‹ Histoire universelle publiée par une société de professeurs et de savants sous la direction de M. V. Duruy Histoire de l'Italie depuis l'invasion des barbares jusqu'à nos joursChapitre 177 sur 347 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Dans le domaine de Saint-Pierre, il y avait une belle aventure à tenter : une captive à sauver de l’esclavage, l’Église à délivrer d’Alexandre VI Borgia. Les cardinaux Ascagne Sforza , Colonna et Julien de la Rovère poussaient Charles VIII à convoquer un concile pour déposer le simoniaque, le politique perfide qui avait traité avec chacun et trompé tout le monde. Ses propres vassaux, las de sa tyrannie, couraient au camp de Charles VIH, entre autres Guido Guerra. Tandis que les Français entraient dans Rome par la porte du Peuple (31 décembre 1494), le duc de Calabre, abandonné de tous ses condottieri , sortit par la porte Saint-Sébastien; les canons français furent braqués sur le château Saint-Ange. Alexandre VI se tira cependant du danger ; il gagna quelques conseillers du roi, lui livra comme otages le frère de Bajazet, Djem, son propre fils, César Borgia, et obtint le prompt départ du débonnaire chevalier.

Deux divisions envoyées en avant occupaient déjà les Abruzzes et la terre de Labour. Charles, arrivé à Velletri pour les appuyer, y apprit coup sur coup la mort de Djem, probablement livré empoisonné, et la fuite de César Borgia. Le pape l’avait joué. En même temps l’ambassadeur du roi d’Espagne, Ferdinand le Catholique, vint lui faire des représentations contre son entreprise; il continua. Les premiers des barons napolitains couraient au-devant de lui. Alphonse II se condamnant lui-même, abdiquait la couronne, et remettait, mais trop tard, la défense à son fils Ferdinand II, prince plus populaire. Ce généreux jeune homme n’eut pas même l’occasion de combattre. Tandis qu’il rassemblait son armée à San Germano pour défendre la frontière, Naples et Capoue se soulevèrent ; quand il revint, après avoir apaisé cette sédition , les chefs de son armée étaient passés à l’ennemi, leurs troupes débandées; il n’eut plus qu’à fuir dans l’ile d’ischia. Charles VIII, quatre mois et dix-neuf jours après son départ d’Asti, entra triomphalement dans Naples, marchant sur les fleurs jetées par les habitants. 11 prit sa résidence au Castel Capouano, et foudroya de son artillerie le château Neuf et le château de l’OEuf qui résistaient encore. La victoire fut célébrée avec autant de pompe et

d’allégresse que si elle eût été difficilement gagnée. Charles se fit couronner roi de Naples, de Jérusalem , empereur (l’Orient; il se montra couvert de la pourpre impériale, le sceptre dans une main et le globe d’or dans l’autre. A tous ses compagnons, il distribua les fiefs, les châteaux, les belles et riches héritières, et « à tous les seigneurs et aux dames donna force beaux plaisirs et passe-temps, force beaux tournois , où il était toujours des premiers tenants et des mieux faisants.» Et déjà, sur la rive orientale de l’Adriatique , le# Grecs , ses futurs sujets , achetaient des armes et l’appelaient.

Mais la conclusion du roman avait déjà désenchanté les Italiens du héros. Le paladin, vu de près, ne valait pas celui de la légende. Après les guerres courtoises et les passes d’armes des condottieri , on trouvait un peu rude la manière de Charles VIII. L’obscur Homère de Ferrare , au spectacle des exploits sanglants de celui qu’il avait d'abord salué, ne savait plus s’il chantait mort ou vivant,

E non discerno s’ io son morto o vivo.

Au premier combat de Rapallo, Louis d’Orléans n’avait pas épargné un seul prisonnier ; à Fivizzano , à l’entrée de la Toscane, au mont Fortino, sur la frontière de Naples, Charles Vlll avait fait passer au fil de l’épée non-seulement les soldats, mais tous les habitants. Ses compagnons étaient moins avenants encore ; au dire même de Comines, •< on avait espéré trouver dans les Français toute sainteté, foi et bonté; ce n’était que désordre, pilleries et débauches. »

Les Italiens d’ailleurs n’attendaient plus rien des Français, et voyaient avec effroi leurs garnisons à Asti, à Gènes, à Lucques,à Pise, à Sienne, à Civita Vecchia, sur tous les points les plus importants. À Florence, les sectateurs de Savonarole ( frateschi , piagnoni ) étaient définitivement vainqueurs des Gris (bigi) ou partisans des Médicis et même des mauvais compagnons ou enragés (corn pagnacci ou arrabiati), qui flottaient entre les projets absolus des Médicis et les idées démocratiques de Savonarole; ils avaient décrété la formation d’un grand conseil composé de tous ceux qui pouvaient justifier, en

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