'étais Praxitèle m'a de nouveau rendue vivante, » ’Ex Cons ue, xrÀ.

Sur la vache de Myron. « Bouvier, fais paître ton troupeau loin d'ici, de peur qu'il n'emmène avec lui la vache de Myron. » Bouxode, tnv &yélav, TX.

« Si Myron n'avait attaché mes pieds à cette pierre, moi génisse, j'irais pattre avec les autres génisses. » Ei un pou oi, xtà.

Nous en connaissons d’autres encore, qui avaient été inscrites sur l'ouvrage même ; celles, par exemple, dans lesquelles Parrhasius faisait lui-même son éloge, et qui sont rapportées par Athénée, liv. XIE, page 543.

« Ce tableau est l'œuvre de Parrhasius, qui aima le plaisir et pratiqua la vertu; natif d'Éphèse , fils d'Événor, véritable enfant de la Grèce, le premier dans son art. » ‘A6poôlartos dvñp, KTA.

« Je trouverai des incrédules, mais je dirai pourtant que par mes mains l’art est parvenu au dernier degré de perfection ; le terme où je me suis arrêté ne saurait être dépassé; mais de la main des hommes il ne sort aucun ouvrage irréprochable. » Ei xai émiatæ, xt.

On lisait au bas d'un tableau dont Marcus Ludius avait orné le temple de Junon, à Ardée, cette inscription, que nous rapportons telle que nous la donne Gruter, regrettant de n’en pouvoir déterminer l'époque :

Dignis digna loco picluris condecoravit.

Reginæ Junoni supremi conjugi templum

Marcus Ludius helotas Ætolia oriundus,

Quem nunc et post semper ob artem hanc Ardea laudat

Phèdre nous apprend qu'il y avait à Rome des gens faisant métier de falsitier les noms sur les ouvrages; abus qui n’est encore que trop fréquent :

Ut quidam artifices nostro faciunt sæculo, Qui pretium operibus majus inveniunt, novo Si marmori adscripserunt Praxitelem suo, Triéo Miyronem argenéo.

gracieuse comme toutes celles des Grecs, mais elle est démentie par l’histoire ; trop de débris subsistent encore pour attester que ’art auquel nous devons les figures des rois , des divinitéset des prêtres tracées dans les hypogées et sur les édifices de l'Égypte et de l’Inde, a une origine beaucoup plus ancienne. Quelques-uns ont attribué l’invention de la peinture à un Égyptien nommé Philoclès ; d’autres à Cléanthe de Corinthe. Bornée d’abord à de simples contours, elle en aurait ensuite rempli les vides avec une seule couleur, et se serait perfectionnée peu à peu. Il est fait mention d’une bataille des Magnésiens , peinte par Bularque, avant la xviri® olympiade (708 ans avant notre ère); puis il n’est plus question de peinture jusqu’à Anacréon , époque où elle florissait particulièrement à Rhodes. En général, les Grecs s’y appliquèrent beaucoup moins qu’à la sculpture; aussi Pausanias , qui n’énumérait pas moins de huit cent vingt-sept statues , avait-il à peine connaissance de quatre-vingt-trois tableaux et de quarante-trois portraits. |

La peinture s’éleva très-haut du temps de Périclès. Panène , frère de Phidias, peignait, avec Polygnote, Micon, et sur les murs du Pæcile , les fastes de la patrie , donnant ainsi à la peinturc son véritable caractère , qui est de venir en aide à l'histoire. Les habitants de Delphes, ayant vu une Prisede Troie qu'il avait envoyée pour le concours, lui offrirent une splendide rétribution s’il voulait mettre ses pinceaux à leur service ; il refusa , et les amphictyons l’en remercièrent au nom de la Grèce, en décrétant qu’il aurait à l’avenir dans toutes les villes &: ‘on territoire droit à l'hospitalité. L'école célèbre de Sicyone fut fondée par Eupompe, qui perfectionna l’art. Pamphile exigeaitde ses élèvesun talent (1)

(1) Pline (xxxv, 8) dit que les richesses d’une ville suffisent à peine à payer un bon tableau. M. Agrippa donna 300,000 deniers (246,000 fr.) d’un 4jax et d’une Vénus ; un tableau d’Aristide, représentant Bacchus , fut évalué à 600,000 sesterces (126,000 fr.). Auguste paya 100 talents (550,000 fr.) la Vénus Anadyomène d’Apelles. Lucullus céda moyennant 80,000 sesterces (16,000 fr.) à Arcérilas une statue de la Félicité. Un jeune garçon couronné, par Polyclète, fut vendu 100 talents, Nicomède , roi de Bithynie, offrit aux Gnidiens de les tenir quittes de tout ce qu'ils lui devaient, s'ils voulaient lui céder la Vénus de Praxitèle, et ils refusèrent le marché, Mnason , tyran d'Elatée dans la Phocide, paya 1,000 mines (90,000 fr.) un tableau d’Aristide; il donna 30 mines (2,700 fr.) à Asclépiodore par chaque figure du tableau représentant les douze grands dieux, et 20 mines (1,800 fr.) à Théomneste pour chacun des héros qu'il peigait. Lucullus paya deux talents (11,000 fr.) une Glycère assise, bien que co ne fût qu'une copie. L'orateur Hortensius acheta les Argonautes pour le prix de 140,000 sesterces (28,000 fr.). Jules César donna 80 talents (410,000 fr.) de deux tableaux de Timomaque, représentant Médée el Ajax, L'Archigallus de Parrhasius fut

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et dix années d’études. Euphranor, le premier, imprima aux héros une dignité surhumaine, tandis que Nicias d’Athènes représentait les femmes sous l’aspect le plus gracieux. On lui offrit soixante talents (330,000 fr.) de son Ulysse chez les ombres; il refusa, et en fit don à sa ville natale. Le Sacrifice d'Iphigénie, par Timanthe de Sicyone, célèbre pour l'invention , fut particulièrement très-vanté ; après avoir nuancé , sur les diverses figures, toutes les dégradations d’une douleur croissante, il couvrit d’un voile le visage d’Agamemnon, afin de ne pas tomber dans Pexcès en cherchant à exprimer le désespoir d’un père, Parrhasius et Zeuxis se disputèrent le premier rang : Parrhasius excellait dans la perfection des contours et dans la distribution de la lumière et de l’ombre; Zeuxis était sans égal pour représenter La beauté féminine, pour bien choisir ses modèles, pour donner de la précision au dessein et de la noblesse aux formes : c'était une illusion pour les sens, un ravissement pour l'esprit. Zeuxis avait amassé tant de richesses qu'il finit par ne plus vendre ses tableaux ; il en faisait des présents, disant qu'aucun prix neserait au niveau de leur mérite. Il écrivitaudessous de son Athlèle : Il sera critiqué, mais non pas égalé. On le regarda comme le législateur de la peinture , si bien que l’on n’osait plus s’écarter de ses types ; mais il n’est rien resté de lui. L’expression morale, qu’il observait peu, faisait au contraire le mérite de Polygnote (1).

La grâce, qui déjà s’était fait sentir dans les ouvrages de Parrhasius , fut portée au comble par Apelles, né comme lui dans la voluptueuse Ionie. Exempt de l’orgueil de Zeuxis et des autres, il reconnaissait le mérite des anciens comme celui des contemporains ; il écrivait au bas de ses tableaux faisait, noie, et non fé, Eroinse, comme s’il les eût trouvés imparfaits (2). Personne ne pouvait lui être comparé pour la grâce, qui est la fleur de la beauté.

payé 60,000 sesterces (12,000 fr.) par Tibère, et un Malade d’Aristide, 100 talents (550,000 fr.) par Attale.

Avant Guido (le Guide), les tableaux étaient très-peu payés en Italie, à tel point qu'Augustin Carrache et le Dominiquin eurent à peine 50 écus d’or de leur Communion de saint Jérône. En 1852, le Musée impérial de Paris n'a pu acquérir le fameux tableau de {a Conception, chef-d'œuvre de Murillo , qu'au prix de 586,000 fr.

(1) Anisrore, de la Poétique, 6 : ‘O pèv yap Iolbyvoros &yabds hoyotpos, À dÈ Zedkiôoç Ypxpn oùôè, Ever Ados.

(2) Lorsque le Titien eut terminé ln tableau de l’Annonciation, qui est dans l'église du Sauveur, à Venise, il le marqua du Tilianus faciebat, Les critiques lui signalèrent alors tous les défauts qu'ils y découvraient; et lui, après l'avoir bien considéré, prit son pinceau, effaça le faciebat, et inserivit à la place Titia-

s ! ’ ni ’ © nus fecit; feclt, ne cralonant pas de s'en déclarer deux fois auteur,

IVe époque.

Enthousiasie de son art, il ne passait pas un jour sans manier le pinceau , et soumettait ses tableaux aux jugements du public. Il se rendit à l'avis d’un savetier, qui avait critiqué une chaussure; inais celui-ci, enhardi par ce succès, ayant voulu critiquer autre chose, il lui cria : Savetier, tenons-nous-en à la savate. À Va vue d'une Hélène qu’un de ses confrères avait représentée splendidement vêtue, il dit : Z/ l'a faite riche, ne pouvent la faire belle, Un autre lui montrait un tableau qu’il avait terminé, disait-il, en trèspeu de temps; il lui répondit : Je m'en apercçois.

Nous entrons avec lui dans la quatrième époque de Part, an temps d'Alexandre , qui ne voulait être peint que par Apelles , sculpté que par Lysippe, gravé sur pierre dure que par Pyrgotèle. Protogène de Rhodes, qui employa sept années à terminer le chasseur lalysus , avait tant de réputation que Démétrinus Poliorcète, lorsqu'il assiégeait Rhodes, déclara neutre le terrain où s'élevait l’'humble cabane de l’artiste. Philoxène d’Érétrie peignit la bataille d’Issus. Aristide de Thèbes se proposait surtout pour but l'expression des sentiments de l’Ame; son chef-d'œuvre était une Mère blessée à mort à l'assaut d’une place, avec un Enfant qui s’attachait à son sein. Pausias de Sicyone passe pour avoir peint le premier la voûte et les lambris des appartements; mais, s’étant adonné à ces minces ouvrages, il ne tarda point à se gâter le goût.

L'artiste qui illustra le plus cette époque fut le sculpteur Lysippe , dont le talent dut beaucoup à ses études anatomiques; mais il ne nous est pas resté un seul de ses ouvrages , sur six cent dix statues en bronze dont il fut l’auteur. Lysistrate, son frère , inventa le moulage en argile du masque sur la nature vivante; ce qui permit d'obtenir une ressemblance parfaite , tandis qu'antérieurement elle ne venait qu'après la beauté, Charès de Linde, auteur du colosse de Rhodes, ouvrage qui par ses proportions et sa pose s'éloigne de la sclriété grecque, était élève de Lysippe.

Cet engouement pour les colosses dut venir ile l'Orieut ; c'était une idée orientale qu'avait eue Stasicrate, quand il proposa de tailler le mont Athos à l’image d’Alexandre, et le héros montra qu’il comprenait le goût national, en répondant à l'artiste : Laisse de mont Athos comme il est; le Caucase, l'Emuùs, le Don, lumer Caspienne, me rappellent asses au souvenir de la postérité. À cette époque semble appartenir le Laocoon.œuvre merveilleuse par le goût délicat et noble, par la science profonde de l'exécution, bien qu’elle vise à l’effetet cherche à manifester l'habileté,en dépassant les limites que l’art s'était nronosées dans l’exnrossion du sentiment.

anier 10 ublic. Il ussure; r autre la vue lendideelle. Un en très-

Part, au \pelles , rgotèle.

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Le groupe Farnèse, qui étonne mais ne satisfait point, appartient également à l’école de Rhodes,

La musique est aussi redevable aux Grecs de plusieurs perfectionnements; ils inventèrent trois modes principaux, le dorien majestueux, l'ionien gai, l'éolien pathétique ; en outre, ilsempruntèrent aux Phrygiens et aux Lydiens deux autres modes, l’un pour les cérémonies religieuses , l’autre pour exprimer la tristesse. Ils ne firent généralement usage d’instruments que pour accompagner la voix, et ne se servirent pas pour la cithare de Parchet, qui transmet avec tant de puissance le sentiment de l'artiste.

C'était au son des flûtes qu’ils chantaient les hymnes aux dieux, entonnaient le chœur des tragédies , ou accompagnaient les danses, dont on retrouve les vestiges dans celle d'Ariane et dans la voluptueuse Romaïque, que les Athéniennes, soutenues par l'espérance d’une liberté si longtemps désirée, n’ont pas cessé d’exécuter au milieu des ruines de leur antique grandeur.

Dans Homère, la musique ajoute à la pompe des solennités publiques et aux joies de la famille ; dans les jeux publics, il y avait des concours de musique , et la lutte était si vive que les concurrents plus d’une fois furent victimes de leur ardeur. Les chœurs chantaient les odes et les scènes lyriques des tragédies, divisées en strophes , antistrophes et épodes. On sait que le chœur fut l’origine de la poésie dramatique , et Démosthène ( Contre Midias) nous apprend qu’il était composé de jeunes gens, d’hommes ou de vieillards, selon le sujet qu’on représentait.

Pythagore, dit-on, découvrit les rapports musicaux, et la manière de déterminer la gravité des sons d’après la plus ou moins grande rapidité des vibrations des cordes, ainsi que la théorie de la propagation des sons (1). Enchaînée ainsi au calcul,

(1) M. Biche Latour présenta à l'Institut historique de France, au mois de septembre 1841, un mémoire qui fut couronné; je vais m'en servir.

Il trouva dans les théories sur la musique grecque trop et »:: assez : trop avec Pythagore, qui voulut faire de la musique un instrumeni qui servirait au créateur pour former les inondes; pas assez avec Aristoxène et les autres philosophes syllogistiques, qui n’en firent qu’un art secondaire pour accompagner la poésie, la danse, la musique, l’éloquence. Une théorie infinie lutte donc avec une pratique ingénieusement futile : 1: vremière, comme trop vaste, devient inapplicable ; la seconde, qui ne vise qu'à gncire, n'atteint pas le but véritable, c'està-dire la représentation vraie des sentiments. La musique rythagoricienre, autant qu'il est possible d'en juger, avait pour unité la corde, dont les divisions deva’ent produire les intervalles successifs les plus parfaits. La corde étant divisée vu deux parties égales, l'octave donnait le rapport le plus harmonieux, c'est-à-dire 1 à 2; suivait la quinte qu'on obtenait en mettant en vibration 2/5 de la corde ; la quarte , produite par la résonnance de 3/4 de la corde, était la dernière,

Cotie théorie, pat cela même qu’elle se renfermait dans une octave, restait pauvre et stérile à côté de la voix humaine, qui, “ns ! organe le plus limité, possède environ une octave ét demie d'évendue.

On sen’ait donc la nécessité de modifier ce système, pour que la musique püt satis'aire à tous les besoins du sentiment ; cette révolution fut accoinpliepar Aristoxène , disciple d’Arisicie. Il proposa de substituer à la méthode de calcul ritoureux une méthodr purement empirique , où les faits ne seraier:t considérés que dans leur rapport avec l’organisation humaine. Né:1moins , »’osant pas répudier les théories absiraites encore en faveur, il se contenta de modifier ce que les divisions mathématiques de Ja corde avaient de trop rigoureux ; it restreignit donc les quintes d’une manière imperceptible, afin que la musique pût parcourir un certain nombre d’octaves sans altérer sensiblementles rapports de jus:..5e eutre is divers intervalles.

Tel at con rpéramint, mot qui s'applique bien, soit à la réduetion des quintes, soit à la manière lempérée, au moyen de laquelle Arr soxène vonciliait les exigences du calcul avec Paspiration du sentiment. Une fois les anciennes bases détruites, les abus firent irruption, puisqu'il fallait substituer au calcul mathématique le jugement de l'oreille. De là, une licence effrénée, chacun se persuadant que l'oreille devait approuver ses innovations, destinées à disparaître bientôt , et qui firent croire qu’un pesple ingénieux et prompt à se jeter dans les nouveautés ne

Néanmoins les successions d’octaves, de quintes et de quartes, étaient les seules consonnances admises dans ce système ; les accords des Grecs n'étaient donc qu’un enchaînement de sons, qui se succédaient dans certaines proportions ; mais ils ignoraient l'harmonie, c’est-à-dire l’art de faire entendre des sons simultanés ; or les successions dont nous venons de parler sont exclues de l’harmonie. Ce fut donc à tort qu’on employa le mot d'accords pour exprimer tout autre chose.

Sans nous arrêter sur les détails du système pythagoricien , nous dirons seulement que ces intervalles d’octave, do quinte et de quarte, étaient complétés par d’autres appelés dissonants parce qu’ils naissent des rapports numériques les plus compliqués. Ce sont la seconde mineure (de mi à fa); la tierce mineure (de mi à sol) dans le genre diatonique; dans le genre enharmonique, on employait successivement la moilié de cette seconde mineure et la seconde mineure (de mi à mi demi-dièze, et de celui-ci à fa naturel), et.la tierre majeure (de fa naturel à la). Les combinaisons se fondaient toutes sur une «'"te .'e quatre sors, appelée tétracorde, Tout tétracorde étaitformé de deux cc. :. ‘es, la tonique et la quarte (mi-la); les deux autres cordes se tendaient c:. Achaient selon que le musicien ‘5: it jouer dans le genre diatoniq:.*. «hr: ‘: :que ou enharmonique.

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GRÈCE. = BEAUX-ARTS. 3b1

pouvait être contenu, dans les arts ou la politique, que par le despotisme.

Néanmoins toute la musique grecque ne se composait que de deux éléments : la succession des durées relatives , et la succession des intervalles mélodieux ; ces deux éléments provenaient d'un principe unique, qu’on pourrait appeler le principe de la successivité.

Nous sommes persuadé que les Grecs, par ce!a seul qu'ils s’arrêtèrent à une échelle aussi étroite , ne voyaient dans la musique qu'un mode d’accentuation de la poésie; plus tard on apprit à passer d’un mode à un autre, et l'accentuation musicale devint plus expressive, plus passionnée. Il semble néanmoins que les instruments ne se faisaient entendre que par intervalles pendant la mélodieuse déclamation du chanteur, et pour lui donner le ton ou lui indiquer le changement d’accent.

On dit que Terpandre inventa les notes, c’est-à-dire le moyen de noter les sons avec des lettres de l'alphabet. Quelques auteurs portent le nombre de ces signes à 626, et Burette même à 1620; d’autres n’en comptent que 90. Une moitié servait pour la musique vocale, et l’autre pour l’instrumentale, Il est certain que la notation était très-compliquée , non pas tant à cause des signes que pour leur signification diverse. Il y avait d’autres signes pour exprimer la durée du rhythme, et quatre pour exprimer le silence.

Ce qui est certain non moins qu’admirable , c’est l’importance que les anciens légis'ateurs attribuaient à la musique. Par Solon et Lycurgue, elle fut considérée comme une partie essentielle de l'éducation : les Grecs la croyaient nécessaire à l'État ; ils la regardaient comme un des soutiens de l'esprit public et de la force nationale.

Polybe, en cherchant pourquoi les Cynéthéens, bien qu’Arcadiens, se distinguaient si fort des autres Grecs par leurs cruautés ct leur scélératessé , l'attribue à ce qu’ils abandonnèrent l'étude de la musique, à laquelle toute la population de l’Arcadie se livrait par une vocation naturelle. « La musique, dit-il, est utile à tous les mortels, mais elle est nécessaire aux Arcadiens, Ne croyons pas qu'ils «ient uniquement par fantaisie réservé à la musique 2.0 plate si considérable dans leur gouvernement. Dès l’âge le 5 tendre, les À .“adiens sont instruits à chanter des stances

. des hymnes ; ils apprennent ensuite des odes de Philoxène et de Timothée , ei chaque année, : l'époque des dionysiaques , ils dansent à l'envi au son de la flûte. Au milieu des festins, chaque

convive est tenu de chanter à son tour ; le efus de chanter est considéré comme une honte. Les jeunes gens sont exercés à des marches militaires qu’ils exécutent au son des instruments ; chaque année, ils donnent une représentation de leur savoir dans une fête publique aux frais de l'État. Par là leurs législateurs ont voulu tempérer l'influence du climat rigoureux et de travaux manuels très-pénibles ; mais les Cynéthéens négligèrent peu à peu ces sages institutions. C’est pour cela qu’ils devinrent féroces, et qu'entre eux et leurs voisins il éclata des rivalités et des dissensions terribles (4). »

Comme exemple de la connexion des sciences entre elles, nous ferons remarquer que les deux principaux systèmes de la musique grecque représentent deux phases de la civilisation : celui de Pythagore, fondé sur l’immuable calcul, exprime le dogme immobile de l'Orient et le despotisme qui en dérive ; celui d’Aristoxène, supérieur à l’autre par ses richesses et ses agréments, mais n’inspirant plus l’idée de la beauté morale, amour de la décence et de l’ordre, exprimait par ses mille fantaisies cette liberté qui, dégénérée en licence et en orages, porta la ruine dans la Grèce (2).

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