CHAPITRE XV
Le mauvais choix qu’il lit d’abord de celui qui avait conquis le Milanais pour le gouverner, faillit le lui faire perdre. Jacques Trivulce fit des mécontents en gouvernant comme un chef de parti. Le More , qui guettait les événements, revint à la tête de dix mille Suisses, à travers les Alpes et le lac de Côme, et surprit Trivulce, qui fut obligé de sortir de Milan , où on était déjà las des Français. Mais Louis XII envoya à son secours La Trémouille, avec six mille fantassins français et dix mille Suisses. Les hallebardiers helvétiens qui faisaient la principale force des deux armées, allaient être condamnés, par leur vénalité, à s’entr’égorger pour les querelles d’autrui, lorsqu’un ordre de la diète helvétique , ou peut-être l’argent de Louis XII, fit déserter l’armée du duc de Milan, près de Novare (1500). Le More, qui cherchait à s’échapper sous un costume de cordelier, fut vendu par un soldat d’Uri et envoyé en France, où il mourut au château de Loches. Louis XII, mieux avisé cette fois, donna pour gouverneur au Milanais, le cardinal George d’Amboise, homme plus modéré, qu’il fit assister d’une sorte de parlement national, et une partie de la vallée du Pô passa sous la domination étrangère. Les Italiens apprirent encore que les Suisses, en se retirant, s’étaient emparés de lavilledeBellinzona, unedes portes de l’Italie, qu’ils voulaient tenir ouverte pour se rendre à leur gré dans la péninsule.
Cette première leçon ne fut pas comprise du reste de l’Italie. Dans les États de l’Église , à côté de quelques villes qui avaient conservé ou recouvré une sorte de gouvernement municipal, comme Ancône, Assise, Spolète, Terni, Narni, une foule de petits tyrans se partageaient tout le pays et spécialement la Romagne , les Varani à Camérino, les Fogliani à Fermo, les Montefeltri à Urbin, les Vitelli àrCivita di Castello , les de la Rovère à Senigaglia , les Baglioni à Pérouse, les Sforzaà Pesaro, les Riario à Imola et à Forli, les Manfredi à Faenza, les Bentivoglio à Bologne, sans compter aux environs mêmes de Rome les Orsini et les Colonna, maîtres de nombreux châteaux dans la campagne comme dans la ville même. Ainsi morcelé, ce pays était le théâtre de rivalités sanglantes , d’abus de pouvoir odieux ,
rt’une petite guerre continuelle qui procédait le plus souvent par les surprises, les assassinats, les empoisonnements, et qui n’excluait pas cependant dans l’intérieur de châteaux élégamment bâtis mais encore plus soigneusement fortifiés , les recherches du luxe et les jouissances raffinées de la culture des lettres et des arts.
DansJaJToscane , la guerre de Pise continuait à entretenir la division là où Florence avait dominé pendant un siècle. Pise cherchait à reconquérir son indépendance avec l’opiniâtreté intrépide qu’elle avait autrefois déployée pour la conserver ; et Sienne, pour braver avec plus de sécurité une voisine qu’elle avait respectée trop longtemps à son gré , laissait chez elle tout le pouvoir à Pandolphe Pétrucci , assez habile pour déguiser le maître sous les dehors du citoyen.
Louis XII s’attacha le pape Alexandre VI et la république florentine en fournissant des secours au premier pour rétablir son autorité dans la Romagne , à la seconde pour soumettre Pise , tout en prenant soin cependant d’empêcher l’un et l’autre de devenir trop puissants. Alexandre VI en tira meilleur parti que Florence. Le fils du pape, César Borgia, après avoir été nommé cardinal sans être prêtre, se fit condottiere dès qu’il eut été créé duc, et prit le commandement des troupes qu’il put réunir et de celles que lui fournit Louis XII , pour se faire une principauté de la dépouille de tous les petits tyrans de la Romagne. Ce César Borgia était un homme beau et robuste , capable d’abattre d’un seul coup de son sabre la tête d’un taureau , et de persuader tout ce qu’il voulait par les enchantements de sa parole, mais plus débauché encore qu’il n’était éloquent et plus perfide qu’il n’était fort. Habitué à se faire un jouet de ce qu’il y a de plus sacré , et un moyen de ce qu’il y a de plus odieux , il était fait pour dompter ces maîtres en crimes et en trahisons, qui pullulaient dans la rude et sauvage contrée de la Romagne. Dès qu’il fut assuré de la protection de Louis XII, il se mit à l’œuvre avec une activité inouïe; il s’empara d’imola sur Riario, souleva la noblesse de Forli contre la veuve de celui-ci, s’allia avec les Orsini pour chasser Sforza de Pesaro et Malatesta de Rimini , assiégea Manfrodi