CHAPITRE XI
de la république recomposés à l’exclusion de tout noble. Charles d’Anjou, proclamé seigneur de Florence pour dix ans, vint mettre le siège devant le château de Poggibonzi, dépendant de la république de Sienne, dont il s’empara , et détruisit le Porto Pisano pour se venger de la plus gibeline des villes de Toscane. Triste victoire pour la démocratique Florence : elle frappait Pise son ennemie extérieure et les nobles ses adversaires . du dedans , mais elle tombait sous un maître étranger (1267).
Le pape Clément IV, malgré son dévouement à la maison de France, s’effraya ; il se plaignit de ce qu’il appelait le mauvais gouvernement de Charles d’Anjou dans son royaume, protesta contre la dignité nouvelle de celui-ci à Florence, et insista pour qu’il déposât la charge de sénateur à Rome. Un danger commun les réunit encore quelque temps.
Les bannis gibelins du royaume de Naples, de Toscane, de Lombardie, selon la funeste habitude des exilés de tous les partis, avaient à leur tour cherché un appui au dehors pour relever leur fortune. Lancia et Capece, nobles napolitains; des envoyés de Pise et de Sienne, de Palavicino, étaient parvenus à persuader au dernier descendant légitime des Hohenstauffen , Conradin , de venir réclamer son héritage de Sicile. Ce jeune homme de seize ans, dépouillé par ses oncles de ses biens patrimoniaux en Bavière , délaissé par sa mère , qui s’était remariée , d’ailleurs brave , héroïque , n’ayant pour tout ami qu’un orphelin, jeune comme lui, dépouillé comme lui, Frédéric d’Autriche, avait cédé facilement à la tentation. On le vit bientôt descendre les Alpes avec Frédéric, à la tête d’une armée de dix mille hommes soldés par les gibelins, et traverser la Lombardie par Vérone et Pavie, tandis que Lancia et Capece s’embarquèrent sur des vaisseaux pisans pour aller soulever la Sicile.
Tout parut un instant réussir au jeune homme dont l’héroïque confiance attendrissait l’Italie. Un royal aventurier, don Enrique, frère d’Alphonse X de Castille, devenu sénateur de Rome après avoir promené son ambition turbulente d’Espagne en Afrique et d’Afrique en Sicile, chassa le pape à Viterbe et fit déclarer Rome pour Conradin. La Sicile en
feu, la ville sarrasine de Lucera soulevée, mirent le pape et Charles d’Anjou entre deux ennemis. Clément IV effrayé fulmina l’anathème contre le petit-fils de Frédéric II; il ne marchanda plus avec Charles d’Anjou , le nomma vicaire impérial en Italie, et le pressa d’aller réprimer les Sarrasins de Lucera, qu’il craignait avant tout. Corradino, comme l’appelaient les Italiens dans leur tendre enthousiasme, après avoir passé par Pise et Sienne, entra dans Rome sous des arcs de triomphe élevés à l’improviste; au milieu d’une population ivre de joie, il fut conduit par un chœur de jeunes filles jusqu’au Capitole. Clément IV, tout en répétant qu’on « menait l’agneau à la boucherie , » n’était point entièrement rassuré.
Tandis que Charles d’Anjou pressait Lucera, le jeune Conradin, dans l’intention de tourner la forte position du Garigliano , se jeta par la voie Yaleria dans les Abruzzes à la tète de ses troupes allemandes, italiennes et espagnoles , pour regagner Lucera, y faire sa jonction avec les Sarrasins et marcher de là sur Naples. Mais la rapidité de Charles d’Anjou déjoua cette tactique : en trois jours, à la tête de l’élite de ses troupes, il fit vingt-cinq milles et vint présenter la bataille à son adversaire dans la plaine de Palenta, à quelque distance du petit village de Tagliacozzo. Son armée était très-inférieure en nombre. Le connétable de Champagne, Erard de Saint-Valéry, y suppléa par la ruse. 11 se cacha dans un pli du terrain, masqué par une colline, avec Charles d’Anjou et les meilleurs chevaliers de l’armée. Placé là en embuscade, il laissa Conradin et les siens battre et disperser les deux premières lignes de l’armée angevine, puis s’élança tout à coup quand l’ennemi, victorieux et fatigué, commençait à se reposer ou à piller. Il en eut bon marché : don Enrique fut pris, Conradin et son ami Frédéric, mis en fuite, furent faits prisonniers au château d’Astura par un Frangipani, au moment où ils cherchaient à passer en Sicile, et livrés à Charles d’Anjou. Toute l’armée gibeline disparut, tuée, prise ou dispersée (23 août 1268).
Charles fit de la victoire un usage odieux. Le jeune Conradin et Frédéric comparurept devant une cour de justice