CHAPITRE XIV
tection de Florence. Nous ne pouvons avoir que de sévères paroles pour cette politique égoïste dans son but , peu scrupuleuse dans ses moyens, qui se proposait la fin dangereuse d’étouffer l’esprit public sous un despotisme adouci par un sensuel repos, et tempéré par les jouissances des lettres et des arts !
Le culte de l’esprit dans la littérature et celui de la forme dans les arts, sous l’invocation d’une renaissance toute païenne, telle fut en effet ^la grande affaire que Laurent, en face des progrès des Turcs, poursuivit et encouragea autour de lui. Retiré tout à fait dans ses maisons de plaisance, de Poggio la Sano, de Careggi et de Fiesole, il laissa bientôt à ses clients l’administration des affaires de l’État, et finit même par abandonner entièrement la direction de sa maison commerciale, après avoir liquidé, grâce à une banqueroute simulée de la république, qui sauva sa propre fortune. Entouré alors de lettrés et d’artistes, il put à loisir sacrifier aux muses païennes; il composa ses Silves d’amour, son poème d 'Ambra; il écouta la lecture du Morgante Maggiore, de Louis Pulci , premier essai d’une épopée héroïque où une grandeur demi-burlesque se trouve enchâssée dans l’impiété d’une incantation religieuse ; il fit représenter devant lui la fable d’Orphée, de Politien, qui annonçait la renaissance du théâtre. Sous son active surveillance s’élevèrent un hôpital à Yolterra, un château à Firenzuola, une forteresse au Poggio impériale; ses églises s’ornèrent de quelques peintures pieuses de Cosme Rosellaï ; ses palais s’embellirent en plus grand nombre des chefs-d’œuvre païens de Pallasuolo , de Ghirlandaio, de Luca Signorelli ; sous ses yeux commencèrent dans son école des beaux-arts Michel- Ange et Torrigiano. Lui-même encourageait, fêtait, chantait cette pléiade de poètes et d’artistes dans des fêtes magiques dont François Granacchi était le décorateur.
Tous les princes italiens suivirent l’exemple de Laurent. Innocent VIII, qui laissait tomber Rome, par la vénalité de la justice et l’insouciance de l’administration , dans un état de misère et de brigandage qui n’avait pas d’exemple , rassembla cependant les débris de l’académie romaine violem-
l’italie princiere; la renaissance (1453-1493). 329
ment dispersée par Paul 11. Sous lui, le vieux Pomponio Læto continua à ressusciter l’ancienne Rome par la science de l’archéologie, oracle de tous ceux qui l’entouraient , ami de Callimacus Experiens (Philippe Buonaccorsi), maître du jeune Paul Cortese. Avec l’approbation du pape le théâtre ancien, parla représentation de quelques pièces de Térenceet ' de Plaute, obtint droit de bourgeoisie même à la cour pontificale. Le roi Ferdinand , perfide et cruel pour les barons, était doux pour ses poètes , qui lui restèrent aussi seuls fidèles, pour Cariteo, et surtout pour Sannazar, auteur du poème pastoral de l’Arcadie. Le sombre Ludovic le More lui-mqjne , tourmenté d’ambition , trouva le temps de raviver l’université de Pavie, d’entretenir à sa cour les historiens Mérula et Tristan Caleo, le poète lauréat Bellincioni , et encouragea les débuts de l’architecte Bramante et du peintre Léonard de Vinci. A la cour d’Hercule V de Ferrare, le Boïardo , gouverneur de Reggio , jetait son ardeur guerrière et chevaleresque dans le Roland amoureux , où l’idéal de la valeur et de l’amour semble déjà l’objet d’une fantastique extravagance. Les Baglioni à Pérouse encourageaient le Pérugin , fondateur de l’école d’Ombrie , que se disputaient bientôt Florence et Rome. Enfin de cette province de Romagne , toujours si féconde en condottieri et en petits tyrans , sortait le seigneur Pic de la Mirandole. Celui-ci se jetait dans la science avec la fougue aventureuse de sa race ; il soutenait des thèses à Rome en toute langue et sur toutes choses, et parcourait l’Europe en chevalier errant de l’érudition pour trouver à pourfendre des adversaires, à désarçonner des rivaux; il s’égarait sur la foi d’un vieux manuscrit hébraïque dans les mystères de la Kabale , comme dans le labyrinthe d’un château enchanté , encourait l’accusation d’hérésie, faisait pénitence devant le saint tribunal, et, désabusé de ses amours intellectuelles et de ses scientifiques agitations, finissait dans un cloître.
Cet éclat des lettres et des arts reflétait une prospérité matérielle, reste de l’ancienne liberté qu’un despotisme naissant et d’ailleurs intéressé à l’entretenir n’avait pas encore étouffée. L’Italie était toujours le centre du commerce de la