CHAPITRE XV
bord occupé que de reprendre sur César Borgia les territoires dont celui-ci voulait maintenant dépouiller l’Église romaine , et il garda une stricte neutralité entre les Français et les Espagnols. Il recueillit les débris de l’armée française battue complètement sur les bords du Garigliano, mais sans se montrer hostile à Ferdinand ; il favorisa, autant qu’il était en lui , la conclusion d’une trêve puis de traités qui , donnant au moins la paix à la péninsule sinon l’indépendance, assuraient à Louis XII l’investiture impériale du Milanais, et accordaient les droits des deux maisons de France et d’Aragon sur le royaume dc*Naples par une promesse de mariage entre une fille de Louis XII et un des petits-fils de Ferdinand.
Il suffit de lire cependant les derniers vers du Décennale primo de Machiavel , pour voir ce qu’avaient de solide ces traités de paix trois fois renouvelés à Blois, en 1504 et 1505. « La fortune, dit-il, n’est pas encore satisfaite, elle n’a pas mis fin aux querelles italiennes. Les puissances ne peuvent être réconciliées ; le pape veut guérir l’Église de ses blessures ; l’empereur veut se présenter au saint-père; le Français ressent la douleur des coups qu’il a reçus; l’Espagne, qui tient le sceptre de la Fouille , va tendant à ses voisins ses filets et ses lacs ; Marc , plein de peur et de soif, est suspendu entre la paix et la guerre ; et Florence veut recouvrer Pise. Si un nouveau feu s’allume , la flamme s’élèvera jusqu’au ciel. »
Le feu couva pendant quatre ans (1504-1508) avant d’éclater. Jules 11 se montra le plus actif pendant la trêve. Il obtint la reddition des forteresses de César Borgia, cet homme si prudent , qui alors ayant perdu la tête, se livra entre les mains de Ferdinand le Catholique , et fut retenu par lui dans une étroite prison. Il soumit Forli, engagea le dernier des Montefeltri à reconnaître pour son successeur Gui d’Ubaldo de la Rovère, chassa Paul Baglione de Pérouse en pénétrant tout seul dans la ville, et, avec l’aide même des Vénitiens et des Français qui s’en repentirent promptement, s’empara sur Jean Bentivoglio de la ville de Bologne, où il fit élever sa statue par Michel-Ange.
Dans sa politique extérieure, il paraissait toujours avoir à cœur seulement de contenir les Français et les Espagnols les uns par les autres; il empêchait Ferdinand le Catholique de marcher en personne contre la Lombardie et suscitait contre Louis XII la révolte de Gènes que le roi fut obligé d’emporter d’assaut et de contenir par la construction du fort de la Lanterne. Mais bientôt la politique pontificale prit l’offensive. Çour mieux tenir en bride les deux maîtres de l’Italie, Jules II entreprit de leur opposer un troisième souverain dans la personne de Maximilien , dont il flattait les anciens droits impériaux. L’empereur Maximilien était l’homme ambitieux et faible à la fois qui convenait à ses desseins. 11 alla jusqu’à offrir de le couronner à Rome , et l’eût fait, si les Vénitiens et les Français eussent permis à celui qu’il appelait de passer les Alpes.
Ce fut la cau§e première d’un grand malheur qui vint frapper Venise. Le pape et l’empereur mécontents, cherchèrent à former une ligue contre elle, et n’y réussirent que trop. L’habile politique de cette aristocratique cité, qui mettait à profit toutes les occasions pour augmenter son territoire en Italie, lui avait fait beaucoup d’ennemis ; chacun de ses voisins croyait avoir à lui adresser des réclamations, à exercer sur elle quelques reprises. Jules II avait vu avec colère les Vénitiens s’emparer sur Borgia des villes de Rimini, Faenza, Césène, et regrettait aussi celles de Cervia et de Ravenne, perdues depuis plus longtemps par le saintsiège. Maximilien, pour assurer son voyage à Rome, réclamait Vérone, Vicence, Padoue, Roveredo, Trévise, c’est-àdire leFrioul, le passage de toutes les armées impériales en Italie pendant le moyen âge. Ferdinand le Catholique regrettait cinq villes maritimes du royaume de Naples , abandonnées par les anciens rois à la république pour prix de ses services. Louis XII se repentait d’avoir cédé sur le Milanais Crémone et laGhiarrad’Adda. Il n’y avait pas enfin jusqu’au petit duc de Ferrare qui ne crût avoir quelque chose à revendiquer. Toutes ces ambitions, sous le patronage du pape, se coalisèrent à Cambrai, en 1508, pour la ruine de Venise, comme usurpatrice , tyrannique et provocatrice de discordes.