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CHAPITRE XXII

La philosophie, comme les autres sciences, doit être étudiée idéalement , comme un progrès de l’humanité tout entière, sans limites de temps, de lieu , ni de personnes. Pourtant , si l’économie générale de notre travail nous oblige à la considérer dans ses rapports avec chaque époque et chaque action, nous tâcherons au moins que les faits ne l’emportent pas trop sur les idées.

Nousavons déjà vu le développement considérable que, dans chacune de ses parties, la philosophie avait acquis chez les Indiens. Il est probable que la Grèce la reçut d'eux ou des Égyptiens; mais les Grecs surent la cultiver si bien qu'elle atteignit bientôt parmi eux à une immense hauteur. La Grèce, par suite de lap-

(1) Pozxee, IV, 20.

(2) Voyez, pour la connaissance de la musique chez les anciens, le traité de Plutarque Ispi pououxñs, et le recueil de Meibom, 4ntiquæ musicæ euctores septem ; Amstelodami, 1652.

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Les Grecs eurent recours à l’Inde et à l'Égypte, comme aux sources de la science et aux dépôts des traditions antiques. Ils y trouvèrent avec le dogme le savoir renfermé dans les temples, d’où ils letirèrent pour y joindre des éléments jusque-là inconnus, la liberté, le doute, l'esprit d’opposition et de vie, caractère de l'Europe.

Orphée, par l'introduction des mystères, par ses hymnes religieux et ses conceptions cosmogoniques, commença à dégrossir la nation; il doit être mis au premier rang parmi ceux qui, comme lui, furent tout à la fois philosophes, poëtes et prêtres. Musée décrivit le royaume des morts; Homère associa la politique à la religion, en traçant; le tableau de la Grèce antique; Hésiode rassembla les traditions éparses dans l’unité d’une grande épopée.

L'esprit sacerdotal se trouva ainsi vaincu de bonne heure chez les Grecs, et une morale civile, indépendante de la théologie, s’établit au milieu d’eux. La phase nouvelle est représentée par les sages adonnés à la pratique (ynomiques) qui réduisirent en sentences eten proverbes, à la portée de tout le monde. des préceptes faciles à retenir parle peuple, quoiqu'ils révélasseni déjà une fine observation de l’homnie et unsentimentélevé de la liberté et de légalité. De cenombre sont lesseptsages, qui exposaient les rapports de l’homme et du citoyen avec ses semblables, comme aussi les fabulistes, personnifiés dans le type idéal d’Ésope, qui appartenait peut-être à la classe servile, ainsi que le rapporte la tradition. Pour les uns comme pour les autres, toute la philosophie consistait dans la recherche de la sagesse ; elle avait pour but l'étude de la morale et de la nature, la connaissance du vrai bien et des causes premières, l'application des théories aux cas pratiques de la vie.

La variété des races influa sur les systèmes. Les Doriens, co:: servateurs et les aristocrates, s’occupèrent des causes internes et de la méthode rationnelle, du pourquoi plutôt que du comment, et des déterminations morales ; les Ioniens, au contraire, mous et républicains, s’appliquèrent de préférence à Pétude de la nature des phénomènes , et ne traitèrent qu’accessoirement de la morale, Cherchant le nrincipe élémentaire du monde, ils crurent le trouver par l'es; ice et la méditation, appliquées à la matière des

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354 THOISIÈME ÉPOQUE.

sensations : c’est le preiiier pas inévitable de la philosophie rationnelle ; elle s’émpate de l'opinion du vulgaire , l'élève au rang de la science, et proclame avec lui que toutes les connaissances de l’honime ne sont que les images des choses, telles qu’elles nous sont offertes 5: +1 ations. Puis la philosophie s’aperçoit de l'erreur ; alors, onu: interpréter ce langäge du vuigaire, elle établit un principe de vérité, supérieur aux sensations, qui en éxamine la valeur, etlesréduità de purs effets d’activitéintérieure, indiquant, mais ne représentant pas leur cause ; enfin elle place la science dansles idées (école italique, fondée par Pythagore). Mais, comme elle ne saurait détruire la crov:v .. :Igaire que les sensations représentent les choses , elle lui laisse une valeur pratique comme opinion, tout en lui opposant l’expérience et le raisonnement (école éléatique, fondée par Xénophane de Colophon); ou bien elle confond les deux sütirces des connaissances humaines (école atomistique, fondée par Leucippe d’Abdère), jusqu’à ce que, s’égarant entièrement, elle finisse par dégénérer en de misérables sophismes.

Thalès de Milet, instruit par de longs voyages, s’appliqua le preiier, en dehors des théogonies sacerdotales, à la recherche de l'originé du monde, qu’il crut avoir trouvée dans léau et Pesprit moteur (1); on lui attribue encore, avec la première prédiction d’une éclipse (2), plusieurs inventions que autres lui contestent, mais qui, en tout cas, ont perdu le mérite de lPoriginalité, dès qu’on a pu croire qu’il connut la science des Indiens et des Égyptiens (3). Sa gloire réelle consiste en ce qu’il

(1) Il était, dit-on, de famillé plénicienne, et put dès lors avoir emprunté ce principe aux Phéniciens, qui supposaient que l’univers avait été originairemet liquide.

(2) Le barou de Zach soutient que cette prédiction est une chimère, qui ne se trouve appuyée ni par la science m par l’histoire, et qu’en général on doit regarder comme erronées les indications d’éclipses dans les historiens anciens ; souvent même, dit-il, elles le sont chez les modernes.

(3) La doctiine ionique se combine avec celle ie Kapila, auteur du système Sankhya, l’un des plus célèbres de la philosophie indienne, laquelle reconnait un être procédant de la nature , comme source de toutes les iniciligences individuelles et des autres existences. On trouve ussi dans l’école de Kapila le principe ionique de l’oùSèv yiveras dx toÿ : - Gvros, Rien n’est engendré de rien. Cat il est dit : Ce qui n'existe pas nep'r ecevoir l'existence par aucune cause possible. L'école d'Élée correspond . cell l’Indien Patandjali, qui fait Dieu suprême ordonnateur, âme distincte des autre:, impassible, indifférente aux actions, tant bonnes que mauvaises, et à leurs conséquences, Parménide dit :

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PHILOSOPHIE ECQUE. 355

substitua des raisons à des opinions, l'examen aux dogmes, et osa penser par lui-même, devançant de tant de siècles la hardiesse ou la témérité de Descartes, qui n’admettait aucune vérité avant de l’avoir expérimentée et discutée. Noble effort, au moyen duquel lui et les autres Toniens tentèrent de corriger l’inconstance qui avait succédé en Grèce à l’immobilité orientaie. Dégoûtés de la multiplicité des dieux d’Homère, ils dépouillaient le philosophie du langage mystique, ce qui la rendait accessible à chacun, et cherchaient un élément qui eût produit tous les autres; mais en cela précisément apparaissait l’impuissance de la nature humaine, car sa plus généreuse tentative hé réussissait qu’à la précipiter dans erreur et le matérialisme .

De même que Thalès avait vu le principe universel des choses dans l’eau, Héraclite lé trouva dans le feu; Anaximène. dans l’air; Empédocle, dans le mélange et la lutte des quatre éléments réduits à l'unité; Anaximandre, dans l'infini, qui embrasse tout en soi et dans lequel se produisent les changements continuels des choses, tandis qu’il reste immuable. Pour Phérécyde, les principes éternels furent Jupiter, le Temps et la Terre. Ils admettaient ensuite comme cause de la forme une force inhérente à la matière, qui, par l’antagonisme de son action, produit et détruit tous les phénomènes. Le principe matériel et là 1orce inhérente n’étaient que Diéu répandu dans l’univers, source de la vie et de la puissatice, même dans les Ëtres Sensitifs, puisque sentir et penser n’était qu’une seule chose pour eux. Or, comme l’axiome fon- ‘imental de leut psychologie était que l'identique ne peut produire que l’identique, ils en déduisaient que l’âme se composait dés mêmes :téments. Tous admettaient du reste les démons ou génies secondaires, à exception d’Héraclite, quine disait rien de la Divinité (4).

Mais cette école ionique est plutôt une invention des écrivains postérieurs, qui voulaient attribuer les distinctions de leurs philosophes aux penseurs de la plus haute antiquité. Du reste, Thal®s, Anaximandre, Anaxirnène, Anakagore, les seuls nominés dans cette école , ont vécu à des intervalles différents, séparés quelque fois par deux siècles, et qui sont remplis de fables et de doctrines

Parménide et Patandjali:vont à un idéalisme qui tombe dans la négation du monde matériel,

(1) Voy. TENNEMANN, Manuel de l'histoire de la philosophie. — Buure, Histoire de la philosophie. — Mewers, Histoire des sciences dans la Grèce et à Rome. DE Saunis et pe Sconpiac, Précis de l'histoire de la philosophie ; Paris, 1835.

École italique, lithigure,

très-dissemblables entre elles. Il est vrai que ces docirines représentent assez hien la vie ionique, dont le fondement est le sensua- Jisme en toutes choses : volupté dans les mœurs; inclinations démocratiques et habitudes serviles dans la vie ordinaire; recherche de la grâce plus que du reste dans les arts; anthropomorphisme dansla religion, et, dans la philosophie, qui est l’expression générale du caractère d’un peuple, empirisme plus ou moins ingénieux, curiosité qui s’élance en avant, mais sans sortir du cercle de la sensation. Comme résultat, on prit ce qui apparaît pour ce qui est, et l’homme et son habitation devinrent, conformément à l'apparence, le centre de toutes choses (1).

Ceux dont nous venons de parler, s’occupaient de philosophie isolément; mais Pythagore fonda une véritable école, distincte des Ioniens, en ce qu’elle continua, sous des formes nouvelles, les spéculations théologiques et métaphysiques de l'Orient, tout à fait abandonnées par les autres (2).

Il faut distinguer deux personnages dans Pythagore, le vrai et l'idéal; c’est au second, devenu le type des premiers philosophes sociaux, que sont attribuées les inventions les plus disparates et les aventures les plus étranges : il voyagea dans tous les pays du monde, démontra le problème du carré de l’hypoténuse, ettrouva les rapports entre la longueur de la corde et les sons qu’elle rend ; il donna la première théorie des isopérimètres et des corps réguliers, les éléments des sciences mathématiques, l’algorithme encore mystérieux ; il expliqua la conversion de l’eau en air, et réciproquement, l’opacité de la lune , l’identité de l’étoile du matin et de celle du soir, la sphéricité du soleil, harmonie des mouvements des corps célestes , c’est-à-dire le rapport des masses et des distances, la position oblique et la mobilité de la terre, partout habitée et jouissant d’une égale répartition de la lumière et de l'ombre; il connut le véritable système du monde, reproduit en Italie, vers la moitié du quinzième siècle, par le cardinal Cusa, et appelé plus tard système de Copernic. Seul , parmi les anciens, il soutint que la génération des animaux s'opère toujours par semence; il devinales deux forces opposées imprimées aux corps célestes, qui déterminent chez eux un mouvement curviligne : pressentiment lointain d’une vérité qu’Herschel considère

(1) Cousix, Nouveaux fragments philosophiques. (2) Tervsrre, De sodalitiipy thagoræi origine, conditione, consilio. Utrecht. Kniscur, De socielatis a Pythagora conditæ scopo polilico. Gætllingne, 1836. Crawer, De l'ythagora, quomodo educaverit el instilucrit, Stralsund, 1833.

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comine la plus universelle à laquelle soit parvenue la raison humaine (1).

Dans une disette absolue de renseignements, comment remonter à la vérité de cette philosophie, alors surtout qu’on a perdu la clef du langage mathématique et des symboles sous lesquels les pythagoriciens voilaient leur doctrine ? Il paraît que le véritable Pythagore naquit à Samos, visita l’Asie, l'Égypte, peut-être l'Inde, et fonda à Crotone, en Italie, une école, l’école italique, qui, loin de se borner à perfectionner les sentiments religieux et moraux, avait encore un but politique et secret. Pythagore nous apparaît donc sous le triple aspect de philosophe, de fondateur d’une société et de législateur. Comme philosophe, il tient le milieu entre l’Orient et l'Occident : il n’abolit pas les mythes de l’un, maisil accepte la décomposition de l’autre; il renonce à être sacerdotal, mais il se conserve aristocratique ; il repousse les fables vulgaires qui dégradaient la vérité, mais il n’ose pas la présenter nue ct dans sa simplicité ; il est aussi éloigné de la foi aveugle du vulgaire que del’indépendance démocratique des philosophes ioniens; ilfaitenfin sortir la science de la nuit des mystères , mais l’enveloppe de symboles. La nature et le langage étaient pour lui le symbole d’un idéal invisible qui se révélait à l’âme par le moyen de l’ordre physique. Ses sectateurs faisaient de même un grand usage de symholes. Leur signe de reconnaissance était le triple triangle qui en forme cinq autres et le pentagone; pour des raisons mystiques , ils s’abstenaient de manger des fèves (2), et disaient : Ne f’assieds pas sur le boisseau, pour indiquer qu’ilne faut pasqueles préoccupations de la vie animale troublent le domaine de l'esprit (3). Ne porte pas au doigt les images des dieux, c’est-à-dire, ne popularise pas la sciencedivine ; ou bien, que la haute philosophie t’aide à briser les liens corporels ; que tes idées sur les dieux nes’arrêtent pas àla matière, mais s’élèvent à La pure intelligence. 11 semblerait donc que Pythagore se proposât de divulguer les sublimes pensées qu’il avait conçues de la Divinité et de ses rapports avec l'homme, sans toutefois renverser immédiatement les croyances et les habitudes anciennes.

Tandis que les Ioniens, partant des faits, les généralisaient pour

(1) On Ia retrouve dans Timéc de Locres, dans le Timée de Platon ct dans Plutarque. Gerdil attribue à Pythagore les monades, ct Dutens la théorie newtonienne des couleurs.

(2) Les anciens donnaient leurs votes avec des fèves. S'abstenir des fèves signifie peut-être ne pas se méler des intrigues politiques. (3) JAMBLIQUE, Protrept., 21, — Suinas, ad, v. Iu0xyopas, ele.

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et procédait par déduction. Selon lui, le commencement réel et matériel de toutes choses est l’unité absolue (manade), d’où dérivent la délimitation de l’imparfait, la dualité et l’indéfini. Le développement de la création tend précisément à affranchir les esprits des liens de la dualité, c’est-à-dire de la matière, et l’on y arrive en laissant la fausse science de ce qui varie, pour acquérir la science vraie de l’être immuable, et en apprenant à ramener la multiplicité à l'unité. On voit ici une indication de cette doctrine des nombres, qui pour lui étaient les symboies des choses. Le monde est un tout harmonieusement disposé , consistant en (lix grands corps, lesquels se meuvent autour d’un centre, qui est le so: lil : les hommes ont, par l'entremise des étoiles, quelque alliance avec la Divinité ; entre celle-ci et nous sont les démons, qui excrcent une très-grande influence sur les songes et les divinations.

L'âme émane du feu central, être qui se meut par lui-mêns», et donne le mouvement à toutes choses. Son immortalité fut aussi enseignée par Pythagore; mais on n’est pas certain s'il y mêla l’idée de la métempsycose, ou si elle fat introduite plus tard dans son système par quelques-uns de ses disciples.

I paraît en outre avoir distingué le sentiment ou le cœur (0uyoc) de l'intelligence oude la raison (vos), en faisant du premier la source des désirs ct des passions, de l’autre la modératrice des pensées et des actions, et une émanation de l'âme du monde. Pythagore commit deux erreurs : la première, ce fut d'appliquer un caractère numérique à l'intelligence ; l’autre, de reconnaître dans le nombre une existence réelle et extérieure. |

Le principe fondamental de la morale pythagoricienne était la rémunération égale et réciproque, l'équité (4), qui est une harmonie entre les actions de l'homme et l'univers; l'homme est verlueux quand ses passions sont subordonnées à l'intelligence et d'accord avec elle. Si les idées générales de cette morale sont peu développées, les germes en sont excellents, puisqu'elle donne pour règle à toute action humaine : Dire la vérilé et faire le bien (2). Les applications pratiques de ce précepte ne sont pas moins belles. Les vertus sont des moyens d'arriver à l'amour, vérité profonde, qui distingue les deux parties de la morale, lune de justice, l’autre de charité.

(1) Définition pythagoricienne de la justice : ‘AptÜpôs lame Lroc. (2) 'Admederv mai edepyeretv. ÉLIEN, Histoires diverses, XI, 59, — Ti Ogoïc ëpouov Éyopav ; Edepyectav, elne, mai &ñ0euuv. Loncin, du Sublime, H.

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Pythagore a été le premier, parmi les anciens, qui ait compris la puissance de l'esprit d'association avec une constitution forte et régulière. Son école n’admettait à l’enseignement le plus sublime qu’à la suite de longues épreuves et de grandes austérités en fait de nourriture, d’habillement, de sommeil, de silence, afin de dompter les sens et de donner de l’énergie à âme, par l'habitude de supporter les privations et de se livrer à la méditation. Ses prosélytes mettaient leurs biens en commun, s’habillaient de blanc et habitaient ensemble, avec la liberté de se retirer s'ils se fassaient de ce genre de vie. Ils exerçaient beaucoup leur mémoire, faisaient rarement un serment, tenaient fidèlement leur parole, s’abstenaient durant l'été des plaisirs de l'amour, à l'égard desquels ils observaient en tout temps la plus grande réserve (1), et devaient se présenter aux sacrifices avec des vêtements peu cofiteux, mais d’une parfaite blancheur, et avec un esprit chaste et pur. Ils s’occupaient le matin de musique et de chant; puis ils passaient successivement des entretiens philosophiques aux exercices gymnastiques et aux devoirs de citoyen. [ls s’abandonnaient le soir à une gaieté calme, en chantant les Vers dorés, attribués à leur maître. Avant de s'endormir, ils s’examinaient sur leurs actes durant la journée. La plus étroite amitié régnait parmi les membres de l'association. Si l’un d’eux perdait ses richesses, les autres partageaient avec Jui. Clinias de Tarente, ayant appris que Porrès de Gyrène était réduit à la misère, alls d'Italie en Afrique, avec une forte somme d’argent, pour le secourir, bien qu'il ne eût jamais vu. Plusieurs en firent autant. Tout le monde connaît l’aventure de Pythias et Damon, qui voulurent mourir l’un pour l’autre, sous la tyrannie soupçonneuse de Denys de Syracnise.

Des femmes faisaient aussi partie de lassociation, et Théano, la fille du philosophe, nous apprend quelle morale élevée leyr étais enseignée ; comme on lui demandait après combien de temps une femme qui avait eu desrapports avec ua homme pouvait s’approcher des autels , elle répondit : Tout de suile , si c'est son mari ;

Jamais, si c’est un étranger.

On voit que Pythagore substituait aux colléges de prêtres des réunions de philosophes, entre lesquelles il maintenait les doctrines traditionnelles et positives, reproduisant d’un côté Orphée , et préludant de lPantre à Platon, par la conception de la vie universelle, ainsi que par la théorie des idées. L'école italique proclama done que nul savoir n’est possible qu’à la condition de

(4) Voy, Diocène Larreë, VIE, 17.

l'existence d’êtres intelligibles, tont à la fois simples et immuables; or, comme de pareilles conditions ne se réalisent ni par rapport au monde matériel, ni relativement à l'esprit humain, il est nécessaire de recourir à l’idée , qui seule rend possible la connaissance.

Gette doctrine sublime distingue radicalement la philosophie italique de celle des loniens. La première prit pour base la tradition du genre humain, la seconde l’investigation individuelle; la première vit la nécessité de déduire les choses d’un principe unique pour constituer l’unité de la science , et , subordonnant les sens à l'esprit , sépara les sensations correspondantes à l’ordre variable des idées qui appartiennent à l’ordre invariable; la seconde, au contraire , ne s’en rapporte qu’à lexpérience. L’une procède par analyse, et, partant du tout, arrive aux parties par la décomposition, pour remonter au tout, objet de ses méditations; l’autre procède par synthèse, et, s’efforçant d’aller des parties au tout par la composition , s’égare dans sa route sans issue, et revient toujours aux parties qui seules absorbent son intention. Tandis que les Toniens admettaient un principe matériel et oubliaient le but moral, les pythagoriciens , fidèles à la méthode dorique , maintenaient ie principe incorporel , s’occupaient de la moralité, et recherchaient les lois et l'harmonie des principes du monde d’après une détermination morale du mal et du bien : plus dogmatiques que dialecticiens dans les formes , leur style était clair et d’une simplicité empreinte de grandeur,

Les Italiens partaient donc de Dieu, les Ioniens de la nature : ceux-ci ne faisaient que de vains efforts pour se dégager de la matière , ceux-là s’élançaient dans les pures régions de l'esprit, Dans l’école de Thalès , essentiellement serutatrice et sagace , le libre exercice de la raison dans toute son activité était fort louable. L'école pythagoricienne,au contraire, jalouse de conserver les doctrines enseignées d’en haut à l’homme, procédait moins hardiment dans l'examen, et sonvent ses disciples se contentaient pour toute raison de la parole du maître ( adrès dgu, ipse divil ); mais elle aussi dut marcher, et la doctrine de Pythagore fut poussée jusqu’au panthéisme, tandis que celle d’Anaximandre et d’Anaximène aboutissait à l’athéisme.

La Grèce produisit de grands philosophes pythagoriciens, de même que l'Italie (1), qui peut se vanter d’avoir donné nais-

(1) Archylas de Tarente, Philolaüs et Aristée de Crotone, Hippon de Rhégium, Hipparque de Métaponte, Ecphante de Syracuse, lo comédien Épicharme de Cos, Timée de Locres, Ocellus de Fucanie, bien que les traités Sur l'âme du

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sance à l’école philosophique la plus illustre, d'autant mieux qw’Aristote et Platon dérivent plus réellement de Pythagore et de Socrate. Empédocle d’Agrigente , de la considération sensible etrationnelle de l'être , est conduit à une contemplation mystique des choses; mais nous ne pouvons recueillir que des fragments de sa doctrine poétiquement exposée. L’enthousiasme en forme le principal élément ; à la façon d'Homère, il personnifie et déifie tout, et, sans répudier entièrement la raison , il professe un mysticisme fondé sur l'hypothèse d’une dégradation causée par un péché primitif,

Le monde fut ensuite réglé par deux principes , l'amitié et la dis-

corde (qtAla, veixos ). Sa vie tient beaucoup du merveilleux : il réveille une femme d’une longue léthargie, et l'on dit qu’il vessuscite les morts ; il fait clore une vallée entre deux montagnes , et arrôte aussi les vents étésiens qui rendaient Agrigente malsaine : Ü assainit les marais dont les exhalaisoës nuisaient à Sélinonte, en y faisant passer deux courants d’eau. Il fut done réputé dieu, et lui-même, favorisant cette opinion, disait : «Amis, qui habitez les hau- « teurs d’Agrigente, zélés observateurs de là justice, salut. Je « ne suis pas homme, mais dien. Lorsque j'entre dans les cités « florissantes, hommes et femmes se prosternent devant moi : la « multitude suit mes pas; les uns me demandent des oracles , les « autres un remède pour de cruelles maladies (1). » L'étude de l’histoire naturelle lui coûta la vie; car, voulant explorer le cratère de l’Etna , il y périt.

Alcméon de Crotone, contemporain de Pythagore, fut le premier qui tenta de remonter aux idées générales, en dressant une liste de catégories dans laquelle les principes de l’intelligence humaine sont posés en antithèses (2). Gylon de Crotone, célèbre par ses richesses, ayant demandé d’entrer dans cette association, ne fut pas admis, parce qu’il était violent et querelleur. Irrité de ce refus , il suscita contre elle une vive persécution politique, qui coûta la vie à Pythagore et dispersa ses disciples, de sorte que l’œu-

monde, attribués à ces deux derniers, ne paraissent pas authentiques, Empédocle d'Agrigente, à qui son zèle excessif pour l'étude de l'histoire naturelle coûta la vie dans le eratère de l'Etma : il composa un poëme sur la nature.

(4) Diocëxe Larnace, VIE, 62,

(2) Fini et infini. Repos et mouvement.

fmpair et pair. Droite et courbe,

Unité et pluralité, Lumière et ténèbres.

Bonheur ei malheur. Bien et mal.

Mâle et femelle, Carré et figures à côtés inégaux.

vre, qui ne pouvait s’accomplir que par la lente destruction des anciennes croyances, resta inachevée (1).

L'école ionienne ayait donc pris le côté physique , et celle de Pythagore le côté métaphysique; le paint de vue dialectique fut embrassé par vre autre école, greffée sur celle de Pythagore, et qui prit son nom d'Élée , ville d'Italie : poussant à l’excès le système des idées et répudiant Pexpérience, elle déclara les choses de purs phénomènes , ramena Ja réalité à l'intelligence et identifia le monde avec Dieu. Ce penchant exclusif vers le suprasensible , négligeant le sensible et soutenant qu’il faut chercher toute vérité dans la sphère rationnelle , est la première tentative qui eut pour objet de redresser le mode de connaissance sensible au moyen des idées pures de la raison, ou de les réduire à leur juste valeur; l’école d’abord distingua dans la pensée l'élément spéculatif de l'élément empirique.

Xénophane de Colophon (2), Parménide et Zénon d’Élée, Mé-

lissus de Samos, passent pour les auteurs de ce système. Le premier affirma que rien n’est fait de rien, et qu'aucune chose ne peut passer du néant à l'être ; tout n’est done qu’une seule chose immuable et éternelle. C’est ainsi qu'il combattait l’anthropomorphisme et la mythologie, et qu’à l’aide de la simple raison, par le principe de la causalité, il prouvait l'existence de Dieu (3),

(1) On aura facilement aperçu ce que les pythagoriciens ont de commun avec les Indiens. Le nom mêine de païa se trouve chez le pythagoricien Nicomaque, dans Photius. Ils distinguent l'organe sensitif matériel de l’âme rationnelle vivante, qui a la conscience d’elle même, et qu'ils appellent Guués et ppñv ou vois, comme elle est nommée dans les Védantas #1anas et djivatman. Ils supposent, de même que les Indiens, une région moyenne entre le ciel et la terre, habitée par les démons. On raconte que le brahmine farchas , interrogé par Apollonius sur ce que les Indiens pensaient de l'âme, répondit : Ce que vous en pensez vousméme depuis Pythagore.

(2) L'unité de Dieu est exprimée formellement dans le poëme de Xénophane sur la nature; mais, en disant que rien ne provient de rien, il suppose la matière coéterncile :

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Voy, Brannis. Commentationes eleatiræ; Alonæ, 1813,

(3) Albert Famnicus, dans ses notes sur Sextus Empiricus, 2/ypo{/yp. 4, 3, s'exprime ainsi : « Xénophane comprit Dieu comme intelligence éternelle , une, immuable, non sujelle à la généraijon ni à la mort, perpétuellement vivante, pleine de raison et de jugement, semblable en tout à soi-même, qui fut toujours et sera toujours; au contraire, les choses qui apparaissent à nos sens n'existent, selon lui, que dans le changement et dans l'opinion, et doivent toutes se résoudre de nouveau dans lôtre un, où elles sont contenues et d'où elles décou

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de sortequ’enadmirant l’harmonie du monde, il disait : Toutestun, et cette unité est Dieu. Au reste, l'humanité ne pouvait, selon lui, faire autre chose que conjecturer, supposer, présumer.

Parménide précisa encore plus l’idéalisme, en affirmant que les sens ne sauraient offrir que des phénomènes trompeurs , etque la raison seule reconnaît ce qui est vrai et réel. Mélissus, homme d’État et général célèbre , exagérant encore le système, refusa aux corps les dimensions de l’espace. Peut-être le reproche de panthéisme, fait aux éléatiques, eut-il précisément pour cause le spin extrême qu’ils apportèrent à distinguer des choses sensibles l’idée et à faire ressortir qu’elle les possède toutes dans leur forme originelle.

Si les deux philosophes que nous venons de nommer avaient déjà recherché en quoi les sensations se différenciaient des choses, Zénon d’Élée, défenseur ardent de la liberté, emplaya sa pénétration à pousser la recherche plus loin ; il démontra que, si les choses extérieures étaient telles que la sensation nous les dépeint, elles seraient pleines d’absurdités et d’impossibilités. Lorsqu'il enseigna dans Athènes, il réfuta plutôt le système du réalisme empirique qu’il ne prouva le sien, consistant dans l’idéalisme pur ; mais il porta à l’excès la pensée fondamentale de l'école éléatique. En niant la possibilité du mouyement, il ouvrit la route au scepticisme et fonda la dialectique. Dès lors une vérité, que le temps confirma, resta évidente : c’est qu'il est impossible, quand on révoque en doute l'existence sentie des réalités finies, de parvenir à leur démonstration. .

Une pareille négation répugnait trop aux croyances inhérentes à la nature, pour qu’une réaction ne s’ensuivit pas; elle fut faite par Leucippe, qui assigna, pour éléments de la réalité, certains cor puscules («{omes) indivisibles et éternels, dont la combinaison fortuite produit les corps sous leurs différentes formes, Ainsi à Punité infinie se trouva substitue la pluralité infinie, qui fut soutenue par Héraclite d'Éphèse, surnommé lObseur et le Pleureur, bien qu'illéguât à Platon et aux stoïciens des principes féconds en conséquences.

10 caractère sombre de ce philosophe eut pour contraste l’nuneur railleuse de Démocrite d'Abdère, qui supposa la nature régie per la loi de la nécessité, àvayan, et prétendit que certaines images émanées des corps, venant s’imprimer sur nos sens, en-

lent, » A, Rosmini, £same del Mamiani, HA, 51, justifie Xénophane et Parménide de l'accusation de panthéiine

Ecol:

atoimistique,

Sophistes.

gendraient la sensation et la pensée. Il appliqua le premier la philosophie matérialiste à la morale ; car, s’il n’existe que des atomes dans lPunivers, toute notion absolue de justice et de sainteté s’évanouit pour ne laisser que le calcul des jouissances. Il mettait, en effet, la suprème félicité dans légalité d'humeur. Métrodere de Chios, son disciple, déclarait ne savoir pas même s’il savait rien, et Diagoras, affranchide ce dernier, fut banni d'Athènes pour avoir écrit qu’il ignorait s’il y avait ou non des dieux. Au contraire , Anaxagore de Clazomène , l’ami de Périclès , voulant ramener les croyances dans la bonne voie, ne chercha point de principes imaginaires; mais il vit dans l’univers une cause finale un esprit, voùs, ordonnateur du monde.

Ainsi les uns, encombattant les idées, les autres. en attaquant Ja sensation, jetaientle doute dans les âmes; mais ces différents systèmes excitaient pourtant à réfléchir sur la nature de la pensée et de l'intuition. Bien qu’on s’aperçût à peine du contraste entre les produits de l’observation et de l'intelligence, on sentit le besoin de la logique; ce fut la tâche des sophistes, qui s’habituèrent aux analyses subtiles et aux méthodesde discussion. Ilsne semblèrent toutefois étudier laraison humaine que pour l’armer contre elle même, en mettant l'expérience en opposition avec la philosophie spéculative ; ainsi ils déshonorèrent leur nom pour avoir voulu cffacer toute différence entre la vérité et l’erreur, réduire toute croyance à une simple opinion {1}, et tarir à dessein la source de la science.

Gorgias de Léontium, disciple d'Empédocle , soutint que rien n'était réel, que rien ne pouvait être connu ni communiqué par des paroles. «Rien n’existe, et, quand il existcrait quelque chose, ilest impossible de le connaître. » Tel était sonthéorème , qu’il prouvait ainsi: «S'il existe quelque chose , cette chose est l’étre ou le non-étre , ou les deux ensemble, Mais le non-étre est impossible, parce qu'il ne peut être né, ni n’être pas né, ni être un et multiple. Puisil est impossible que ce qui est soit éfre ct non-ftre; car, s'ils étaient dans le même temps, ils ne seraient qu’une seule chose quant à l'existence ; mais, s'ils n’étaient qu’une même chose, l’éfre serait le non-étre ; or, comme le non-étre n’est pas . l’éfre ne saurait être non plus. En outre , si tous les deux étaient la même chose, ce ne seraient pas deux choses, mais une seule. » Platon néanmoins se crut obligé de réfuter dans dans ses dialogues cette argumentation ; ce qui prouve qu’alors

(1) Jacont G£e, Historia critica sophistarum qui Socratis «tale Athænis fioruere ; Uirecht, 1823,

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elle ne semblait pas aussi frivole et aussi ridicule que nous la jugeons aujourd’hui.

Protagoras d’Abdère parcourut le premier les villes, professant à prix d’argent. Il bornait la connaissance à la perception du phénomène ; il n’admettait point de différence entre les perceptions , vraies ou fausses, attendu que les choses subsistent seulement en tant que l’homme les distingue (1), et soutenait qu'il est impossible à l’homme de parvenir à une connaissance de la vérité qui suffise à ses besoins. Ce n'étaient pas là des questions oiseuses ; car les sophistes instruisaient la jeunesse à embarrasser ceux qui avæient moins d’habileté , à ne considérer comme vertu que l'esprit et la subtilité captieuse, à ne voir que des superstitions dans les maximes morales. Critias appelait les religions de belles inventions deslégislateurs; Poluset Thrasymaqueniaient la différence entre le bien et le mal ; Prodicus accusait la nature d’avoir fait à l’homme le pire des présents en lui donnantla vie; Chalciclès soutenait que le droit unique est celui du plus fort , et que les lois sont le produit de la faiblesse de ceux qui, par un contrat social, fixèrent les idées du juste et de l’injuste. Ils se servaient, en un mot, du scepticisme , non avec la gravité de la science , afin de parvenir par le doute à la découverte de la vérité, mais avec toute la légèreté d’esprits moqueurs et plaisants, pour railler, comme Méphistophélès, la nullité de la raison humaine ; on peut juger du mal qu’ils devaient faire dans une démocratie comme celle d’Athènes.

Mais, comme dans les voies de l’humanité, l’erreur elle-même vient en aide au progrès , les sophistes eurent aussi leur utilité : ils enrichirent et purgèrent le langage, rendirent la pensée plus pénétrante et plus subtile , en l’accoutumant à ne pas se contenter de raisonnements incomplets. Sans s'opposer à leurs doctrines désastreuses , les sages replièrent leur intelligence sur elle-même pour chercher un appui à la vérité, à la morale, à la religion.

Cette réaction fut l’œuvre de Socrate, qui, voyant la nécessité de rappeler la philosophie à un but élevé et pratique, s’attacha spécialement au côté moral de la science ; de sorte que sa doctrine peut être considérée comme une théorie de la vertu. Combattant la légèreté désolante des maîtres de l’époque , qui ne s’appliquaient qu’à détruire , il établit, sur une base solide , les idées du bien, du beau , du noble, du juste, de tout ce qui vient de

(1) La vérité est pour chacun dans ce qui lui apparaît (rù garvôpevoy Exde tu r0t0 aa slvre 6 guiverai); par conséquent, toute opinion est vraie (nüox 6£x àra0h:). Voy, Platon, Théétète, 187, B, et Diogène Laërce, IX, 51,

Socrate.

Dieu et conduit à Dieu. Étranger aux arguties des sophistes, il en appela au sens moral de l'humanité, exprimä $es petisées dâns le langage populaire, et, à Pexernple de sa fnère, conime il lé dissait, il pratiquait une sorte d'accouchement intellectuel, pareutix. Sa méthode consistait, en effet, à tirer, par le dialogue, de la mémoire de chacun, les idéés qui s’y trouvaient à l’état latent, ou, pout mieux dite ; les principes de la croyance naturelle, par voie d’induction et d’analogie (4). Il n'aurait pu obtenir ces résultats, sans avoir profondément médité sur lui-même. La connaissance de svi-même et l'empire sur ses passions étaient pour lui le fondement de la félicité suprême, qui consiste à voir le bien que nous sommes tenus de faire et à diriger nos actions dans ce sens. La vertu et le bien-être sont donc inséparables , et hommage le plus digne de la Divinité est la pratique des bonnes œuvres et un constant effort à effectuer, selon nos facultés, tout le bien possible, tant que nous restons dans cet exil qu’on appelle la vie. est un beau moment que celui où l’homme la quitte pour retourr:. dans sa vétitablé patrie ; mais, loin de le hâter par la violenc doit l’attendre de celui qui l’a mis dans ce monde.

Sa, .e fit un sacrifice à lécole ionique , dont il sortait , en disant: : Les choses qui sont au-dessus de nous n’ont rien à faire «avec aous ,» et sembla exclure la métaphysique , au lieu d’examiner les motifs qui jusqu'alors s'étaient opposés à ses progrès. Mais en déclarant oiseux le système des éléatiques , l’avait-il réfuté? Pouvait-il satisfaire les esprits spéculatifs par cette vague conception de la Divinité? La dialectique ne devait-elle pas rentrer naturellement dans un ordre d’idées qui plaît tant à l’esprit? Nous ne saurions donc le louer en cela, à moins qu’il ne Pait fait uniquement dans l'intention de rendre la science populaire, et de ne développer que le sentiment moral intérieur. Il fut conduit, en effet, par la dialectique même dont il avait besoin pour bien définir les choses morales, à distinguer les choses sensibles, et à prouver scientifiquement ce que Pythagore avait déjà enseigné (2).

(1) Socrate disait : Connaître n'est qué se souvenir ; il le prouvait en prenant un enfant et en l’amenant, à l’aide de questions combinées , à attester des vérités supérieures à sa capacité, et jusqu'aux théorèmes géométriques les plus élevés. 1 nous semble que ce grand dialecticien allaft trop loin, car la consé quence naturelle de son expérience est que l’homme est doué de la faculté de juger.

(2) Amsrork, Métaphys.,1T, nous autorise à le dire : «Socrate traitait des choses inorales et non de la nature; mais, dans les choses morales même, il cherchait universel: NH 'appliqua le premier à donner des définitions, rendant hommage à Vuiinersel, précisément parce qne ce n’est que par lui que l’on peut définir les

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I! recontiut donc Dieu, le fit l’auteur et le soutien des lois morales, et enseigna que l’âmé se rapproche de lui par la raison. Ce n’était pas assez pour lui de la Haute philosophie; il invoqua l'inspiration de son démon ou génie familier, soit qu’il voulût par là indiquer la conscience. soit qu’il fit allusion à quelque chose de plus élevé. Subtilisari: sr l’expression, or a dit que, pour lui, ce n’était pas ün démon, mais quelque chose de divin (Sæmôvrov) : distinction plus subtile que réelle. Il est certain q\’il parle souvent dece démon; dans sa propre apologie, il assure même qu’illui parlait, et que, loin de le pousser à quelque acte, il Pérhpêchait d’en faire plusieurs.

Les hommes élevés sont religieux ; la faison pure peut faire un honñête homme, mais il faut l’enthousiasme aux grands, chez lesquels on trouve les Singularités que les petits affectent. « A « Potidée (dit Alcibiade dans le Banquet), Socrate, un matin, de- « bou! et immobile, se mit à méditer. Il était midi ; les gens le re- « gardaient, surpris de le voir rester en extase depuis le matin. « Vers le soir, les soldats ioniens, après avoir diné, appottèren t « dans celieu leur couchette pour dormir au serein, et voir si So- « crate passerait la nuit dans la même position ; en effet, il resta « debout jusqu’à Paube, fit alors sa prière au soleil et se retira. » D’autres racontent qu’en se promenant avec ses amis, il s’arrêtait souvent, et disait ensuite qu’il avait entendu son démon ; tantôt illui semblait que cet esprit lui suggérait ce qu’ilavait à dire, tantôt qu’il rappelait quelque chose à sa mémoire.

Était-ce imposture ou faiblesse? Nous reproduisohs la croyance de ces communications de l’homme avec des êtressupérieurs, que nous trouvons au berceau de l'humanité. : ‘ que les siècles les plus éclairés cherchent à expliquer, au lieu de le: ri2r. Notre âge, peutêtre, marche à grands pas vers la révelation de ces mystères.

Il se déclara aussi citoyen du monde; mais ce mot ne pouvait encore être compris, parce que ce n’était pas à la philosophie, mais à la religion de le proclamer. Il n’est pas possible, en effet, de comprendre l'unité du genre huraain , tant qu’on n’a pas compris l’unité de Dieu. Philosophie, vertu, bonheur, consistent pour Socrate dans la possession de la vérité, ce qui équivaut à dire dans l'intuition des essences qui sont la partie divine des choses (ou les dieux) auxquelles l’âme est unie, même ici-bas, par sa

choses. Aussi s’aperçut-il que l’universel n'appartient pas aux choses sensibles, mais à ce qui est l’opposé, aux choses non sensibles, puisqu'on ne saurait trouver une raison commune aux choses qui changent à chaque instant, et dès lors ne sont pas susceptibles d’une définition commune. »

nature, bien qu’elle en soit détournée parles affections corporelles. Connaître et contempler ces dieux, c’est la vertu; la mort, qui affranchit Pâme et la réunit à Dieu, est le bonheur. Jusqu’à ce qu’elle vierne, l’homune doit s'exercer à détacher l’âme de son corps, en contemplani les essences. Philosopher, c'est vivre vertueusement ; ainsi la philosophie est la préparauvn continuelle à la mort, et la vertu la contemplation des essences des choses.

Mais l’action vient ici se confondre avec la contemplation, la spéculation avec l’œuvre, la science avec la vertu, ce qui jeta de l'incertitude dans ces nobles doctrines, et mêla la science théorique et nécessaire avec la science pratique et volontaire; au lieu de calculer le mérite de l’homme d’aprèsles obstacles corporels dont il triomphe, Socrate fait consister sa perfection morale à contempler les essences, sans avoir aucun combat à souteair (1). Or, comme tous ne peuvent acquérir la science, tous ne seraient pas libres de parvenir à la vertu, réduite à une simple spéculation de l'intelligence.

Socrate, au surplus, n’affirmait rien ; aussi la sagesse palenne, touchant au plus haut degré où elle soit parvenue, était-elle réduite à confesser qu’elle ne savait rien. On cite souvent ces paroles de lui : Je ne sais qu’une chose, c'estqueje ne sais rien, comme si l’on voulait en conclure qu'il n’était qu'un pur sceptique, et qu’il nepouvait dès lors qu’entraîner dans le doute. Et pourtant c'était ia première opposition aux sophistes, dont les doutes, comiiie il arrive souvent, se résolvaient en un dogmatisme arrogant, au peint qu'ils affichaient la prétention d’enseigner toutes les sciences et tous les arts. Socrate, au contraire, n’enseignait aucune science, excepté celle qui est nécessaire à tous : la manière de penser juste, le sens droit. Il devait, en effet, connaître le vrai savoir, et Platon (dansle Memnon) assure qu’il distinguait la science véritable de l’opinion. Aristote lui attribue deux choses : la preuve par induction, et la détermination générale des idées ; il fut donc le fondateur de la méthode scientifique en général,

Phèdre lui ayant demandé ce qu’il pensait de l’explication que les physiciens d’alors donnaient des mythes religieux, il répondit : « Ces choses requièrent beaucoup plus de temps et de subtilité « que je n’enai. Jesuis occupé de ce précepte delphique : Connais- « toi loi-mème, et il est impossible qu’il reste à celui qui le mé- « dite assez de temps pour d’autres choses. Je m'inquiète peu de

(1) M. Cousin trouve qu'il n'y a vertu qu’où il y acombat ; Socrate, au contraire, ne la reconnait que du moment où le combat a cessé,

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« toutes ces questions etje me borne à croire ce que croit la mul- «titude, ne m’occupant que de l’étude et dela conscience de ma « personne. »

La connaissance de soi-même ne consiste pas seulement à comprendre les choses que lon fait ou non, mais à connaître leur valeur morale. Ce précepte delphique signifie donc : « omprends la « valeur scientifique de tes pensées, et tu découvriras que la science « humaineest nulle, mais que l’homme a conscience de la certitude «et de la vérité des actions morales, aussi bien que de tout ce qui

« concerne la vie. » Cest donc sur | qui nous révèle aussi que la matière est régie par quelou e divin, que Socrate voulut appuyer la science. Exam nnel, il trouait l'unité de la science dans la raiso: our lui le côté matériel n’a ni sens ni valeur, sans un nnel. Par cette

doctrine, il élevait l’activité morale au niveau 4e l’activité scientifique. La connaissance est le but de l’activité morale, et la connaissance véritable est celle du bien, de la raison et de Dieu qui gouverne le monde. En conséquence, la vertu est une, c’est-à-dire la aison ; rien de ce qui se fait avec raison n’est mauvais.

Dans les détails, il s’en remettait aux lois de l’État et à la vocation spéciale que la Divinité suscite dans chaque homme.

La doctrine de Socrate devait donc exciter, non pas un mouvement partiel dans quelque branche de la philosophie, mais un mouvement scientifique nouveau et complet, qui dérive de laconscience du savoir général, et s'étend à tout ce que l’homme peut apprendre. Socrate ne développe aucun système de morale, mais porte l'attention sur l’activité rationnelle, sur la conscience morale de l’homme. Il ne donna point une théorie de la matière et de la forme de la science, mais il en enseigna la pratique ; puis il inculqua cette pensée lumineuse, que la valeur de toute connaissance doit être examinée uniquement selon sa concordance avec lascience entière ; que toute pensée doit rendre compted’elle-même etprendre racine dans la connaissance de soi-même et de Dieu ( Ritter).

Socrate avait notablement développé le sentiment moral, mais sans le rapporter à des principes certains, et sans montrer de quelle manière il oblige le libre arbitre. Ne voulant pas mettre d’entrave à celui-ci par un système, il en résulta qu’au lieu de fonder une école, il ne fit que donner à réfléchir. Le mot de Prudence ou sagesse, qu’il posa comme principe moral, était trop indéterminé, et n’ôtait pas la confusion entre la théorie et l’œuvre, le dogmatisme et la vertu. Il n’y a donc pas à s’étonner si ses disciples suivirent

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posant et résolvant d’une façon différente les problèmes fondamentaux de l’humanité. Xénophon, Eschine, Simon, Criton, tous Athéniens, et le Thébain Cébès (1) s’appliquèrent à la morale. L’Athénien Attisthène eut la science pour objet : il fonda l’école cynique; Aristippe, celle de Cyrène, et Pyrrhon, la sceptique. Euclide de Mégare, Phédon d’Élis, Ménédème d’Érétrie, s’occupèrent de théories ; Platon seul eibrässa ia pensée de Socrate sous tous les aspects.

Antisthène, vertüéux âvec exagération, faisait consister la vertu dañs l’âbstinence, qui nous rend indépendants des choses extérieures : selon lui, le beau était le bien ; le laid, toute chose déshonnête ; le reste, indifférent. T! fallait, disait-il, vivre selon la nature, et mépriser les convenancessociales. Il n’admettait qu’un Dieu ; ses disciples renchérirent sur lui et se renairent fameux par des folies. Diogène de Sinope roulait dans les rues d'Athènes un tonneau dans lequel il logeait ; il se livrait publiquement à tous les actes naturels, sortait de jour, une lanterne à la main, pour chercher un homme, et disait qu’il n’en avait pas trouvé dans toute la Grèce, mais seuletnent des enfants à Sparte. Cratès de Thèbes jeta à la mer tout ce qu’il possédait, et, voyant un enfant boire dans le creux de sa main, brisa une tasse de bois, seul meuble qu’ileût conservé ; Hipparchia, sa bien-aimée, suivit son exemple, abandonnant famille et tout pour s’en alle: avec lui.

Aristippe de Cyrène , en Afrique, tout au contraire des cyniques , mettait la vertu dans la satisfaction harmonique de toutes les inclinations et dans la jouissance la plus prolongée. Agis toujours de manière qu'il l'en revienne le plus de bonheur possible, telle était sa morale , avec l’égoïsine pour résultat ; car ne serait-ce pas folie que dé se sacrifier pour autrui ?

Théodore , sorti de son école , en tira , comme conséquence légitime, qu'il n’existe point de vertu, et que l’homme doit s’en ténir à l'impression pratique et prendre dès lors le plaisir pour but unique. Hégésias demanda : Le plaisir parfait peut-il s’obtenir? et, se voyant forcé de répondre non, il déclara l’homme malheureux de sa nature, la vie un mal et la mort un bien (2):

conséquence qui devait suffire pour lui faire connaître l'erreur de

(1) On atiribuait à Cébès de Thèbes, disciple de Socrate, le Tableau figuratif dela philosophie (Mivat); mais on veut maintenant qu'il aft pour auteur Cébès de Cyzique, le dernier des atoïciens et postérieur aux Antonire,

(2) Il fut surnommé, à cause de cela, Herouavaros, Plolémée dut lui défendre d'enseigner dans les écoles, parce qu'il entratnait beaucoup de personnes au suicide, Cicénon, Tuscul., 1, 126.

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Quard on enlève à l’homme les idées pour ne lui laisser que les sensations, il est contraint de tomber dans le scepticisme. Pyrrhon avait appris de Socrate ce principe, que la philosophie doit se rapporter à la vertu ; mais il en conclut l’inutilité de la science et même son impossibilité, qu’il essaya de prouver par les arguments des sophistes. C’est par moquerie que ses adversaires ont affirmé qu’il croyait illusoire et fictif tout ce qui frappe les sens, que dès lors il n’évitait pas un fossé ; qu’il causait avec des amis absents, etc. Il accompagna Alexandre dans son expédition, fut élu grand prêtre , et ce roi le condamna à mort pour avoir demandé le supplice d’un satrape.

Timon de Phlionte, son disciple, soutint que toute science est vaine, puisqu'elle ne fournit pas le moyen d’être: heureux; qu’il faut chercher le calme inaltérable de l’âme dans lindécision des jugements, dans l’usage pratique de la vie. Les pyrrhoniens d’alors et ceux d’aujourd’hui ont-ils jamais pensé que l’homme, réduit aux pures sensations, ne saurait posséder même une vérité pratique relative et variable, puisque sans idées on ne peut ni juger ni parler? Ont-ils jamais pensé que leur science réduit l’homme, ou bien à être inconséquent, ou bien à renoncer aux dons les plus sublimes , le langage et la raison?

Euclide fonda dans sa patrie , à Mégare, où s'étaient réfugiés les disciples de Socrate , une école qui prit et conserva de celle d’Élée l’unité première comme réalité unique ; mais elle l’appliqua à la morale, considérant l’être absolu comme le bien absolu, On peut rattacher à celle-ci les deux autres écoles d’Élis et d’Érétrie, établies par Phédon et Ménédème.

Donner à l’école de Socrate un caractère purement moral, ce n’est pas dire qu’il négligeñt le reste, puisque ses disciples se sont occupés de logique, de métaphysique et de physique; mais avant lui la physique tenait le premier rang , qu’ocupa la morale après lui; car, pour rendre la science complète, il avait reconnu la nécessité d’embrasser la nature et la raison.

On peut dire que jusque-là le génie grec n'avait fait que des tentatives pour se dégager des langes de l'Orient , et pour bien se reconnaître lui-même, mafchant encore à tâtons au milieu d’hypothèses et d'expériences , sans fonder aucun grand système lui appartenant en propre; mais voici le temps où la ‘philosophie païenne va atteindre à sa plus grande hauteur.

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Platon.

Platon , né dans l’fle d'Égine, descendant de Codrus et de Solon, doué d’une imagination féconde et hardie, d’un jugement solide et pénétrant, d’un goût exquis , d’un cœur bienveillant et énergique, reçut une éducation poétique et libérale. L'amitié de Socrate lui inspira le goût le plus vif pour la philosophie et détermina sa vocation. Nous avons pu voir que la philosophie se fondait sur deux doctrines, l’une positive et traditionnelle, l’autre rationnelle et spéculative; ce qui motive la distinction qu’Aristote fait des sages en théologiens et en philosophes. Pythagore, c’est-à-dire l’école italique , appartenait aux premiers, s’occupant à recueillir et à comprendre les vérités que Dieu révéla primitivement aux hommes; Thalès , fondateur de l’école ionienne , faisait du raisonnement l’unique base de la science. A partir d’Anaxagore, la philosophie rationnelle inclinait à se réunir à la philosophie traditionnelle ; cette réunion , hautement annoncée par Socrate , fut accomplie par Platon.

Ce philosophe, comme son maître, avait la morale pour but principal; mais il ne se contenta point de l’expérience commune, ct sentit l’importance de la philosophie spéculative. Tandis que les autresécoles ne cherchent la solution del’énigmede lanature que dans le moi, dans l'expérience et dans l’histoire, Platon s'élève au-dessus de la réalité et de la vie ; il recherche la connaissance de la Divinité dans une révélation primitive et dans une réminiscence intérieure. Ilavait appris des pythagoriciens à faire cas des mathématiques, et voulait que l'étude de la philosophie commençât par elles (1). En étudiant les sophistes et les éléatiques , il vit que les principes des connaissances doivent résider dans li ‘‘igence, et que l’important est de distinguer les connaissance: es de celles qui sont

(1) Que Platon ait emprunté les nombres aux Égyptiens ou aux pythagoriciens, nul doute. L'un semble ne faire qu’une même chose avec l'ÊrRE ; c'est du moins ainsi que l’entendait Parménide, selon un passage précieux de Plutarque que voici : "ON pèv, de &tôtov mal Gplaprov, "EN Gë épotérnte mpès aûTd xaÙ TG à déyealor Giapopäv, nposayopeüsas (Adv. Coloten, XIII.) Nous savons, par la réfutation d’Aristote, que Platon, dans sa République, prétendait que les changements dans les États arrivaient quand, en ajoutant la racine cubique du nombre des années à un multiple de cinq, il en résulte deux harmonies, c’est-à-dire lorsque le nombre de cette figure devient solide, car alors la nature produit des êtres dépravés et indociles à toute éducation.

Qu'est-ce que cela veut dire?

Nous savons encore que, dans l’école de.Pythagore, on jurait par le quatcrne; c’est pourquoi nous lisons dans Macrobe : Per qui nostræ animæ numerum dedit esse quaternum. Ce quaterne était l'esprit, la science, l'opinion, le sentiment (voüv, encothunv, 86Eav, aloënatv). Aristote assure que les nombres de Py: thagore sont les idées, &r: elôn äprôpol. (Mélaph.), I, $ 10.

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par le quaterne; imæ numerum inion, le sentinombres de Py:

variables, les dernières dérivant des sens, les autres consistant dans les idées. Or ses recherches avaient précisément pour objet de trouver ce que les choses renferment de fixe et d’invariable. Il distingua dèslors dans l'intelligence une partie liée à la conscience de la variabilité, une autre inaltérable et nécessaire ; il sépara donc la conjecture du savoir, et démontra qu’une philosophie scientifique ne peut se fonder sur l'expérience des sens. Au lieu de chercher à prouver, avecles deux écoles éléatiques, l’existence du fini et de l'infini , il l’admit comme condition essentielle de la science, et reconnut à l’âme certaines notions innées qu’il appela idées, principes des connaissances, types des choses, auxquels nous reportons, par le moyen de la pensée, l’infinité des objets particuliers. Elles sont préexistantes à l’âme, et l'expérience, en nous offrant des images faites à leur ressemblance, vient les développer peu à peu, si bien que connaître n’est pour l’âme que le souvenir d’un état antérieur aux liens du corps. Or, si les objets de la sensation correspondent, au moins en partie, aux idées, il doit y avoir un principe commun à ces objets et à l’âme qui en a connaissance , et ce principe est Dieu, qui forma les objets sur le modèle des idées. L’âme est, de plus, une force active par elle-même , et c’est de son union avec le corps que provient une partie raisonnable et une autre déraisonnable.

En distinguant aussi clairement les facultés de connaître, de sentir et de vouloir, Platon fit faire des progrès immenses à la philosophie, qu’il divisa en logique, métaphysique et morale, Recherchant dans la morale le bien suprême et la vertu, il pensa qu’il fallait viser à corriger la politique et les institutions, plus encore qu’à perfectionner les individus. Il recommanda , en appliquant sa théorie idéaliste , d'agir conformément à l’idée rationnelle du bien et par le seul amour de la justice. La vertu, qui consiste dans l'effort de l’humanité pour ressembler à Dieu, est une et composée de quatre éléments, science, courage, tempérance, probité. L'éducation est la culture libre et morale de l’esprit. La politique, application en grand de la loi morale, est la science de réunir les hommes en société sous la surveillance de la morale. C’est à cette science que se rapportent les quatre dialogues du Gorgias, des Lois, du ‘Politique ou du Gouvernement, et de la République, ce dernier surtout , dans lequel, dégoûté de la constitution athénienne, Platon penche visiblement pour la monarchie ; mais, comme il voyait les maux qu’elle avait produits en Crète et à Sparte, il en créa une idéale à l’aide des renseignements

recueillis dansses voyages et durant son séjour à la cour de Denys de Syracuse(1).

La république de Platon est donc une utopie impraticable comme tant d’autres; mais plusieurs des moyens par lesquels il poursuit son but idéal étaient applicables, et lui font un grand honneur. La peine ne doit être infligée que pour rendre meilleur ou moins méchant, et les tribunaux ne sont pas institués pour être des instruments de vengeance. Le coupable ne peut être puni avec justice de la peine capitale , s’il n’est établi qu'il a reçu la meilleure éducation possible; ses enfants ne doivent pas participer à l'infamie. C’est une calamité pour un Etat quand les tribunaux, faibles ou muets, dérobent leurs jugements aux regards du public, et prononcent des sentences à huis clos. Que la loi n’aggrave pas la peine du vol en proportion de sa valeur, mais seulement dans le cas où celui qui l’a commis se montre incurable. 11 alla jusqu’à prévoir que, si un être souverainement juste apparaissait sur la terre, il serait emprisonné, frappé , crucifié par ceux qui, comblés d’iniquités, seraient en renom de justice.

Dans le temps où les sociétés capricieuses et remuantes de la Grèce, étourdies par leur liberté arbitraire, oubliaient les lois stables de humanité et abandonnaient le droit aux fluctuations populaires ou à de savants sophismes , Platon proclamait une justice supérieure et éternelle , l’ordre, la morale, Dieu. Il est vrai que cetteidée de Dieu, de Phumanité, de la cité, l’éblouit au point qu'il ne sait plus apprécier l’homme, foule aux pieds la liberté individuelle et considère les individus humains comme les arbres d’une forêt, que la hache fait servir tous à une même fin. C’est pour cela qu’il veut que certaines vérités ne soient point divulguées, et qu’il établit une aristocratie du savoir. Il consacre l’esclavage : si un citoyen tue son esclave, il suffit qu’il se purifie ; si c’est celui d’un autre, qu’il paye deux fois sa valeur au propriétaire; quant à l’esclave qui tue son maître, on peut lui faire souffrir tous les tourments à son gré, jusqu’à ce qu’il rendre le dernier soupir ; s’il tue un autre esclave, que le bourreau le fasse expirer sous les verges.

Les femmes et les enfants sont la propriété de l’homme, privé: de personnalité et mis en commun àtitre de patrimoine social. «1! « y aura des gardiens préposés à l'allaitement des enfants; ils « conduiront les mères aux berceaux tant qu’elles auront du lait, « et veilleront à ce qu'aucune d’elles ne puisse reconnaitre son

(1) Voyez principalement les Zois, IX.

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« enfant (1). » Tant il méconnut le caractère sacré de la femme, son égalité naturelle avec l’homme; tant les idées du juste et de l’honnête étaient encore confuses dansles esprits même les plus élevés!

Aristote, quitrace avec tant de précisionles limites entre l’homme libre et l’esclave, qui n'est pas un homme, réfute cependant Platon : « Dans une société civile, dit-il, où la bienveillance est « pour ainsi dire délayée entre tous, elle doit être bien faible, et « il est presque impossible à un père de dire, Mon fils, à un fils, « Mon père. Ainsi que la douce saveur de quelques gouttes de « miel disparaît dans une grande quantité d’eau, de même « l’affection que font naître ces noms si chers se perdra dans un « État où il sera complétement inutile que le fils songe au père, « le père au fils, et les enfants à leurs frères. L’homme a deux « grands mobiles de sollicitation et d’amour : c’est la propriété « et l'affection (rù lôtov xai vo éyarnrév); or ni l’une ni l’autre « ne peuvent subsister dans une pareille forme de gouverne- « ment (2). »

Socrate s'était raillé du sophiste qui appelait beau ce qui délectait les yeux et les oreilles. Platon réprouve aussi cette définition dans l’Hippias, et veut que le beau soit l'éclat de la vérité ; le plaisir, engendré par l’art qui l’exprime, est d’une nature élevée, parce qu’il s'allie étroitement au vrai, et il ne peut être senti que par ceux qui réunissent la science et la vertu; le jugement d’un seul d’entre eux a plus de prix que celui d’une multitude entière. Le but de l’art est donc de porter au bien, en améliorant, en élevant l’âme, et en inspirant cet amour (amour platonique) qui conduit à la vertu (3).

Ainsi Platon, tout en choisissant dans les divers philosophes , sut conserver un caractère d'originalité, et ramener les opinions divergentes à un système harmonique, où l'unité se fonde sur les idées ; tous les motifs de notre activité spéculative on pratique acquièrent la même importance morale, et le lien entre la vertu, la vérité et la beauté se trouve consolidé.

(1) Pzaron, la République, liv. V, p. 460 D.

(2) Amisrork, la Politique, liv. JE, ch. 1, 17.

(3) Les deux épigrammes suivantes, attribuées à Platon lui-même (V. Diog. Laërt., HIT, 29, 32), ne permettent pas d'entendre l'amour platonique dans le sens qu'on attache vulgairement à cette expression : ‘Aotpéas elaahpets, TA. « Quand tn considères les astres, cher Aster, je voudrais être le ciel, pour te voir avec autant d'yeux qu’il y a d'étoiles. » TAv Yuyhv "Ayédwva, urà. « Lorsque j'embrassai Agathon, mon âme vint tout entière sur mes lèvres, prôte à s'envoler, »

Comme son maître Socrate, il fit usage du dialogue, mais sans affecter le ton familier des autres disciples, dans ce genre, il reste sans égal, bien qu’il se montre souvent prolixe et parfois obscur, soit pour chercher trop l'élégance, soit à cause du souvenir encore récent de la ciguë de Socrate. Il fit surtout beaucoup de cas des traditions, persuadé que, tout altérées qu’elles étaient pour avoir passé par la bouche du vulgaire, elles conservaient un fond de vérité que le philosophe devait respecter, et que, par leur forme, elles pouvaient être fort utiles à l'artiste pour atteindre à la haute éloquence. Il montre un mépris continuel pour la multitude, et donne de l’importance à la philosophie par opposition aux opinions vulgaires.

Toujours riche de poésie et d’art, il sait modérer l'audace d’une pensée par l’harmonie et la suavité des formes. Il abonde en figures, en fables, en comparaisons , témoigne d’une admirable connaissance des hommes et des choses, et possède un talent d’exposition qui n’a jamais été surpassé. Son école était fréquentée par des personnages célèbres ; car les anciens discutèrent la question desavoirsielle avait formé plus de tyrans ou plus d’ennemis des tyrans (1); on y voyait encore, en plus grand nombre que les hommes de mérite, les élégants et beaucoup de femmes, entre autres Axiothée de Phlionte et Lasthénie de Mantinée. Platon se résigna en partie à la corruption de sa patrie, ne voulant pas ramener la génération en arrière. Peut-être il renonça trop à l’espoir d’être atile à son pays ; il détourna donc les regards des événements particuliers pour les concentrer sur le cours universel des choses. 11 mourut dans un banquet, après avoir formé beaucoup de disciples qui, des jardins d’Académus où le maître les réunissait, furent appelés Académiciens.

Aristote, disciple et rival de Platon, donnait ses leçons dans le Lycée, en se promenant (reptmarv ), ce qui valut à ses disciples le nom de Péripatéticiens. Il naquit à Stagire, et fit l’éducation d'Alexandre, qui lui fournit d'immenses moyens d’étude. Élevé dansla doctrine de Platon, il prit à tâche dela critiquer, etmourut dans l’île d’Eubée. Il écrivit sur toute la science humaine; mais ici nous ne nous occupons de lui que sous le rapport de la philosophie, en regrettant que ses livres, déjà obscurs par eux-mêmes, le soient devenus plus encore par ses commentateurs (2).

(1) Athénée (XI, 508) donne une liste des (yrans sortis de cette école ; Plutarque (adv. Colot., 32) en donne une autre des ennemis de la tyrannie.

(2) « Aristote légua sa bibliothèque à Théophraste, qui à son tour la laissa, après y avoir réuni la sienne, à Nélée de Scepsis, son disciple et celui d’Aristote.

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Aristote prélude à sa tâche par la critique; il met en balance les écoles italique, ionique et platonique qui le précédèrent, et cherche partout la vérité en signalant l’erreur sans indulgence, mais aussi sans injustice. L'école ionique ne reconnait qu’un principe matériel , dont les sensations sont des transformations; elle porte dès lors au scepticisme, que n’évitent pas non plus les abstractions pythagoriciennes. Socrate essaya de sauver d’un tel naufrage les idées du bien et du mal, en démontrant qu’elles n’avaient pas seulement une existence logique, mais qu’elles contenaient encore l’essence; il donna de plus à la philosophie une méthode, l’inductionet la définition. Platon fit de cette méthode une théorie, et créa la dialectique qui, partant de l'opinion et le l’apparence, cherche la vérité en interrogeant. Mais l'interrogation ne conduit qu’à la probabilité; on'ne peutmême parveniràla science certaine et à l’universalité substantielle qu’en se fondant sur l’affirmation immédiate de l’essence.

Aristote veut donc réduire la dialectique à ses justes limites, en la plaçant au-dessous de la science, comme un art destiné à exercer l'esprit. En ce qui concerne la source primitive des connaissances humaines, il établit que rien n'existe dans l'intelligence qui n'ail auparavant cæisté dans les sens. La nature ne peut se concevoir que par l'expérience. La science de la nature est la

Ce dernier, au lieu de livrer au publie un si riche trésor, le transféra à Scepsis, sa patrie, de sorte que cette collection précieuse passa, lorsqu'il mourut, à ses hériticrs, gens peu instruits qui la mirent sous clef : bien plus , lorsqu'ils apprirent qu’Altale, roi de Pergame, faisait chercher par terre et par mer des livres pour sa riche bibliothèque , qui rivalisait avec celle d'Alexandrie, ils la cachèrent dans une cave, où elle eut à souffrir de l'humidité ct des vers. Les hériticrs de ceuxci la vendirent enfin à Apellicon de Téos, citoyen d’Athènes, qu. ;’:8 bibliophile que philosophe (#ho6i6k0ç mäXov # gL}60070c), transcrivit les ‘ivres, en combla maladroitement les lacunes, et les publia remplis de fautes. Ces livres, déposés plus tard dans la bibliothèque d’Athènes , furent, quand Sylla prit cette ville l'an 86 av.«J.-C., transportés à Rome, et là ils passèrent par les mains du grammairien Tyrannion, d'Amisus dans le Pont, tombé au pouvoir de Lucullus. Comme il était un partisan d’Aristote, il corrompit le gardien de la bibliothèque où étaient les œuvres du philosophe ; il les eut ainsi à sa disposition, et en fit tirer des copies; mais les scribes ne se donnaient pas la peine de les collationner avec l'original, ce qui arrive encore tous les jours pour les autres livres qu’on met en vente , soit à Rome, soit à Alexandrie. » C'est ce que nous apprend (liv. XIII, p. 608) Strabon, qui était disciple de ce même Tyrannion. Plutarque (Vie de Sylla) ajoute que Tyrannion corrigea ces exemplaires, et qu'’Andronicus de Rodes en obtint des copies qu'il publia, ainsi que les titres des différents ouvrages de ce philosophe, connus de son temps. Athénée, au contraire (Deipnosoph., 1, p. 3), affirme que Plolémée Philadelphe acheta de Nélée lui-même les œuvres de son maître, et les plaça dans la bibliothèque d'Alexandrie,

Arlstnte, 384-329,

science générale des corps, en tant qu’ils sont variables ; elle comprend le développement des idées suivantes : nature, cause, accident, fin, changement, infini, espace et temps. Tout changement suppose la matière et la forme. Il doit y avoir un premier moteur, et la première chose mue éternellement est le ciel.

Aristote semble par là rétrograder de Socrate à Thalès, et ramener les idées à la sensation, si ce n’est qu’en séparant cellesci des notions nécessaires et absolues, il se rapproche de l’idéalisme de Platon (1), même lorsqu'il croit le combattre. Mais, quoiqu'il distingue radicalement l'intelligence du sens, les formes constitutives de l’esprit de ses applications particulières, le nécessaire du contingent, il est difficile de préciser où réside le milieu qu'il établit entre l’idéalisme et le sensualisme. Néanmoins il se détache tout à fait du sensualisme moderne vulgaire, quinieque l’idée sensible puisse devenir idée de substance, de cause, d’infini; tandis qu’Aristote admet dans la connaissance, non une génération, mais un ordre chronologique : l’idée sensible est antérieure aux autres; mais, au delà des sens particuliers, il est un sens général, c’està-dire l'intelligence, qui plane sur le monde des contingences, et qui ne peut dériver de l’expérience. La connaissance, selon lui, est médiate ou immédiate : nous percevons immédiatement le particulier, rù xa0” Exagra, et l’universel , xd xa0okou, médiatement ou à l’aide de définitions et de raisonnements. La philosophie doit donc, avant tout, déterminer les lois intérieures de la raison, ct la logique est en effet l’œuvre capitale d’Aristote; elle a survécu à toutes les crises de la science, comme théorie du raisonnement et de la démonstration, et fut alors d’une opportunité singulière pour remédiér à l’épidémie sophistique.

(1) Voici la déduction des théories péripatéticiennes :

1° Dans le nombre des manières et des conditions à l’aide desquelles nous percevons le vrai, quelques-unes sont toujours vraies, d’autres peuvent nous tromper. Les premiers sont la science et l'intelligence , les autres l'opinion et le raisonnement.

2° Dans l'ordre scientifique , l'intelligence est ce qu’il y a de plus sûr et de plusexact,

3° Les principes sont plus faciles à saisir que les démonstrations.

4° Le principe de la démonstration n’est pas la démonstration même,

5° Le principe de la science n'est pas la science.

6° L'intelligence est le principe propre de la connaissance.

Cette théorie constitue donc un idéalisme réaliste, appuyé sur l'observation et sur les faits fournis par la sensation, ayant néanmoins pour point de départ les conditions et les lois de l'intelligence. Schelling a dit : « L'idéalisme est l'âme de la philosophie, le réalisme en est le corps; ce n'est. qu'en les réunissant tous deux qu'il est possible de former un tout qui est vie. » Ueber das Wesen der menschlichen Freiheit,

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Un fait étant donné, la science doit en démontrer la cause ; or, comimne les sciences sont ordonnées progressivement , non moins que les causes , la philosophie a d’abord pour objet les causes les plus élevées, les premiers principes. Dans la série des causes, il est une cause première ; dans la série des changements , un changement final : la connaissance marche donc entre ces deux extrêmes, puisqu'elle doit avoir, de toute nécessité, un point de départ et une limite pour s’arrêter.

Les conditions de l’existence réelle se trouvent dans quatre principes : matière, forme, cause motrice, cause finale. L’être a pour antagoniste le non-être ; les oppositions, ainsi que les catégories dans lesquelles se rangent les propositions premières , forment les bases de la science. Ces catégories sont au nombre de dix : substance, quantité, qualité, rapport, lieu, temps, situation, possession , action, passion.

Passant de cet instrument de la science à la science elle-même, Aristote la définit le mouvement de la raison, dont les termes principaux sont la spéculation et la pratique. Les sciences spéculatives ont pour objet l’ordre réel, indépendant dela volonté humaine; les autres, l’ordre accidentel et volontaire. Il chercha, au moyen de l'induction et de la réflexion, à établir un système encyclopédique des sciences, et ce système lui révélant les lacunes qui n’apparaissaient pas dans le désordre, il créa plusieurs branches du grand arbre scientifique, et inventa le langage de toutes les connaissances humaines.

Aux sciences purement théoriques appartiennent la métaphysique (1), reine des sciences, etles mathématiques ; aux sciences expérimentales, l’histoire naturelle et la psychologie ; aux sciences mixtes , différentes parties de la physique générale (2). La question si l’âme est distincte du corps; si la force qui en nous sent, pense, veut, est la :ème qui conserve et entretient notre or-

(1) Aristote légua son livre de La Métaphysique, qu'il n'avait pas achevé, à Eudème, qui ne le termina pas non plus. De là, des interpolations et un désordre {el que saint Augustin considérait comme un prodige de parvenir à le comprendre. Avicenne avouait , après l'avoir lu quarante fois, qu’il ne l’entendait pas parlaitement,

(2) On a dit que Callisthène avait envoyé à Aristote un système technique de logique complet, dont les brahmines lui avaient donné communication, et qui devint le fondement de la méthode aristotélique. Son syllogisme se trouve en effet dans le philosophe indien Kanada sous cette forme : 1° Celle montagne brüle, 2 parce qu'elle fume; 2° ce qui fume brüle ; 4° orlamontagne fume,

-5° donc clle brüle. Quelques-uns réduisent ce syllogisme à trois termes, ce qui

le rend plus conforme au syllogisme grec.

ganisme ; si l'intelligence et la nutrition viennent de la même puissance , n’avait jamais été posée catégoriquement avant Platon , ni appuyée d’arguments aussi beaux ct aussi invincibles. Mais , par cela même, il devait rencontrer beaucoup de contradicteurs, dont le plus habile fut Aristote. Ce n’est pas qu’il nie âme, mais il dissimule sa croyance de telle sorte qu’on ne peut affirmer s’il acceptait l’immortalité. Son Traité de l’âme, qui est le plus parfait quant à la forme, pourrait servir à fixer notre opinion ; mais il donne pour conclusion que l'intelligence n’est que la succession des pensées (1) : théorie renouvelée par Spinosa et Hume. Il ne dit rien de la conscience morale de l’homme, bien que, dans l’'Éthique il en fasse le fondement de la loi morale. Si l’âme n’est que la forme du corps, à la dissolution de celui-ci, elle se confondra avec la substance infinie : conséquence inévitable , dès qu’il ne distinguait pas suffisamment l’âme du corps, réduisait l’homme à un principe , etne voyait pas que l’âme ne peut être observée que par l’Ame elle-même. Dès lors il reniait Platon, pour reculer vers le passé, dont les physiologistes modernes, qui poussent avec excès leur science dans l’observation des phénomènes de l'esprit, se montrent encore les adorateurs (2).

Quant aux sciences pratiques , c’est-à-dire la morale , la politique, l’économie, l’empirisme ne put lui fournir qu’une théorie morale du bonheur. Le point fondamental est l’idée du souverain bien et du but final. Ce but est le bien-être, eddatmoviæ, ebrpabie, ou la somme des jouissances qui résultent de l’exercice parfait de la raison. Platon avait dit que l’homme n’est pas librement méchant, la raison ne pouvant vouloir que le bien. Aristote, au contraire, démontra le libre arbitre. 11 voulut prouver, par induction, qu’un juste milieu harmonique entre le trop et le trop peu, entre l'excès et le défaut , forme l’essence de la vertu. Il voyait bien que cette mesure ne pouvait être appliquée à certains actes, tels que la haine, l’adultère, le vol, homicide; mais cela ne suffit pas pour lui faire apercevoir la fausseté de son principe moral, qui réduit la vertu à n’être qu’un terme moyen. La justice n’a plus pour appui un sentiment intime, direct et psychologique; elle n’est qu’une déduction logique, un jugement, une proportion mathématique entre le tropet le trop peu (3).

Comme il avait reproché à Socrate d’avoir réduit toute vertu à la partie intellectuelle, il attribua à chaque faculté humaine sa vertu

(1) Liv.I, c. 3,613.

(2) Voir BARTHÉLEMY SAINT-HiLaREe, De la psychologie d'Aristote, 1816. (3) Bodin reproduisit cette théorie dans le seizième siècle.

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istole, 1816.

propre, prise dans la signification originaire de force ( äpsré ), c’està-dire sa perfection , et il en forma deux classes : les vertus intellectuelles et les vertus morales. Il reconnut que les premières n’étaient pas imputables à la personne, et qu’il ne lui en revenait aucun mérite. Néanmoins la classe des vertus morales était encore trop étendue, puisque l’épithète morales ne se bornait pas à signifier, comme nous l’entendons, ce qui est juste, mais aussi toute habitude volontaire apte à perfectionner les puissances mixtes dont se compose la nature humaine, Ainsi, confondu avec des aptitudes avantageuses à l’homme sans être morales en elles-mêmes, ce qui est juste n’était pas, à ses yeux, la vertu , mais seulement une vertu, Le christianisme seul devait pouvoir donner la définition exacte de la vertu , en déclarant que la rectitude de la volonté consiste dans sa conformité avec la loi éternelle; car cette loi n’est que l’ordre divin des êtres, conçu par nous en partie à l’aide des lumières de la raison , en partie par la manifestation positive de la Divinité et par la grâce.

En pratique , la vie civile est dans la nature, et l'homme est un animal sociable, telle est la conclusion d’Aristote, qui, dela constitution de la famille, déduit la nécessité naturelle de vivre en société : «Si l’homme, dans l'isolement, ne peut suffire à ses propres besoins, «ilsera, comme les autres parties, dépendant du tout. Celui qui « ne peut rien mettre en commun dans la société, et n’a besoin de « rien parce qu’il se suffit à lui-même, ne saurait être membre de « la cité, et il faut qu’il soit une brute ou un dieu. La nature pousse « donc instinctivement tous les hommes à l’association politique, « Le premier qui linstitua rendit un immense service; car si « l’homme , parvenu à toute sa perfection, est le premier des « animaux , il en est bien aussi le dernier, lorsqu'il vit isolé , sans « lois et sans justice (1). »

(1) Polilique, liv. I, ch. 1, 8, 12. Cicéron soutient aussi, dans son traité de Republica, que le peuple est cætus multitudinis, juris consensu et utililatis communione sociatus, non par faiblesse, mais par sociabilité naturelle; car la nature ne fit pas l'homme isolé, mais le destina à vivre avec ses semblables.

ILest curieux de voir proclamées, il y a tant de siècles, ces vérités qui, méconnucs depuis, entraînèrent à tant d’erreurs Hobbes, Rousseau et leurs sectateurs, soit dans les écoles, soit dans les assemblées. L’éloquent auteur du Contrat socialse laissa aller au plus misérable enfantillage lorsqu’iltraça cette tirade, si magnifique pour le style : « Le premier qui, ayant enclos un terrain, s’avisa de dire : Ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile, Que de crimes, de guerres, de meurtres, que de misères et d’horreurs n’eût point épargnés au genre humain celui qui, arrachant les pieux ou comblant le fossé, eût crié à ses semblables : « Gardezvous d'écouter cet imposteur; vous êtes perdus si vous oubliez que les fruits

382 TROISIÈME ÉFOQUE.

La vie de l’homme est ou voluptueuse, ou contemplative, ou sociale, et cette dernière seule est moralement bonne. La disposition naturelle , Péducation, l’habitude , conduisent à la morale. Mais le grand instrument d'éducation est le gouvernement; c’est pourquoi Aristote traite au long de la politique, dans un ouvrage d’une haute instruction.

Comme il l'avait fait pour l’histoire naturelle, il recueillit tous les matériaux qu’il put se procurer, et réunit ainsi cent cinquantehuit constitutions de la Grèce et de l’Italie , afin de demander aux différences pratiques et à l'expérience la preuve des théories de Xénophon, de Platon, d’Hippodamus de Milet, de Phaléas de Chalcédoine. Excluant le droit du plus fort comine fondement du gouvernement, il proclama celui du meilleur, et , d’après les qualités physiques, il établit la supériorité de l’homme sur la femme , celle de l’hommelibre sur l’esclave.

Quant aux esclaves, il ne sut pas conc” :r que ce qui était la base de la société d'alors pût être injuste. « La propriété est « nécessaire à la vie; parmi les instruments, quelques-uns « sont inanimés, d’autres animés. L’esclave est en quelque « sorte une propriété animée, et, en général , tout esclave est un « instrument supérieur aux autres ( & GoÿAoç, xrmé tt Eubuyov ). « Dans le rapport de l’homme avec le corps, celui-ci obéit à l'âme. Dans le monde physique, nous voyons la relation des « animaux avec l’homme, et l’homme commande. De plus, entre « le mâleet la femelle, c’est la femelle qui obéit au mâle. Ainsi, « les êtres aussi différents entre eux que l’âme l’est du corps, « l’homme de l'animal , sont esclaves par nature , et ilest bien « pour eux qu’ils soient esclaves. La nature elle-même a voulu « marquer d’une empreinte les corps des hommes libres et ceux « des esclaves, en donnant aux uns la force convenable pour les « distinguer, aux autres la stature droite et haute qui les rend « peu propres aux occupations serviles, mais utiles dans les « emplois civils et militaires.»

Après avoir énuméré les différentes vertus humaines, il demande si les esclaves ont besoin d’en avoir, et il affirme que ceux qui commandent doivent avoir de tout autres vertus que ceux qui obtissent, Quant à l’esclave , il lui en faut bien peu, le peu qui lui est strictement nécessaire pour ne pas manquer à son travail ,soit par indocilité, soit par défaut de courage (1).

sont à tous, et que la terre n'est à personne, etc, » — Discours sur l'origine de C'inégaiité parmi tes nommées, 6econde partie, (1) Xénophon, dans ses Dits mémorables , Anouvnpovevuata, LI, 2, 1, fait

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Ce grand philosophe fut le seul qui prit à tâche de démontrer scientifiquement la justice de lesclavage, bien qu’il recommandât d’avoir pour les esclaves les mêmes égards que pour les bœufs. Il ne pouvait conclure autrement après avoir donné Patilité pour but à la politique, et quand le bien de la famille commune consistait pour lui dans les conditions d’existence d’une cité égoïste, fondée non sur légalité de la nature, mais sur cette même prépondérance de force qu’il voulait pourtant repousser.

Ne considérant donc pas chaque individu humain comme un homme, mais adoptant doctrinalement ce qui était de pratique générale dans son pays, il continua d’enseigner que l’État étant une ässociation d'hommes libres, réunis pour la sûreté et la félicité générales, toute constitution doit être équitable, facile à exécuter, subsistante par elle-même. Dans la croyance que les trois formes, monarchique, aristocratique et démocratique, sont, chacune par elle-même, intapables de rendre heureux, il appelle bon le gouvernement dont ie plus grand nombre se tient satisfait.

Il était impossible que le génie grec ne se tournât pas vers la politique. Déjà Épiménide avait écrit sur la constitution crétoise ; Protagoras d’Abdère avait fait un traité de la République ; Archytas de Taren{e s'était occupé de la loi et de la justice ; Criton, ami de Socrate, était auteur d’un traité des lois et d’une

dire à Socrate qu'il est juste de réduire les ennemis en esclavage : "Oonip ävèparodtteodar vobs v plhous &âcxov elvar Boxet, robs È modepious Blxaov, rA.

Nous n'avons pas rencontré chez les philosophes païens un seul mot en faveur des esclaves, jusqu’à Sénèque, qui, dans le traité de Beneficiis, demande si un esclave peut être l’auteur d’un bienfait à l'égard de son maître, ou si, en qualité d'esclave, il ne peut qu'accomplir des services et ne mériter dès lors aucune reconnaissance. Le philosophe répond : « Præterea servus qui negat dare aliquando domino beneficium, ignarus est juris kumani : refert enim cujus animi sit qui præstat, non cujus status. Nulli præclusa virtus est, omnibus patel, omnes admittit, omnes invilat, ingenuos, libertinos, servos, reges el exules, Non eligit domum nec censum ; nudo homine contenta est, » Ft après avoir démontré que la vertu n’en est que plus mériloire dans l’esclave, il ajoute : « Errat siquis existimat servitutem in olum hominem descendere ; pars melior ejus excepla est. Corpora obnoxia sunt et adscripta domino; mens quidem sui juris, quæ adeo libera et vaga est, ut ne ab hoc quidem carcere, cui inclusa est, tencri queat, quo minus impelu suo utatur et ingentia agat, ct in infinitum comes cælestibus exeat. Corpus itaque est quod domino fortuna tradit ; hoc emit, hoc vendit : interior illa pars mancipio dari non potest. » De Benceficiis, I, 18 et 20.

Mais quand le maître de Néron s'exprimait ainsi, ün pocheur dé Gan

déjà fait entendre sa parole au Capitole.

LA

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Politique; sans parler du cordonnier Simon, qui écrivit sur la démocratie, d’Antisthène, de Speusippe, de Xénocrate de Chalcé-

doine , et d’autres encore qui précédèrent Platon. A l’exemple de ce dernier, et même avec l'intention de le ré-

futer, Aristote traça le plan d’une république idéale. Les innova-

tions ne lui répugnent pas : « L’humanité, dit-il, doit rechercher « non ce qui est ancien , mais ce qui est bon ; la raison nous en- « seigne que les lois écrites ne doivent pas être immuables ; mais, « d’un autre côté, il faut de la prudence dans les réformes. »

Il aurait pu faire dériver de ce beau principe les méthodes du développement de chaque constitution ; mais, dégoûté peut-être de l’agitation continuelle des républiques de son pays, il ne songea plus qu’à donner de la force au pouvoir constitué: et à préserver des révolutions un gouvernement bon ou mauvais. Dans ce but, il faut abaisser quiconque se distingue des autres ; égorger ceux qui pensent généreusement ; ne permettre ni banquets en commun, ni réunions d'amis, ni instruction, ni rien de ce qui peutinspirer la confiance et l’orgueil ; vexer les voyageurs, entretenir des espions, épuiser les gouvernés par les tributs, exciter les haines, diviser les amis, les populations, les hommes puissants (1), appauvrir les sujets, afin que, étant occupés à gagner leur subsistance , ils n’aient pas le temps de conspirer : et tel fut le motif qui fit élever les pyramides d'Égypte et les monuments consacrés par les Pisistratides (2). Une fois le salut de l’État admis en principe comme première loi, il ne pouvait que se feire le précurseur des doctrines impitoyables de Machiavel et de Hobbes. Platon, au contraire, commençait par réformer l’homme et l’élever au-dessus de lui-même; si parfois il rêvait, ses rêves étaient ceux d’une âme bienveillante et généreuse ; ils inspirèrent Cicéron, Thomas Moore, Harrington, Fénelon, Rousseau , Filangieri et Saint-Pierre.

Mais, tandis que Platon tendait à l'infini, Aristote cherchait le fini; aussi, non content de limiter l’éloquence et la poésie, il impose auraisonnement et à la philosophieles formes qui leur convenaient le mieux. Les philosophes primitifs exprimèrent leurs pensées en vers , acceptant la langue indécise de la poésie sans lui conserver sa grâce. Platon choisit le dialogue, peut-être parce qu’il avait fait la force de Socrate, et qu’on ne pouvait mettre celui-ci en scène sous une autre forme ; mais elle n’eut d'éclat que dans sa main, tandis que l'argumentation simple d’Aristote fut conservée par tous les siècles. N’étant ni poëte ni enthousiaste du

(1) Politique , V,9.

(2) Id., 1X, 5.

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beau et du i , ni doué d’une riche imagination comme son maître, Ariste .: mit en œuvre une puissance d’abstraction étonnante pour introduire, au moyen de la précision du langage et d’une classification féconde, une méthode qui constitua un notable progrès de l’entendement humain; mais, se laissant trop entraîner par son penchant pour le positif et l’expérimental, il négligea ou méconnut ce qui dépasse les sens et dépend d’une voix intérieure ; il négligea l’immortalité de l’âme, supposant que l’homme perd la mémoire après sa mort (4).

Il plaçait la certitude de la connaissance humaine dans Pintellect particulier, tandis qu’Anaxagore et Héraclite l'avaient mise dans l’âme du monde, et les platoniciens dans un premier vrai, considéré tel qu’il apparaît dans l’âme, à laquelle ils attribuaient une vérité primitive, distincte de celle-ci. Les pythagoriciens professaient la même opinion; mais, tandis qu’ils péchaient par défaut, et la faisaient trop abstraite, les platoniciens tombaient dans l’excès contraire’, ne comprenant pas qu’une seule idée, la plus simple de toutes, la possibilité de lêtre, suffit pour établir la certitude de l'intelligence. Il ne faut pas croire d’ailleurs qu’en combattant le platonisme, Aristote s’en sépare aussi nettement que quelques-uns le pensent; peut-être même que le point précis de séparation entre eux consiste dans ce qu’Aristote dit pour l’esprit ce que Protagoras avait déjà dit de la sensation, que l’homme est la mesure de toutes choses. Quand Platon distingue l’objet intelligible de l’âme intelligente , Aristote veut que l’âme forme , par elle-même et de sa propre substance, toutes les choses qu’elle entend. Platon tient davantage de l’école italique en distinguant les idées de l'esprit qui les perçoit; mais, lorsqu'il s’agit de les envisager séparément, il donne dans l’hypothèse, les divinise , et suppose que l'esprit contemple la vé té dans ces déités qui se communiquent à lui. Aristote vit son erreur, s’en effraya , et revint en arrière, sur le chemin déjà parcouru par la philosophie , pour se rapprocher de l’école ionique, qui convertissait les idées en âme dont elles n'étaient, dans ce système, que des modifications, Il faut reconnaître que, sur ces grandes questions de la Providence , de l'âme, de la nature de l’entendement , que Platon a résolues avec tant de précision et de sûreté, Aristote se montre obscur, irrésolu , incomplet,

(1) Voici pourtant ce qu'il dit dans sa Morale, I, 11, $ 1 : « Prétendre que le sort de nos enfants et de nos amis ne nous intéresse pas après notre mort, so. tait une assertion trop dure et contraire aux opinions reçues, »

IST, UNIV, — Ts II, 25

Platon est un génie créateur, Aristote un esprit organisateur. Ils sont universels tous les deux, et pourtant ils représentent deux côtés différents de l'intelligence humaine ; l’un embellit des grâces de l’éloquence l'esprit géométrique , et l’autre donne à l’esprit de naturaliste les formes de la démonstration. Partis du même point , ils regardèrent tous deux comme science suprême celle du bien ; maisils travaillèrent dans des positions entièrement différentes.

Platon, type idéal de la philosophie socratique , a pour conception capitale que Dieu est le bien immuable ; que le monde est le bien dans la contingence , et que l’âme humaine est celle dans laquelle et par laquelle le bien doit être dans le monde. La philosophie est un effort qui ne peut se comprendre qu’au point de vue de l’humanité, prévenant ainsi les doctrines qui éliminent la multiplicité etla contingence. Dès qu’il admettait la multiplicité d'idées et d’existences , il dut s'appliquer à perfectionner la méthode socratique, dont l’essence consiste à chercher les définitions des idées et de leurs rapports. Posant l’idée du bien comme le véritable objet dé la science, c’est au point de vue de cette idée qu’il conçut toutes choses, et leur attribua, selon l’aspect socratique, une nature conforme à cette idée du bien ; ainsi done, il soumettait la morale à la dialectique,

Sa forme a pour caractère une éloquence qui n’a pas besoin du secours des passions pour triompher, un esprit poétique qui ravive la dialectique languissante, et ce langage convenait à un peuple extrêmement ingénieux. Il a plus de lumière que d’objets, plus de formes que de matière; s’il ne fait pas tout voir, il éclaire tout cependant; s’il ne nous enseigne rien, il nous rend capables de tout apprendre : à cette splendeur, on croit toujours que le soleil va paraître, bien qu’il ne se montre jamais.

Platon, au milieu de la liberté nationale encore dans tout son éclat, fixe les regards sur l’intérieur du pays; au temps d’Aristote , la Grèce a perdu la liberté, mais elle se répand au dehors. Ce philosophe recueille alors les productions répandues par l’esprit grec, et les compare ; il interroge les faits : dans la physique, il écrit l’histoire de la nature; dans la politique et la morale, il compare les opinions des individus et des peuples sur le bien et le juste; il s’attache aux faits (quid), mais sans négliger les causes (cur et quia).

Agrandissant et propageant la doctrine socratique, Aristote lui enleva l’aspect hostile inhérent à toute doctrine nouvelle, pour l’amnener à une juste appréciation des travaux philosophiques an-

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La dialectique de Platon ést la philosophie telle qu’on la connaissait avant Aristote, ayant pour base l’idée, l’étre distinct de la matière. Tout absorbé dans l’idéal du bien et du beau, Platon néglige l'expérience, et s'occupe peu de ce qu’il y a de nécessaire ou de particulier dans les phénomènes. Aristote, au contraire, cherche à tirer chaque notion d’espèce suprasensible de l’expérience la plus positive et la plus déterminante; car la raison, selon lui, n’est pas quelque chose de primitif pour l’homme, et ne se forme que par le nécessaire. Ainsi l'idéal faisait place à l'observation des phénomènes, jusqu’à ce que l’on vint à oublier qu’il faut observer dans les phénomènes quelque chose de plus que le sensible.

Les institutions d’Alexandre et des républiques grecques ont péri, les empires ont succédé aux empires ; mais les deux grands noms d’Aristote et de Platon subsistent encore pour représenter les deux grandes écoles entre lesquelles la science est partagée : l’une qui fait tout dériver des sens, l’autre qui croit à la nécessité de quelque chose de surnaturel. Platon, considérant la philosophie comme art, médiia, dans une tranquille admiration, la perfection la plus élevée; Aristote, plus réel et plus profond, la considérant comme science, fit de la raison une faculté active, la force motrice, non pas de l’être humain seulement , mais de la nature entière, et résuma tout le savoir des Grecs. Le premier, supposant une plus haute origine aux connaissances humaines, s’abandonne à l’enthousiasme, au symbolisme, à l'inspiration, nobles élans de notre nature; l’autre s’applique au positif, resserre tout dans les limites du calcul et du système, n’admet que la raison et l’expérience. Ceux qui, jusqu’à présent , n'ont admis que ces seules données, ne sont pas encore parvenus à dépasser Aristote. A la suite de Platon vinrent ceux qui admettent une tradition supérieure de la vérité, si bien que sa doctrine fut considérée comme une grande préparation au christianisme.

Platon, avec la divine élégance de sa forme , m'était pas fait pour l’école ; artiste et législateur de mœurs et de croyances, il n'embrassa point l'encyclopédie, et rejeta toute rigueur systématique. Aristote fut le précepteur de l'avenir et l'historien du passé; néanmoins, comme l’en accuse Bacon , il n’égorge pas ses frères pour régner seul, La grande influence d’Aristote est due précisément au caractère encyclopédique de ses œuvres; car il renferma dans un système l’ensemble des connaissances , et donna à ses 25,

travaux la forme didactique, encore inconnue de la philosophie , qui l’a conservée depuis.

Son empire , en effet, a surtout pour cause la logique , science toute de formes, qui peut être cultivée avec ardeur, sans distinction de principes philosophiques ou religieux. En conséquence, Aristote est l’homme qui, après les fondateurs de religions, a exercé le plus d'influence sur l'humanité. Dans le moyen âge, la scolastique le reconnut pour son chef jusqu’à ce que Pécole platonicienne se relevât en Italie, mêlée de théurgie. Il fut préconisé dans le siècle dernier comme le coryphée de la philosophie de la sensation, et les adeptes de cette école reprochent à notre époque d’incliner de nouveau vers le spiritualisme et vers Platon. Sans vouloir repousser cette inculpation honorable, nous disons que notre siècle s'est remis à l’examen sévère et impartial des doctrines du passé, non pour y revenir, mais pour y puiser la force de marcher en avant dans cette voie de progrès où il se sent poussé par le développement de sa libre activité. S'il croit donc devoir avec Platon porter son attention sur les idées, ilne laisse pas, néanmoins, de scruter la science et les méthodes d’Aristote et d’en faire son profit (1). Loin de ne voir dans sa doctrine qu’un monument tombé en ruine, dont quelques débris seulement peuvent servir à des constructions nouvelles, il pense qu’elle doit se réconcilier avec le platonisme et revivre dans un système supérieur.

Ni l’un ni Pautre, néanmoins, n’élevèrent la morale jusqu’au bien absolu, mais tous deux la placèrent dans la perfection humaine. Or, la société étant pour celle-ci la condition la meilleure, ils ne firent qu’une seule et même chose de la sociabilité et de la vertu, del’homme sage et du citoyen probe. L’éthique fait donc partie de la politique; l’homme n’a pas de valeur par lui-même, mais seulement par lagrégation ; si la société le trouve bon, l’esclavage, l’infanticide et la conquête seront de droit commun. Ici donc succombe la dignité de l’homme; car il cesse d’être

(1) La preuve en est dans les nombreux travaux récemment entrepris sur Aristote par les Allemands Korr, SCHNEIDER, Branois, Sraur. L'Institut de France ouvrit, en 1835, un concours sur l'examen critique de la métaphysique d’Aristote, et les ouvrages qui remportèrent le prix ont été publiés sous ces titres : Examen critique de la mélaphysique d'Aristote, par Micuezer (de Berlin), Paris, 1836; Essai sur La mélaphysique d'Aristote. par FéLix RAVAISSON, Impr. roy., 1837. Voyez, sur ces ouvrages, l’intéressant rapport de M. Cousin, 1°" vol. des Mémoires de l'Institut, classe IT. En 1837, le même Institut a couronné l'examen de l’Organon d’Aristote, par J, BARTHSLEMY SAINT-HiLAIRE, De la lo-

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PHILOSOPIIE GRECQUE. 389

la mesure de la moralité, qui repose uniquement sur le bien social.

L'homme fut tiré de cet anéantissement, de cet état incertain entre l'instinct du plaisir et la loi du devoir, par Épicure et Zénon. Le premier, né à Gargette, dans PAttique , suivit d’abord les principes de l’Académie ; puis il ouvrit à Lampsaque, et ensuite à Athènes , une école de philosophie. Selon lui, la philosophie est l’art de conduire l’homme au bonheur par le moyen de la raison. L’éthique est donc la partie principale de la science; la physique et la canonique (dialectique) ne sont qu’accessoires (1). Il croyait avec Démocrite que le monde avait été formé par le concours des atomes ; qu’on ne saurait le considérer comme l’œuvre d’une cause intelligente, si l'on envisage ses imperfections et si l’on réfléchit que la plus grande félicité des dieux est de vivre paisibles et heureux, Nous avons dit des dieux, car, au lieu d’arriver à l’athéisme où le conduisait son système, Épicure donna pour preuve de leur existence l'universalité des idées religieuses, et les supposa formés d’atomes plus fins et indolents. L'âme, matérielleelle-même, naît et finit avec le corps, et la mort n’est pas un mal. Il faut donc fouler aux pieds toutes les frayeurs, toutes les superstitions, et ne voir d’autre bien que le plaisir, qui consiste dans l’activité et le repos de l’âme, c’est-à-dire dans la jouissance des sensations agréables et l’absence dessensations pénibles. Toutes les sensations sont égales en valeur et'en dignité; elles ne diffèrent que par l’intensité, la durée et les conséquences (2). Les plaisirs de l’esprit ’emportent sur ceux du corps ; savoir choisir est donc nécessaire au bonheur. La première vertu, par conséquent, est la prudence, source du droit; les conventions elles-mêmes n’obligent qu’en tant qu’elles sont avantageuses aux contractants.

C’en est fait avec un tel système des causes finales de Socrate ; c’en est fait des idées platoniques de vérité, d'ordre, de bien absolu; c’en est fait des sacrifices qu’un particulier fait au bien général. Comment Épicure pouvait-il soutenir que les lois et les cou-

(1) Nous n'avions d'Épicure que les fragments conservés par Diogène Laërte, Quand on découvrit à Herculanum son traité ITepi peu; .

(2) Nonobstant cela, Épicure reconnaît que, si l’homme ne possédait que de simples sensations, il ne différerait pas de l'animal, et ne pourrait point raisonner, puisque le raisonnement implique des notions générales, et que les sensations ne correspondent qu’à des objets individuels. Ces notions générales, il les appelle anticipations (rpoanbets), d'où suit que la raison humaine résulte de deux principes : l’un extérieur, qui est l'action des corps, l’autre intérieur, qui est la réaclion de l'inteligence. Romagnosi avait fait revivre cette dernière partie de la Ca: nonique d'Épicure,

Épicurtens.

tumes du pays rendent les actions plus ou moins honnêtes, et constituent ainsi une morale? Les lois créeraient-elles un devoir qui n’est pas déjà tel par une raison absolue et antérieure? Pauvre philosophie morale que celle qui, pour seul motif de ne pas faire le mal, met en avant la crainte des conséquences (1) ! S’ilest vrai, comme le rapportent les historiens, qu’Épicure fut d'excellentes mœurs et très-sobre , iln’en était pas moins très-facile à ses disciples de déduire de ses doctrines les conséquences les plus désastreuses ; aussi son nom est-il demeuré le type de l’homme voluptueux, et servit-il, plus tard, à désigner ceux qui ne croyaient à rien en dehors des sens ni au delà de la tombe.

Tout au contraire, l’école de Zénon de Chypre, appelée s{oique, du portique (otox) où elle s’était établie, avait pour but de concilier deux éléments opposés : le principe sensuel, qui ravale l'homme jusqu’à la brute, et le principe spirituel, qui l’ennoblit. La philosophie est la science de la perfection humaine, qui se manifeste dans la pensée, dans la connaissance, dans les actions. Sa partie principale est la morale, à laquelle la logique et la physiologie sont subordonnées. La logique de Zénon tendait à mettre un frein à l’incertitude des opinions, et donnait pour règle du vrai la droite raison, qui conçoit les objets tels qu’ils sont réellement. Il admettait dans sa physiologie Dieu, comme la loi suprême de la nature et la cause imminente de toute forme et de toute proportion. L'homme doit lui ressembler, en vivant selon les lois de la nature ; il n’y a d’autre bien que la moralité, d’autre mal que le vice. La vertu est une conduite réglée selon la maxime que le bien ne réside que dans des bonnes actions, et qu’en cela consiste la liberté. Le vice est une: manière d’agir inconséquente. Les hommes sont donc ou bons ou absurdes, sans moyen terme. Le vice est un, comme la vertu, et toutes les bonnes actions sont égales entre elles, de même que les mauvaises le sont l’une par rapport à l’autre, L'homme vertueux est sans passions, mais non insensible; âme est immortelle. Abstine et susline était leur axiome, c’est-à-dire il faut supporter et mépriser la passion, s'abstenir de l’action du monde dela multiplicité et la mépriser.

Les stoïciens, en voulant tirer des sensations les idées du juste et du vrai, associer celles du devoir avec la fatalité, confondaient la nature et la liberté, la morale et le bonheur ; de là, beaucoup

(1) Sénèque, qui vivait dans un temps où l’on devait lire les ouvrages d’Épicure, écrivait ce qui suit : Zllis dissentiamus cum Epicuro, ubi dicit, nihil Justum essenatura, el crimina vitanda esse, auia vitari metus non nossil. Lettre 97,

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d’inconvenances et un orgueil insociable. Les épicuriens et les stoïciens tombaient également dans lPexcès; les uns et les autres tendaient au déplorable but de paralyser l’activité humaine, de briser les liens domestiques, de dissoudre la société en ne recherchant que le bien propre et individuel. Tandis que les épicuriens placent la félicité dans les plaisirs, et, par suite, excluent la volonté, les stoïciens virent que la félicité consiste dans la satisfaction, et que celle-ci exige, comme condition, un acte de la volonté qui permette à l’homme de se dire heureux et content,

Les épicuriens, néanmoins, furent utiles en combattant les superstitions, bien que leur doctrine sapât en même temps les croyances légitimes ; or, ces croyances détruites et le plaisir une fois proclamé règle suprême des actions, à quelles tristes conséquences une nature corrompue ne devait-elle pas se laisser entrainer? Les stoïciens, au contraire, étaient rudes, dédaigneux, grossiers même ; mais ils restaient inébranlables contre la corruption et le despotisme : ils relevaient Phomme en le déifiant par ses propres forces, en le faisant, par l'énergie de sa propre volonté, parvenir à un calme absolu comme celui de Dieu.

Mais ce Dieu était le tout. Dans Aristote , c’est un être séparé de la matière, qu'il revêt d’une forme ; moteur immobile du monde, il imprime le mouvement à toute chose sans y participer lui-même. Les stoïciens, au contraire, selon la poétique exposition de Virgile, faisaient Dieu inséparable et dépendant de la matière qu’il anime, soumis comme elle aux conditions de l’espace et du mouvement : cause dépendante de ses propres effets, et qui n’est rien sans eux ; loi qui obéit à ce qu’elle gouverne ; Dieu-nature, identique avec le monde qu'il a formé, soumis avec lui et en lui à la matière.

Toute la philosophie grecque roulait dans le cercle de ces quatre écoles :-celle des platoniciens avait les prétentions les plus hautes, et dédaignait les autres ; mais, pendant qu’elle combattait le dogmatisme de ses adversaires, ceux-ci jetèrent de l'incertitude dans le sein de l’Académie. Arcésilas de Pitane, en Éolie, riche de science, de vertu, de dialectique, se mit à opposer le doute à l'affirmation absolue de Zénon et de Crantor, et, de là, il passa à un scepticisme général sur les questions de l’être absolu et de la substance des choses. Le probable, le vraisemblable est l’idée que les néoplatoniciens voulurent insinuer partout, et qui les éloigne du maître. Cette idée fut développée par Carnéade de Cyrène, qui proclama que ni les sens ni l'intelligence n’offrentun témoi-

Nouvelle Académie,

Carnéade mérite l'attention de l’histoire pour avoir été envoyé en ambassade, à Rome, avec le stoïcien Diogène et le péripatéticien Critolaüs; cette ville entendit alors pour la première fois parler philosophie à la manière des Grecs. Carnéade soutenait le pour et le contre, avec une égale probabilité, et prétendait qu’on ne pouvait dire absolument que Dieu existât, ni que deux choses semblables à une troisième fussent semblables entre elles; le juste et l’injuste étaient, selon lui, synonymes d’utile et de nuisible, attendu que l’homme est naturellement égoïste, et que le vulgaire traite de sot celui qui fait un grand acte de justice, tandis qu’il applaudit, comme l'effet de la sagesse, une grande iniquité. « Les hommes « établirent les droits par pure utilité; ils furent donc différents « selon les mœurs, et changèrent avec les temps. Il n’y a point de « droit naturel, et tous les hommes, comme les autres êtres ani- « més, sont portés, par leur nature, à chercher leur avantage. Il « n’existe donc pas de justice , ou elle serait une folie, puisqu’on «se nuirait à soi-même pour s'occuper de faire du bien à au- « trui (1). » De pareils enseignements portèrent ombrage au bon sens et à l’intégrité toute pratique des Romains. Caton le Censeur fit renvoyer Carnéade; mais le mauvais grain avait germé parmi la jeunesse. |

Ainsi dégénéra l’école de Platon. Celle d’Aristote fut continuée par Théophraste d’Érésus, Dicéarque de Messine, Straton de Lampsaque; mais sa dialectiquesurvivait presque seule, rapetissée à des questions futiles. Le stoïcisme se drapait dans son manteau grossier, tandis que les épicuriens enterraient sous lesfleurs l’intelligence humaine et l’activité courageuse, en consolant la Grèce insouciante, de sa gloire perdue, par la satisfaction des sens. Tous, pourtant, se vantaient de descendre de l’école de Socrate, qui avait placé la vertu dans la prudence; or, selon Épicure, la prudence était de se livrer au plaisir; pour Zénon elle consistait dans une vie austère, et', pour Carnéade, à penser uniquement à son propre intérêt : tant il est vrai qu’elle appartient purement à l'intelligence comme moyen, et non pas à la raison comme fin. Mais, appuyé sur cette base fragile, le grand édifice finissait par se dissoudre ; il n’en restait plus qu’un misérable scepticisme, qui attendait la réforme de l’école d'Alexandrie et les sublimes leçons du christianisme.

(1) Lacrance, Div. instit., V, 17. Voilà Hobbes, Mandeville, Naigeon et compagnie.

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SCIENCES GRÉCQUES.

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