CHAPITRE XIV
les Vénitiens, ni tenté de sauver la célèbre colonie génoise de la mer Noire, Caffa, tombée l’année précédente au pouvoir de Mahomet II. Un certain Jérôme Gentile rassembla, une nuit, un grand nombre de gens armés, s’empara de toutes les portes, et appela les citoyens à la liberté; il fut accueilli avec indifférence par le peuple, et le conseil de la ville lui remboursa ses frais d’émeute pour lui faire abandonner l’entreprise. Gènes, elle-même, la ville inconstante par excellence, recula cette fois devant un changement.
A Milan et à Florence les conspirations furent plus sérieuses. A Milan, trois jeunes gens, Jérôme Olgiati, Charles Visconti et André Lampugnani , formèrent le projet de venger les Milanais victimes dans leur honneur, leur fortune ou leur vie, de l’incontinence et de la tyrannie rapace et soupçonneuse de Galéas. Ils étaient élèves d’un certain Nicolas de Montano , professeur d’éloquence latine , qui savait tirer un enseignement pour ses concitoyens des vertus patriotiques de la Grèce et de Rome , et que Galéas avait fait fouetter sur la place publique. Olgiati , le plus ardent et le plus riche, avait eu une sœur violemment déshonorée et mise à mort par le tyran. Après avoir été prier dans sa basilique le grand saint Ambroise , patron de la ville , de protéger une entreprise qu’ils croyaient sainte , puisqu’elle avait pour but la liberté d’un peuple et la mort d’un monstre, les trois jeunes gens attendirent Galéas, le lundi de Noël (1476), dans la cathédrale , le frappèrent de trois coups mortels, et s’élancèrent hors des portes pour appeler la foule à la liberté. Mais les gardes du duc atteignirent et tuèrent sur place Lampugnani et Visconti. Le dernier, Olgiati, leur échappa, mais le peuple recula devant lui d’épouvante; son père même lui ferma sa maison ; saisi enfin , il fut mis à la torture , condamné à être tenaillé, coupé en morceaux, et mourut espérant de cette action le pardon de ses péchés , et appelant sur elle une gloire éternelle. « Entreprise courageusement exécutée, dit Machiavel, qui avorta, parce qu’elle ne fut point soutenue par ceux sur qui on avait compté, mais qui doit apprendre aux princes à régner de manière à priver les conspirateurs de tout espoir de salut , et aux conspirateurs
à ne pas croire qu’une multitude , même mécontente de la tyrannie , affrontera toujours avec eux le péril de la renverser. » Le jeune Jean Galéas Sforza fut reconnu sous la régence de sa mère et de son ministre Cecco Simonetta en dépit même de l’opposition jalouse des oncles du jeune duc, obligés de s’exiler après avoir tenté aussi de soulever le peuple. A Gènes , où la nouvelle de la mort du tyran excita quelque tumulte, Prosper Adorno, craignant de voir les nobles, et principalement les Fieschi, faire irruption dans la république , se contenta de renfermer l’autorité du duc de Milan dans les limites qui lui avaient été précédemment assignées.
La conspiration formée à Florence en 1478 contre lesMédicis ne fut point la tentative audacieuse et isolée d’une jeunesse généreuse et imprudente, mais une vaste intrigue mûrie de longue main par des tètes politiques , et qui devait envelopper dans ses résultats presque toute l’Italie. Laurent et Julien exerçaient maintenant leur autorité à ciel découvert; ils nommaient eux-mêmes les cinq accoppiatori , et entretenaient une balie permanente qui disposait à leur gré des lois, des personnes et de la fortune publique. La riche famille des Pazzi, banquiers, voyait surtout avec jalousie cette heureuse usurpation. Un des membres de cette maison avait été privé, par une mesure arbitraire, de l’héritage des Borromée. Tous étaient rigoureusement éloignés de l’exercice des magistratures. François Pazzi, banquier du pape à Rome, le plus irascible de la famille, n’eut pas de peine à faire partager ses ressentiments à Sixte IV et à Jérôme Riario, qui ne pouvaient pardonner à Laurent de Médicis d’avoir fait échouer leurs projets sur Città di Castello. Ferdinand de Naples, étroitement lié avec le pape, ne fut pas plus difficile à entraîner, et des troupes furent rassemblées sous différents prétextes par le pape et le roi sur les frontières du territoire toscan. Tout étant préparé, l’exécution fut fixée au 26 avril, jour où une messe solennelle célébrée en l’honneur du nouveau cardinal, Raphaël Riario, promettait de réunir les deux frères, et de faire sortir un grand concours de monde. Deux clercs, Antoine de Volterra et Étienne Bagnoni, François Pazzi et quelques autres s’étaient chargés d’assassi-