‹ Histoire universelle publiée par une société de professeurs et de savants sous la direction de M. V. Duruy Histoire de l'Italie depuis l'invasion des barbares jusqu'à nos joursChapitre 191 sur 347 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

magination et de grâce qu’il appela V Orlando furioso , et il ne réussissait qu’en se riant de lui-même et de son acteur ; mais, en vérité, quelque admiration qu’on ait pour une veine si riche et si harmonieuse, quand on pense au temps oùl’A- . rioste imaginait toutes ces féeries chevaleresques et badines, on est tenté de répéter les paroles du cardinal Hippolyte d’Este plus préoccupé du sort de sa patrie : « Eh ! messire Arioste , où avez-vous pris tant de balivernes? »

Dans la tragédie, Ruccellaï crut vainement donner l’immortalité à ses deux pièces de llosmonde et d ’Oreste , soigneusement composées, dit-il dans sa préface, sur le modèle des anciens. Le Trissin, avec sa Sop/ionisbe , obtint plus d’applaudissements de ses contemporains qu’avec son Kalia liberata , mais il ne se recommanda pas davantage à la postérité. Dans la comédie seulement, en dépit du cadre forcément emprunté à Plaute , la couleur, l’esprit du temps percèrent, mais avec une vivacité trop licencieuse, dans la Calandria de Bibbiena, le cardinal, et dans la Mandragore du politique Machiavel.

Les esprits et les caractères les plus fortement trempés se laissaient aller eux-mêmes à cet abaissement continu de la pensée sous l’empire de la forme antique, à ce découragement des cœurs sous celui de la domiimtion étrangère. Un esprit universel et puissant, qui eût pu être le premier dans tous les genres , Machiavel , .n’avait encore essayé son génie que dans les plus légères productions : secrétaire du conseil des dix de la guerre à Florence, chargé d’ambassades auprès de César Borgia, du roi de France, du saint-siège, il s’était contenté jusqu’alors de rivaliser avec Aristophane dans la Mandragore , avec Plaute dans la Clitia , avec Lucien dans YAsino d’Oro , avec Boccace dans son conte de Belphégor. Soutien longtemps ardent du gouvernement républicain à Florence, surpris dans une conspiration contre les Médicis rétablis par Jules 11 , et appliqué à la torture sans laisser échapper un aveu , il se lassa enfin de l’inaction et de la misère , et débuta dans ses œuvres politiques par un acte de désespoir dont il fit un chef-d’œuvre : le Prince. Décidé à parler aux hommes le langage qui convenait à leurs actes

de chaque jour, et désireux d’obtenir de Laurent, gouverneur de Florence , de remuer au moins une pierre, il réduisit en théorie , dans un style froid et expéditif comme elle , cette politique d’égoïsme et de cruauté qui faisait de la perfidie un art, de l’assassinat un moyen, et qui immolait au but tous les sentiments de l’humanité et toutes les notions de l’honnête; livre condamnable entre tous, mais qui accuse autant le siècle pour lequel il fut composé que la main qui l’a écrit ! Le premier châtiment de Machiavel fut d’avoir trop réussi. 11 inspira tant de crainte aux tyrans et aux gouvernements libres , que les uns et les autres n’osèrent l’employer. La postérité en a infligé un autre à son nom.

Le caractère du pape Léon X était l'expression trop fidèle de son temps pour qu’il put lui-même essayer de retremper le génie italien. Quoiqu'il fût d’un caractère doux et généreux , il s’emparait de Pérouse sur Paul Baglione , de Fermo sur Freducci , de plusieurs autres petites villes sur des petits seigneurs par des moyens qui le montraient comme un disciple assez fidèle de Machiavel. Quoiqu’il ne manquât pas d’accorder aux graves études et aux lettres sérieuses la protection qu’elles étaient en droit d’attendre de lui, son goût personnel, ses encouragements les plus spontanés étaient, pour toutes ces œuvres élégantes et légères , plus faites pour récréer les loisirs d’une nation que pour en fortifier le génie. Il faisait plus d’honneur aux comédies de Bibbiena et de Machiavel, représentées, malgré leur licence, devant les cardinaux , qu’au poème de la Christiade, commandé par lui-même , et à l’Introduction de Paul Jove qu’il mettait cependant à côté de Tite Live. Parmi les hommes qui l’approchaient, Bembo était plus écouté que Sadolet, et l’enjoué Bibbiena plus encore que Bembo , qui finit par trouver la cour pontificale trop frivole pour sa gravité. Qu’attendre après tout de celui qui donnait cinq cents sequins pour une épigramme, qui délivrait le diplôme d’archipoëte à un de ses bouffons , et faisait monter au Capitole un sot versificateur dans une cérémonie où les farces du carnaval se mêlaient à la pompe d’un triomphe? Pasquin lui-même, dans les railleries qu’il se permettait du haut de son piédestal du

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