‹ Histoire universelle publiée par une société de professeurs et de savants sous la direction de M. V. Duruy Histoire de l'Italie depuis l'invasion des barbares jusqu'à nos joursChapitre 112 sur 347 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

manœuvrer, à lever le siège de Messine , la poursuivit jusqu’au port de Catona, prit vingt-neuf galères et fit mettre le feu aux autres, au grand désespoir de Charles d’Anjou, qui du rivage contempla la ruine de sa flotte et de ses espérances, en rongeant le bâton qu’il tenait à la main.

Les résolutions du frère de saint Louis, frappé de ces coups redoublés à la fin d’une carrière glorieuse, furent celles d’un repentir tardif et d’un désespoir furieux ; il laissa au prince de Salerne, son fils, Charles le Boiteux, le gouvernement de l’Àpulie et de la Calabre, pour y promulguer au parlement de San Martino une réforme du royaume, et défia son rival, avec une troupe de cent chevaliers français contre cent aragonais, à un combat particulier qui ne put avoir lieu. Martin IV secourut en vain son protégé des foudres pontificales , en déclarant Pierre déchu de sa couronne , qu’il offrit au frère du roi de France. Pierre défendit son royaume attaqué par Philippe III en personne , et sa nouvelle conquête que Charles d’Anjou essaya de reprendre avec une seconde flotte. Il arrêta lui-même dans les Pyrénées le roi de France , qui voulait installer son frère en Aragon , et rendit ainsi inutile la flotte qu’on avait rassemblée dans les ports de la Provence pour agir de concert avec l’armée d’invasion. De Sicile, où il avait laissé sa femme Constance comme régente , l’amiral Roger de Loria comprenant que l’Aragon n’avait plus besoin d’être défendu par mer fit voile en toute hâte vers l’Italie , présenta la bataille dans la baie de Naples au prince de Salerne, avant l’arrivée de son père qui le suivait de près , la gagna et fit même le prince prisonnier. En entrant le lendemain dans Naples, Charles d’Anjou apprit la défaite de sa flotte, la captivité de son fils, et, frappé par ce dernier revers (1285), expira bientôt en espérant que « Dieu ferait miséricorde à celui qui avait toujours pensé plus au bien de l’Église qu’au sien propre. »

Honorius IV, successeur de Martin IV, essaya vainement de profiter de la mort de don Pèdre qui laissa l’ Aragon à son fils aîné , Alphonse , et la Sicile au second , Jayme ; par la législation qu’il promulgua sous le nom de Capitulaires

d’Honorius ( Capitoli d’Onorio) , il réussit seulement à conserver Naples, l’Apulie et la Calabre à Charles le Boiteux, fils de Charles d’Anjou, toujours prisonnier. Don Jayme fit de son côté, en Sicile, pour n’être point en retard de générosité, des concessions aux barons et au clergé, qui lui assurèrent la fidélité de ses nouveaux sujets. Nicolas IV, successeur d’Honorius, après avoir obtenu la mise en liberté de Charles II , ne releva pas davantage sa fortune en le déliant du serment qu’il avait prêté de ne point attaquer Jayme. La Sicile fut pour longtemps séparée du royaume de Naples ; et, par la mort de Charles d’Anjou , l’Italie fut soustraite à l’influence de cette royauté du midi , comme elle l’avait été précédemment par la mort de Frédéric II à celle de l’empire du nord.

La papauté, debout au milieu des débris d’un empire qu’elle avait renversé et d’un royaume qu’elle n’avait plus à craindre, semblait seule capable d’exercer alors une influence prépondérante dans la péninsule divisée. Chose étrange ! le saint-siège se trouva aussi déchu au milieu des ruines qu’il avait faites.

Les papes, sans puissance à Rome depuis la révolution communale, élus tantôt à Viterbe, tantôt à Assise, appelés, chassés, rappelés tour à tour par la ville éternelle, n’avaient plus d’autorité politique en Italie que comme soutiens ou adversaires, tantôt des empereurs, tantôt des rois de Naples; ils devaient toute leur influence aux intérêts et aux partis dont ils se faisaient les chefs ou les défenseurs, non à leur propre force matérielle ou morale qui se perdit dans la lutte. Dès que le saint-siège n’eut plus rien à combattre ou à défendre, il s’affaissa au milieu de l’indifférence commune, ou s’avilit dans d’étroites et mesquines luttes ; impuissant à rien entreprendre de grand, n’ayant plus à sauver l’Italie de l’empire ou de Naples, ne pouvant la sauver d’ellemême, il attendit après quelques papes obscurs , la fin si tragique de Boniface Y III; et les petits États italiens, principautés, seigneuries ou républiques, nés de la lutte, purent se développer dans toute l’indépendance de leur vie propre, dans toute l’énergie de leur vivante originalité ; heureux

Page 1