CHAPITRE XVIII
l’Italie. Rien n’était changé : un prince français prenait la place d’un Espagnol ; et puisqu’on faisait litière de l’indépendance, on y gagnait même, l’antagonisme de la France et de l’Espagne se trouvant par là terminé, et le repos de la péninsule assuré peut-être!
C’était compter sans le vieux maître de l’Italie , l’empereur, qui croyait ses titres féodaux du moyen âge rajeunis par le sang espagnol transfusé par mariage dans sa race. Les réclamations fort vives de Léopold en faveur de l’archiduc Charles, les rassemblements de troupes qu’il fit sur les Alpes tirèrent les princes italiens de leur illusion, mais non de leur apathie. Clément XI essaya d’abord d’empêcher Léopold d’introduire des troupes en Italie , et engagea la république de Venise à fermer les Alpes aux impériaux; mais Venise se déclara trop épuisée par la dernière guerre pour en commencer une nouvelle. Le grand-duc de Toscane et les petits ducs ne se crurent point un intérêt immédiat dans la querelle. Il ne s’agissait que du nord et du midi de la péninsule, ils pensaient sans doute que cela ne les touchait pas. Le duc de Mantoue, Ferdinand, fit plus : il décida la lutte par une lâcheté. Prévoyant la guerre, et sachant que sa capitale, comme position militaire, serait un des principaux objets du débat, il la livra à Louis XIV pour soixante mille scudi qui devaient bientôt passer entre les mains des courtisanes vénitiennes. Ce fut le signal des hostilités.
Les Bourbons paraissaient d’abord beaucoup plus à même de s’assurer la succession espagnole en Italie que les Habsbourgs. Le seul des princes italiens qui eût pris parti, Victor- Amédée, s’était déclaré pour ia France, avec l’arrière-pensée, il est vrai, de poursuivre avant tout ses intérêts. Assuré par là sur ses derrières, Catinat, déjà maître du Milanais , put prendre possession de Mantoue et de la . ligne de l’Adige. L’échec qu’il essuya à Carpi, ceux de Chiari et Crémone, où Villeroi, son successeur, fut surpris et fait prisonnier ; la conspiration des marquis de Pescairo et d’Àvalos contre le viceroi de Philippe à Naples , n’ébranlèrent pas la puissance des Bourbons (1701-1702). Le nouveau roi d’Espagne, Philippe V, raffermit tout par sa présence. Aux fêtés de Pâques
L’ITALIE AU XVIll' SIÈCLE. 453
de la même année, il fut reçu avec acclamation à Naples, y remplaça le vice-roi , diminua les impôts et combla la noblesse de faveurs. A Livourne , où il investit le grand-duc de la principauté de Sienne, on le traita comme le vrai souverain; après sa courte visite à son beau-père, le duc de Savoie, à Acqui, il entra triomphalement à Milan, le 18 mai, tandis que le duc de Vendôme battit Eugène à Luzzara , ravitailla Mantoue et reprit une partie des positions précédemment perdues.
La défection du duc de Savoie, qui passa à l’empereur sur la promesse du Montferrat et de plusieurs autres villes, changea les chances de la lutte. Vendôme, persuadé qu’il ne pouvait longtemps tenir le Milanais avec un ennemi derrière lui , se retourna brusquement contre le défectionnaire , à marches forcées , et, malgré le général autrichien Ilarremberg , accouru aussi lite à la défense de son allié , s’empara d’Asti et d’Aoste, tandis que La Feuillade conquit la Savoie et prit Verrue , après un siège de six mois (1704). Mais derrière lui les impériaux occupèrent le Mantouan , le Modenais, le Parmesan , levèrent des contributions eii Italie, et menacèrent même Milan.
Vendôme voulut au moins se dédommager aux dépens du duc de Savoie; il mit le siège devant Turin en 1705. Le prince Eugène descendit subitement les Alpes , tourna l’Adige, le Mincio, l’Oglio, rencontra Vendôme sur l’Adda, et perdit au pont de Cassano trois mille hommes; mais Turin fut sauvée.
L’année suivante les Français étaient bien décidés à * mettre la main sur cette ville. Vendôme, après avoir repoussé du Milanais l’armée autrichienne, alors privée d’Eugène, gardait l’Adige. Louis XIV fit d’immenses préparatif. Soixante mille hommes, sous le commandement de La Feuillade, cent quarante canons, quatre-vingts mortiers, investirent Turin. Le prince Eugène, revenu à la tète de y ses troupes , traversa audacieusement le Pô près de sou embouchure, et le remonta encore par la rive droite. Marsin et le duc d’Orléans, envoyés à la place de Vendôme , rétrogradèrent avec lenteur par la rive gauche au lieu de le préve-