CHAPITRE XIV
les écarts et les témérités, comme le prouve le sort de Laurent Valla, recherché des princes pour ses Elegantiæ latinæ linguæ , presque exilé pour son De falsa donatione Constantini Magni. Aussi les vit-on tous à l’envi consacrer leurs revenus à la fondation d’établissements scientifiques, à la création de bibliothèques, se disputer les savants, les combler d’honneurs, de bienfaits, et mettre leur luxe dans la protection des lettres et des arts.
Eugène IV avait déjà rétabli l’université romaine. Nicolas V, fils d’un pauvre médecin de Sarzane, qui devait toute sa fortune à son zèle pour les lettres, envoyait de tous côtés les savants à la découverte des manuscrits ; il s’entoura de copistes , de traducteurs grecs et latins ; il fit passer de la langue grecque dans la latine, parmi les auteurs sacrés, Eusèbe de Césarée, Basile, Grégoire de Nazianze, Chrysostome, parmi les profanes, tous les historiens grecs, et enfin fonda la bibliothèque du Vatican où il rassemblait déjà cinq mille volumes.
Cosme de Médicis faisait servir à l’acquisition des manuscrits les plus précieux ses lointaines relations de commerce; il s’attacha les Grecs Démétrius Chalcondyle, Jean Argyropyle, Androniscos Callistos, Constantin et Théodore Lascaris; il acheta la bibliothèque de Niccolo Niccoli, qu’il plaça dans le monastère des dominicains, et fonda celle qui jouit plus tard d’une réputation si bien méritée sous le nom de Médicéo-Laurenticnne. C’était à Florence, auprès de Cosme, que revenaient toujours les savants les plus distingués, après avoir reçu l’hospitalité d’autres villes et d’autres princes; nulle part ils n’étaient aussi délicatement honorés, malgré la rivalité dont ils étaient l’objet. Léonard l’Arétin , Poggio, Marzuppini y occupèrent successivement la charge de chancelier de la république. Filelfo lui -même, savant discuteur et vindicatif, qui paya un spadassin pour assassiner Cosme, et professa à Venise, à Constantinople, à Bologne, à Sienne, à Naples, à Milan, à Rome, sans savoir jamais se tenir nulle part, finit ses jours à Florence. Cosme de Médicis fit plus que de recueillir les savants, il leur inspira la seule direction qui s’élevât un peu au-dessus de
L ITALIE l’RINCIÈRE ; LA RENAISSANCE (1453-1493). 311
l’érudition ; il embrassa le culte de Platon , transporté de Grèce en Italie par le vieux Gemisthius Pletho, et il fit élever exprès le jeune Marsile Ficin , pour traduire, expliquer le philosophe grec, et commencer cette école platonicienne qui devait détrôner l’école philosophique du moyen âge, et son dieu Aristote.
Alphonse Ier, sans déployer toute la munificence de Cosme, mérita aussi par sa libéralité le nom de Magnanime. Sous sa protection Laurent Valla , Antonio Beccadelli , de Palerme, et Pontanus relevèrent l’académie napolitaine depuis longtemps tombée en discrédit; les deux premiers payèrent le zèle éclairé de ce monarque et de son successeur en se faisant leurs historiographes. Le condottiere François Sforza, à Milan; le marquis de Gonzague, à Mantoue, élève de Victorin de Feltre; Nicolas et son fils Lionel, à Ferrare, ce dernier poète lui-même , les Montefeltri à Urbin, suivaient l’entraînement général.
Ce retour à l’antiquité dans la littérature devait avoir sur les arts une influence que les plus distingués d’entre les princes italiens, Cosme surtout, ne manquèrent pas de favoriser. Donatello commença à sculpter d’après l’antique; il recueillit avec les encouragements et les secours de Cosme tous les restes de chefs-d’œuvre depuis longtemps oubliés, et ramena les arts du dessin à la netteté et à la noblesse des formes; Brunelleschi tira de l’oubli les ordres de l’ancienne architecture grecque ; il fit passer les lignes des caprices de l’ogive à la sévérité de l’angle droit ou de l’arcade, substitua le dôme romain au cône gothique, et prépara une révolution dans l’architecture. Dans la voie tracée par le premier, le Masaccio, rappelé d’exil par Cosme, perfectionna dans la peinture le clair-obscur, arrondit et harmonia les formes ; le profond frà Angelico de Fiesole travailla davantage l’expression et la physionomie. Brunelleschi trouvait un émule dans Michellozzo Michellozzi ; Cosme de Médicis, avec ce tact exquis et ce sentiment de l’art qui ne l’abandonnait jamais, employa chacun d’eux selon ses aptitudes à bâtir, le second son palais de Florence nommé aujourd’hui palais Riecardi, ses maisons de campagne de Carreggi et de Fiesole, le premier