CHAPITRE XXV
INSTITUTIONS DES PEUP :° .l'ALIENS.
Dans un pays tel que l’Italie , entrecoupé de tant de fleuves et de montagnes , les populations vivaient distinctes ; et chacune mùrissait une civilisation particulière. Mais l’histoire d'Italie ; jusqu’à présent, s’est trop renfermée dans l’histoire romaine ; il faudrait, au contraire, réparer ces injustices des siècles et ramener l'intérêt sur le plus grand nombre des vaincus, parmi lesquels on trouve les éléments durables qui ont survécu aux sociétés conquérantes, épuisées par leurs propres efforts.
Les Italiens, en général , vivaient sous le régine communal, et formaient entre eux des confédérations qui , à des époques déterminées , tenaient leurs assemblées dans les temples, comme en Grèce ; les Toscans se réunissaient dans ceux de la déesse Voltumna, les Latins à Férentinum, les Sabins à Cæré. Il serait difficile , néanmoins, de déterminer ce qu’on entendait par peuple, et dans quelle mesure il participait aux affaires publiques.
On trouvait partout un sénat, composé des pères de la race conquérante, aux membres de laquelle appartenaient les rites religieux, les charges, le droit d'interpréter les lois, les sciences divines et humaines ; ainsi l'aristocratie s’appuyait sur la religion, qui la distinguait des plèbes.
Les anciens Latins , Éques et Sabins avaient des induperatores et des dictateurs, soumis pourtant à l’autorité nationale; les Lucaniens, lorsqu’ils avaient une guerre, choisissaient un imperator, qui’unissait l’autorité civile au commandement militaire. Tel était le Meddix Toticus des Osques, des Volsques et des Campañiens.
Le nom de patrie se restreignit toujours à un territoire peu étendu ; dès cette époque, nous ne trouvons que de petits peuples réunis sous un titre plus générique, et liés entre eux uniquement par la religion et quelque assemblée politique. Tout au plus formaient-ils avec leurs voisins des ligues dont la durée ne dépassait pas le besoin et le péril qui les avaient fait naître. Cette indocile passion d'indépendance, qui poussait chaque peuple à se donner un gouvernement propre , les empêcha de s'élever à la
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conception de l’unité nationale ; les jalousies réciproques faisaient obstacle à la fusion et facilitaient la conquête.
Les nombreuses ressemblances du culte italique avec le culte grec n’échappèrent pas aux Grecs eux-mêmes ; Denys remarque qu’ilne s’agit pas seulement destypes et de leurs formes exprimant les idées de puissance cu de protection spéciale, mais encore d’attributs, de vêtements, d’usages traditionnels, de trêves religieuses, de pompes et de sacrifices , de formes rituelles des temples. Ces ressemblances précédaient l'invasion historique d’idées grecques, et c’est pourquoi on les attribue aux anciens Pélasges.
Quelques divinités furent introduites dans des temps connus, comme Apollon l’an 429 de Rome , Esculape en 459, le grand autel d'Hercule en 449 ; mais ilest difficile de croire que les dieux supérieurs fussent admis après la constitution de ces sociétés, si tenaces dans leurs traditions, sans provoquer un bouleversement général, ou du moins une opposition que l’histoire ne pourrait avoir oubliée. Il faut donc supposer qu’ils vinrent avec les peuples eux-mêmes, surtout avec les Pélasges, d’autant plus qu’on trouve à ces divinités un air national, et qu’ils s’accordent avec les institutions civiles.
La diversité des cultes italiques atteste les différentes origines de la population. D’un fond de traditions primitives, où se trouvaient déposées les vérités révélées aux premiers hommes, les Italiotes tirèrent des idées sublimes de la Divinité, que nous découvrons dans de rares fragments. Dans les Vers saliens , Janus était appelé deorum Deus (1), et lui seul parmi les divinités anciennes n'est souillé d'aucune faute. Varron dit que la religion en Italie fut toujours dominée par l'intérêt (2); nous croyons que, par ces paroles, il n’entend que caractériser l’esprit éminemment pratique des habitants de cette contrée, d'autant plus que le mot latin religio indique lui-même un but social.
Le culte de Cérès , ce culte qui, par un magnifique symbole, fait de la déesse des champs la déesse de la civilisation , était italique; mais, réservant aux initiés les dogmes les plus purs, on of-
(1) Macrose, Saturn. IX : Saliorum quoque antiquissimis carminibus deo: rum deus canitur. Valerius Soranus, dans Varron, dit :
Jupiler omnipotens, regum, rerumque, deumque Progenitor, genitrixque deum, deus unus et omnis.
Et Cicéron, dans les Tuscul., 1 : Antiquitate, quæ quo propius aberat ab ortu el divina progenie, hoc metius ea fortasse qua erant vera cernebat ; etc., etc. (2) De Rerustica.
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frait un culte grossier de la nature au vulgaire , qui adôrait le Tibre, le Numicius, le Vulturne. Les divinités se multiplièrent au point que chaque fontaine, chaque maison, chaque ville avait les siennes. Les Sabins, pour nous borner à cet exemple, vénéraient Matuta, déesse de labonté; Mamers (Mars) avec Nériène sa femme, déesse de la force ; Vacuna, de la victoire ; Féronia, de la liberté; Vesta, de la terre et du feu ; Sancus, dieu aux trois noms ( Sancus, Fidius, Semon ); Soranus, Februus, ministre de la mort, et Sumanus , de la foudre. Obtenaient un culte principal : Saturno-Ops, dieu-déesse de la terre; Diano-Diana, du ciel; Anna-Perenna, la mère nourrice , représentée par la lune qui préside à l’année ; Palès , déesse des bergers, dont Rome, devenue même conquérante, continua à célébrer les fêtes avec les Féries latines et les Lupercales, en souvenir deson origine champêtre. Tous les travaux des champs étaient placés sous le patronage d’une divinité particulière, et Rome invoquait les dieux Vervactor, Repalor, Abarator, Imporcitor, Insitor, Occator, Sarrilor, Subruncator, Messor, Convector, Conditor, Promilor (1).
Le phallus est souvent représenté sur les monuments et sur les ombes. La Fortune, vénérée sous une infinité de noms, était interrogée à l’aide des pratiques superstitieuses les plus diverses : à Préneste, on se servait, à la manière des Germains , de petits bàtons mêlés et retirés au hasard ; à Antium , les Volsques consultaient deux mannequins, l’un propice, l’autre contraire, qui révélaïentpar des mouvements artificiels la fortune bonne où mauvaise ; dans le temple de Junon, à Véies, une autre image répondait par des signes de tête.
Le culte de Circé, la grande magicienne des transformations, qui apparaît sur les caps pour effrayer les navigateurs , conservait quelque chose de barbare et d’antique. L'esprit d’application se révèle tout entier dans le culte national des génies (2), culte qui, du fétichisme personnel et topique qui en est le caractère habituel, s'élève parfois à des conceptions abstraites d’un ordre iranscendant. Toute unité, de faitou d'idée, manquait à ces cultes locaux. Les divinités sévères n’étaient pas réunies en familles, mais hermaphrodites d’abord , puis décomposées en mâle et femelle, toujours stériles néanmoins, jusqu’à ce que les fables grecques se
(1) Brissox, de Formulis.
(2) Denys, Grec et admirateur des Grecs, rend justice aux religions ilaliques, bien que les faits démentent beancoup de ses assertions (Arc/eologia, livre IF),
Voir la Symbolique de Creuser.