CHAPITRE XI
Manfred, courage héroïque, mais esprit prudent, qui était prêt à reconnaître la suzeraineté du pape et le recevait déjà dans Naples pour garder seulement l’usufruit du royaume se décida à une lutte désespérée quand on lui refusa tout' Arrivé au milieu d’aventures romanesques dans la ville de Lucera, il reprit avec les dix mille Sarrasins de Frédéric II Foggia, Troia, Barlette, Melfi,Bari et assiégea Naples, où Innocent IV, effrayé, poursuivi de visions terribles, mourut au milieu des cardinaux saisis de crainte et prêts à fuir (1256)
Le successeur de celui-ci, Alexandre IV, homme de moins d’énergie et de moins d’habileté, fut plus impolitique encore; il attaqua à la fois Eccelino et le fils de Frédéric. Dans le royaume de Naples, il envoya le cardinal Ottaviano Ubaldini, un athée qui se vantait d’avoir déjà perdu mille fois son âme pour les gibelins, s’il en avait une , tandis que Ruffo Catanzaro, agent pontifical, fit une diversion en soulevant la Calabre; au nord, il excommunia Eccelino, comme véhémentement suspect de paulicianisme, et prêcha contre lui une croisade où s’enrôlèrent un grand nombre de guelfes. La [guerre des guelfes et des gibelins reprit comme autrefois, au midi et au nord, mais sur ces deux points finit différemment.
Manfred maintint les paysans de la Calabre, accula aisément près de Foggia et força à un traité honteux le cardinal Ubaldini, qui mit peut-être encore une fois son âme en danger pour le fils de Frédéric II ;'de là il passa en Sicile, expulsa tous les moines agents du saint-siège, et profita du bruit faussement répandu de la mort de Conradin , pour se faire sacrer roi lui-même à Palerme (1258).
Dans la Lombardie, Eccelino se défendit avec un redoublement d’intrigues et de férocité; le légat Philippe, agent du saint-siège, archevêque de Ravenne, le marquis d’Este le comte de Saint-Boniface, à la tête des milices de Ferrare’ de Mantoue, de Bologne et d’un grand nombre de croisés avaient surpris, en 1256, la ville de Padoue, qui ne se défendit guère. Eccelino désarma onze mille Padouans qu’il avait dans son armée, tua les uns, jeta les autres dans des prisons ou il les laissa périr, et, secondé de Palavicino et de Doara, maîtres de Crémone, envahit la Lombardie. Son but
était de mettre toutes les villes guelfes sous sa domination, en soutenant les seigneurs en guerre avec le peuple dans la plupart des villes, pour ensuite écraser le pape avec le roi Manfred. La prise de Brescia (1258), livrée par ses nobles et perdue par les fautes du légat Philippe qui gênait toutes les opérations, lui parut le commencement de l’exécution de ce projet. II entretenait déjà des intelligences avec la noblesse de Milan , que le peuple maintenait rudement par son podestat , Martino délia Torre, décoré du titre d'ancien ( anziano ) et seigneur du peuple, et il se promettait dans son orgueil de faire des actions aussi grandes que celles de Charlemagne.
Mais ses dernières cruautés avaient achevé de tourner tout le monde contre lui. Palavicino et Doara, qu’il avait indisposés en leur disputant le prix de leurs services , passèrent aux guelfes. Martino délia Torre se mit à la tête des milices de Milan pour aller au-devant du monstre. Manfred lui— même, qui n’avait pas en lui une grande confiance, prêta secrètement la main aux attaques. Le marquis d’Este se débarrassa du légat Philippe, plus nuisible qu’utile, et vint fermer l’Adda ; Eccelino se vit subitement entouré de tous côtés ; ce fut comme un soulèvement général non plus contre celui qui était rejeté hors de l’Église par l’anathème, mais contre celui qui s’était mis hors de l’humanité par ses crimes atroces. Dans cet instant suprême, Albéric, qui jusque-là marchait avec les croisés, revint par orgueil féodal combattre aux côtés de son frère, pour sauver sa maison ou périr avec elle. Attaqué au pont de Cassano (1259), par où il voulait opérer sa retraite, Eccelino vit commencer la défection avec le combat même ; pour l’arrêter, il donna de sa personne , fut blessé à la jambe, et continua à combattre jusqu’à ce qu'il tombât, frappé d’un coup de hache à la tète, au pouvoir de ses ennemis. Amené dans la tente de Doara, il ne laissa pas à ses vainqueurs la joie de l’envoyer au supplice , et déchira ses plaies, satisfait du moins d’une mort dont il était le seul exécuteur. Son frère Albéric, moins heureux, fut écartelé à Trévise , après avoir assisté au supplice de ses fils égorgés , de sa femme et de ses filles brûlées vives (1260).
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La chute des Romano dans la Lombardie ne compensa pas pour le pape l'élévation de Manfred à la royauté de Sicile. Alexandre IV avait été entièrement défait dans le royaume de Naples, et ce n’était pas lui qui avait vaincu à Cassano ; il n’eut aucune part aux avantages de la victoire qu’il n’avait pas remportée , et souffrit beaucoup des conséquences de sa défaite.
Le marquis d’Este devint capitaine du peuple à Ferrare, le comte de Saint-Boniface à Mantoue, Martino délia Scala à Vérone ; Martino délia Torre , plus puissant que jamais à Milan, se fit nommer en même temps capitaine du peuple à Lodi , et prit à sa solde le marquis Palavicino , à qui toutes les villes guelfes ou gibelines, Pavie, Plaisance, Brescia, Tortone, Alexandrie offraient à l’envi la charge de podestat, pour les nombreux soldats dont il pouvait disposer. Les seigneurs les plus riches et les plus puissants de la Lombardie, en se rangeant sous le drapeau pontifical et guelfe, n’avaient travaillé que pour eux-mêmes. Cette triste guerre faite au nom du pape et de l’empereur avait fini par précipiter les villes sous le' joug de chefs militaires. La papauté et l’empire, la domination allemande et la liberté des villes, tombaient au profit de la noblesse que tous avaient d’abord menacée. L’aristocratie des podestats s’affermit au nord ; et Alexandre IV, plus faible encore qu’auparavant , repoussé rudement de Rome par Brancaleone, poursuivi par celuici d’Anagni et de Viterbe jusque dans Assise, où la protection du tombeau récent mais déjà vénéré de saint François ne lui suffit point, resta livré sans défense à la vengeance du roi de Sicile.
Manfred, aimé comme son père, dont il était l’image, et qui fût peut-être resté tranquille dans son royaume si on ne l’y avait attaqué, chercha alors à poursuivre sa victoire , à relever partout l’élément gibelin ; il prétendit devenir le chef national et laïque de l’Italie, à l’encontre de la domination du saint-siège. La Toscane était le pays où le parti guelte était le plus puissant, surtout depuis que tout récemment encore, en 1258, Farinata degli Uberti et tous les seigneurs gibelins avaient été chassés de Florence. Manfred,
accorda à ces bannis réfugiés à Sienne d’abord quelques soldats, puis une petite armée. A ces forces Farinata degli Uberti ajouta la perfidie ; il attira hors de Florence toutes les corporations, tous les arts , jusque sur la colline de Monte Aperti , en promettant de leur livrer une porte de Sienne; mais il les attendait là; à la tête des Allemands, des exilés et des Siennois, il en fit ce grand carnage qui, selon le poète, teignit en rouge les eaux de l’Arbia.
« Lo strazio, c’I grande scempio Clic fecc l’ Arbia colorata in rosso. »
Florence, vaincue par cette ruse infernale, retomba au pouvoir des gibelins, qui proclamèrent Manfred protecteur de la ville. Mais si Uberti partagea avec tous ses compagnons le crime de cette trahison, il mérita mieux de Dante quand, au milieu de l’assemblée des ennemis de Florence, des Allemands et des Siennois qui voulaient détruire cette citadelle du parti guelfe, il fut seul contre tous à la défendre, et réussit à la sauver (1260).
Urbain IV et Clément IV; Charles «l'Anjou s batailles de Cirandclla et de Patenta (ItOl-imj.
Urbain IV, en montant l’année suivante, sur le trône pontifical, trouva donc la puissance du saint-siège plus compromise que jamais par l’ambition d’innocent IV et la faiblesse d’Alexandre.
Manfred venait de s’affermir en prenant pour gendre, malgré les efforts du pape, le fils du roi d’Aragon , et en se faisant nommer sénateur de Rome. Rien de plus dangereux que cette dignité entre les mains de cette famille incrédule, fort soupçonnée de paulicianisme et protectrice de ces Sarrasins de Lucera et de Nocera qui, campés aux portes de Rome, étaient prêts à fondre sur elle au premier signe d’un chrétien peu scrupuleux. Les podestats de la Lombardie ne songeaient qu’à affermir leur autorité dans les villes; Martin délia Torre, guelfe, et le gibelin Palavicino s’étaient unis sans se soucier des intérêts pontificaux. Les républiques maritimes oubliaient l’Italie pour une révolution en Orient qui les intéressait bien davantage. L’empire latin, fondation de la