CHAPITRE XV
Ferdinand le Catholique et Louis XII ne voyaient dans la guerre que quelques villes à conquérir; Jules II portait ses visées plus loin. 11 jetait l’empire dans les querelles de la péninsule pour y restaurer, aux dépens des Espagnols et des Français , une puissance dont il espérait avoir meilleur marché. Politique hardie et habile, pourvu qu’elle ne tournât pas contre le saint-siège. Une seule ville, la république de Florence, pouvait s’intéresser, en Italie, ausçrt de Venise. Le roi de France et le roi d’Espagne, pour détourner son attention, lui vendirent enfin, au prix de cent cinquante mille ducats, la malheureuse Pise qui, n’ayant plus ni armes ni vivres , fut bientôt obligée d’ouvrir ses portes après une lutte de quatorze ans, et retourna à l’ancienne servitude ( alla catena antica ).
La république de Venise , abandonnée de tous , lutta contre les confédérés de Cambrai avec les immenses ressources que ses richesses mettaient à sa disposition , et surtout avec cette énergie et cette opiniâtreté qu’elle avait mises à faire sa fortune. Le 27 avril 1509, le pape Jules 11 lança l’interdit contre ses magistrats , ses citoyens et ses défenseurs comme ennemis du nom chrétien. Le 9 mai , Louis XII passa l’Adda, se jeta entre les armées vénitiennes, commandées par Piti— gliano et l’Alviano, qui n’étaient point d’accord, et atteignit le second près de la digue d’Agnadello ( 14 mai). Abandonné par son collègue, l’Alviano s’efforça de mettre à profit l’avantage du terrain , et se battit héroïquement avec ses troupes ; mais la présence du roi dans l’armée française tit merveille : l’Alviano fut blessé et pris , le reste de ses troupes mis en fuite. Louis XII se hâta de recueillir les fruits de sa victoire , et Caravaggio, Peschiera, Bergame, Brescia , Crème, Crémone tombèrent en quelques jours entre ses mains.
Plus habile encore dans la défaite que dans la lutte , Venise fit retirer aussitôt toutes ses troupes dans les lagunes , et délia du serment de fidélité toutes les villes soumises. C’était réserver toutes ses forces au salut de la capitale, et épargner à ses anciens sujets les maux de la défense, pour ne leur laisser sentir que ceux d’un joug étranger. En peu
de temps, François-Marie de la Rovère, ducd’Urbin, s’empara, presque sans coup férir, deCervia, Rimini, Faenza et Bavenne. Alphonse d’Este, duc de Ferrare, mit la main sur la Polésine de Rovigo, Este et Montselice; Ferdinand, sur les villes maritimes de son royaume. A défaut de Maximilien, toujours fort empêché quand il s’agissait de mettre une armée sur pied , quelques-uns de ses feudataires entrèrent dans les villes de Feltre, Bellune, Trieste, Trévise, qui arborèrent d’elles-mêmes le drapeau autrichien.
Venise attendait ses ennemis à la curée. Après avoir accompli virilement son grand sacritice, elle négocia avec ceux qui paraissaient avoir le plus de droits , avec l’empereur et le pape, et envoya, dans le Pô , contre le duc de Ferrare, une flotte qui fut brûlée par la faute de son chef. Maximilien refusa de traiter, et vint avec une forte armée mettre le siège devant Padoue où s’était réfugiée l’armée vénitienne avec tous les paysans des environs ; mais la ville résista ; et quelques autres, en face de l’empereur, dont elles étaient déjà lasses, reprirent le drapeau de Saint-Marc.
Le pape Jules II avait atteint le but personnel qu’il poursuivait dans la ligue ; il saisit la première occasion de finir la guerre avec une puissance italienne. 11 accorde (2 février 1510) l’absolution à Venise dès qu elle lui a abandonné toutes ses conquêtes , et dévoile hardiment ses projets qui ne vont à rien moins qu’à l’expulsion des barbares. Maître maintenant d’un État qui fait de lui le premier prince italien, allié de Venise qu’il a combattue, il réclame, sur le duc de Ferrare, Modène et Reggio comme anciennes possessions de l’Église. La prise de deux villes n’est pas son seul but. Il attaque plutôt, dans le duc de Ferrare, l’allié le plus dévoué des Français que le détenteur de son domaine. Déjà, avant de s’en prendre à Louis XII , il l’isole. Ferdinand investi, comme au moyen âge, du royaume de Naples, rompt l'alliance de Cambrai. Maximilien, flatté tous les jours davantage dans ses prétentions impériales en Italie, chancelle; son inimitié contre Venise le retient seule encore. Le cardinal Mathieu Schinner travaille les Suisses. Jules II va jusqu’à rechercher l’alliance du nouveau roi d’Angleterre, Henri VIII;