CHAPITRE XI
le vaincu par un crime plus odieux que la trahison et la tyrannie. 11 jeta dans l’Arno les clefs de la prison et laissa sans nourriture le père et les enfants mourir ensemble, moins d’inanition que de douleur , dans cette tour de la Faim , qui vit une réalité plus horrible que toutes les imaginations de l’enfer de Dante.
Pise ne se sauva de ce danger que pour retomber dans celui dont Ugolin l’avait tiré. Les villes guelfes, Gènes, Florence, Lucques, toute la Toscane, moins Arezzo, où s’étaient retirés les gibelins de Florence, s’apprêtèrent à venger Ugolin. La lutte recommença, toujours malheureuse pour Pise. Les Arétins et les réfugiés de Florence furent battus à Campaldino dans celte journée mêlée de terreur et d’allégresse où figure Dante. Pise se vit enlever l’ile d’Elbe par Doria et fut menacée jusque dans son port. La république gibeline ne se sauva qu’en appelant à son aide un homme de guerre célèbre en ce temps-là, Guido de Montefeltro, seigneur de la Romagne. Celui-ci , après avoir réorganisé Pise, parvint à arracher aux villes guelfes, en 1293, une paix qui restitua à peu près à la république ses anciennes frontières au prix de grands privilèges de commerce accordés aux Florentins, mais qui ne la releva pas d’un coup irréparable. ^
La Méditerranée ne devait plus voir aux prises les flottes de Pise et de Gènes , mais celle-ci préluda bientôt à une nouvelle lutte en allant attaquer Venise jusque dans l’Adriatique, et en remportant sur elle, à Curzola, une première victoire, où un Dandolo fut pris, et où périt le célèbre voyageur Marco Polo.
Florence n’avait plus réellement de rivale dans la Toscane ; mais elle commença à tourner son activité contre elle-même. Mise en possession de la seigneurie de Pistoie, au lieu de guérir cette ville de ses factions intestines, désignées sous les noms de parti des noirs et parti des blancs , elle s’inocula elle-même un nouveau germe de discorde. Les noirs , recueillis à Florence chez les Donati , famille noble suspecte d’attachement aux gibelins ; les blancs chez les Cerchi, bourgeois enrichis, soutiens du parti guelfe, ranimèrent, sous un
drapeau nouveau, des haines mal éteintes. Ainsi, la guerre naissait de la guerre , et les factions des factions.
Boniface VIH; chute politique de In pnpauté (1304-1303).
Le pontificat de Boniface VIII montra que le saint-siège en était arrivé à un point où il n’avait plus qu’à se compromettre et à se perdre en se jetant encore au milieu de ces luttes sans principes. Ce pape, qui avait arraché son abdication, moitié par intimidation, moitié par ruse, à Célestin V, moine visionnaire et ne sachant rien des choses de la terre, n’était pas homme à s’absorber dans la contemplation. 11 le prouva dès les premiers jours de son règne. On le vit intervenir dans les affaires des rois de France, d’Angleterre, d’Écosse et de Hongrie. Cependant le sujet principal de sa querelle avec le premier de ces souverains, Philippe le Bel, attesta la déchéance de la papauté. 11 n’interdit pas aux princes laïques le droit d’investiture; il leur défendit seulement d’exiger du clergé ladime ou tout autre impôt. Le saintsiège en effet s’était consolé de ses échecs politiques en levant force tributs sur le clergé; annales, réserves, expectatives, etc. ; il ne voulait point partager; et la question de domination se trouvait changée en une question d’argent.
Dans l’Italie cependant Boniface prétendit davantage; il voulut être le maître. L’excommunication et la déposition frappèrent les deux cardinaux Pierre et Jacques Colonna, maîtres alors de Rome et ses ennemis. Une croisade , prèchée même contre toute cette famille, la dépouilla des châteaux et domaines qu’elle possédait aux environs de Rome. La menace de l’anathème suspendue sur don Jayme, devenu aussi roi d’Aragon après la mort de son frère , et sur sa mère Constance, que l’àge rendait plus docile, força le premier, par le traité d’Anagni (1295), à renoncera la Sicile au profit de Charles II, en retour de la suzeraineté de la Corse et de la Sardaigne, qui appartenaient aux Génois et aux Pisans. Enfin le cardinal d’Aquasparta fut chargé de faire cesser d’autorité, dans la ville de Florence, les querelles des noirs et des blancs. Le pape ne fut pas long à s’apercevoir qu’il ne suffisait plus d’avoir l’ambition de Gré-